Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Avant de décrire la balistique extérieure des Paris Kanonen, je résume les trois éléments nécessaires au tir dans ces bouches à feu: les obus, les charges de poudre et les deux types d'affût employés:

-Les projectiles employés lors des tirs sur Paris:

Tous les obus employés lors des tirs sur Paris appartiennent à un modèle général unique: ce sont des obus explosifs à double amorçage à culot cylindrique avec guidage rayé en acier et double ceinture de cuivre.
Leur appellation allemande est la suivante pour les obus de 21 cm, 22,4 cm et 23,2 cm:
Pour l'obus de 21 cm:
Sprenggranaten L/4,5 m.Bdz.u.Jz. (mit Haube).
-Sprenggranaten: obus explosif.
-L/4,5:: longueur de l'obus en calibre.
-m.Bdz.: mit Bodenzünder: avec fusée de culot.
-u.Jz.: und Innenzünder: et fusée intérieure (de diaphragme).
-mit Haube: avec fausse ogive.
Pour l'obus de 23,2 cm, désignation identique sauf L/4,1.

Le poids des obus de 21 cm est de 104 à 106 kg, celui de 23,2 cm de 124 à 127 kg, celui de 22,4 cm de 120 kg.
La charge d'explosif, réalisée en Trotyl, est de 6,85 kg pour l'obus de 21 cm et de 8,7 kg pour le 23,2 cm.
Cette charge insignifiante est à peu près semblable à celle de l'obus de campagne de 7,7 cm pour le 21 cm et celle du 8 cm Flak pour le 23,2 cm.

-Les charges de poudre employées:

La poudre employée est du type R.P. C/12, tubulaire et sans dissolvant volatil du type habituel à la Marine allemande.
Sa composition est la suivante:
-25% de Nitroglycérine.
-65,9% de Nitrocellulose à 11,7% d'azote.
-8% de Centralite I.
-0,5% de Bicarbonate de soude.
-0,5% d'Oxalate de soude et d’ammoniaque.
-0,1% de Graphite.
Chaque charge se compose de trois éléments:
-une douille de 28 cm SKL/40 Bruno amorcée et chargée de 70 kg de poudre.
-une gargousse intermédiaire chargée de 75 kg.
-une gargousse antérieure de poids variable de 15 à 85 kg en fonction du calibre de l'obus employé et de la portée à réaliser.
Des blocs crusher sont placés au fond de la douille et permettent de déterminer la pression réalisée et les corrections et augmentations de la charge en fonction des résultats enregistrés.
Les charges sont transportées dans des wagons spéciaux munis d'un dispositif de chauffage permettant d'y maintenir une température constante. Ces wagons sont chauffés 24 heures avant le début des tirs.
La poudre utilisée lors des essais est la poudre R.P. C/12 1230 x 20/8 mm (utilisée aussi dans les canons de Marine de 305 SKL/50) et lors des tirs sur Paris la poudre plus vive R.P. C/12 1230 x 20/9 mm est employée dont l'épaisseur de paroi des tubes est de 5,5 mm avec un canal central de 9 mm.

Un exemple de la couverture de la table de tir du 21 cm utilisée lors des essais:
Paris Kanonen 11.jpg
Paris Kanonen 11.jpg (1.16 Mio) Consulté 574 fois
Table de tir du 23,2 cm:
Paris Kanonen 12.jpg
Paris Kanonen 12.jpg (1.01 Mio) Consulté 574 fois
Schéma allemand simplifié de l'obus de 21 cm:
Paris Kanonen 9.jpg
Paris Kanonen 9.jpg (679.44 Kio) Consulté 574 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre pour l'étude des affûts puis de la balistique extérieure)
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonjour,

Une brève description des deux types d'affûts des Paris Kanonen est nécessaire avant d'étudier leur balistique extérieure.
L'emploi des affûts destinés primitivement aux canons à longue portée de 38 cm SKL/45 Max s'est imposé car ceux-ci ont fait l'objet d'évolutions depuis leur mise en service en 1915, essentiellement concernant leur plateforme de tir, d'abord bétonnée puis de structure métallique permettant une mise en oeuvre beaucoup plus rapide. De même, ces affûts, d'abord limités au pointage vertical à + 45° ont été modifiés afin de pouvoir tirer à + 55°.
En mars 1918, trois canons Wilhelm sont disponibles pour commencer les tirs sur Paris. Deux d'entre eux sont montés sur affût Bettungsschiessgerüst fixes et le troisième sur le nouvel affût sur voie ferrée Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst étudié pour le tir des canons de 38 cm mais pouvant être adapté facilement au tir des canons Wilhelm.
Le premier site d'emploi des Paris Kanonen est aménagé au cours de l'hiver 1917-1918 près de Crépy-en-Laonnois à la distance moyenne de 120.000 m du centre de Paris. Le point visé est situé sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame face à la Préfecture de Police.

...Affût Bettungsschiessgerüst:

Deux emplacements (Stellung) sont construits pour recevoir deux Paris Kanonen:
...Stellung XV, appelé ensuite "emplacement n° 2" par les français):
Cet emplacement reçoit le canon n° 13 de 21 cm, il est situé à 119.845 m de l'objectif et est armé par le Sonderkommando Nr 5004, composé de marins de la Marine Artillerie.
...Stellung XVI, appelé ensuite "emplacement n° 3 par les français. Il reçoit le canon n°16, situé à 119.082 m de l'objectif. Il est armé par le Sonderkommando Nr 5007.
Ce sont ces deux canons qui commencent les tirs sur Paris le 23 mars 1918. Les affûts de ces canons reposent sur un pivot avant monté sur une plateforme en acier permettant le tir dans un champ de tir horizontal limité à 123°. L'affût seul a un poids de 152.000 kg et la plateforme acier pèse 178.985 kg. L'ensemble est construit dans une fosse profonde et les travaux exigent plusieurs semaines.
Le montage de la plateforme, puis de l'affût et enfin du tube est effectué au moyen d'un puissant portique de levage (Baukran) circulant sur deux voies ferrées normales tracées parallèlement à la fosse. Au centre de l'emplacement, une voie ferrée normale d'armement permet d'acheminer les divers éléments portés par des wagons plats.
Le montage des affûts exige donc de longues et difficiles manœuvres de force, de même que leur démontage.

Les illustrations permettent de visualiser ces affûts:
...cette photographie d'un affût Bettungsschiessgerüst et de sa plateforme en acier, destiné à un canon de 38 cm, permet de bien distinguer le gros pivot avant de l'affût:
Paris Kanonen 13.jpg
Paris Kanonen 13.jpg (952.68 Kio) Consulté 501 fois
...le montage du canon Wilhelm n° 13 est effectué sur la position Stellung XV au moyen du portique de levage d'une puissance de 100 tonnes. La rallonge lisse n'a pas encore été installée mais le raidisseur est en cours d’installation:
Paris Kanonen 14.JPG
Paris Kanonen 14.JPG (1.05 Mio) Consulté 501 fois
...cette vue de la Stellung XV, évacuée puis abandonnée par les allemands dès septembre 1918 et occupée par les français le mois suivant, permet de constater l'importance de la fosse creusée et les voies d'armement de la position:
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Paris Kanonen 15.jpg (830.81 Kio) Consulté 501 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre)
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

...Affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst:

Ce type d'affût sur voie ferrée apparaît à la fin de 1917 pour utiliser les canons de 38 cm SKL/45 "Max".
L'artillerie allemande ne manifeste de l'intérêt pour ce type d'affût qu'après avoir subi à la veille du 1er juillet 1916 sur la Somme la mise en batterie en moins d'une nuit de dizaines de canons lourds français d'ALVF dont l'emploi massif et rapide surprend les allemands.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst permet:
-le transport rapide du canon employé.
-pour les canons Wilhelm, le montage s'effectue en arrière de la position et le matériel entre en batterie en quelques minutes sur la plateforme construite.
-la plateforme est constituée d'un caisson métallique démontable qui est une plaque tournante permettant le tir horizontal dans tous les azimuts (360°) de faible dimension facilement camouflable ce qui n'était pas le cas de l'affût décrit précédemment.
-ce caisson peut reposer dans une excavation circulaire de faible dimension.
-à Crépy-en-Laonnois pour assurer une assise solide, une substruction bétonnée est construite pour recevoir le caisson mais, par la suite, les autres positions employées n'emploieront que le seul caisson métallique installé en quelques jours seulement.
Cet affût est donc bien supérieur à ceux des deux positions décrites.
A Crépy-en-Laonnois, cet emplacement est dénommé:
...Stellung XXIII, désignée "emplacement n° 1" par les français. Cette position est située à 120.109 m de l'objectif et est armée par le Sonderkommando Nr 5006. Cette position ne commence ses tirs sur Paris qu'à compter du 29 mars 1918, jour de la tragédie de l'église Saint-Gervais, atteinte par un obus lors de la messe de célébration du Vendredi Saint, causant la mort de 91 personnes et en blessant 68 autres.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst a un poids de 182.000 kg et sa plateforme de 195.200 kg. Malgré son poids total, cet affût sera ensuite le seul employé lorsque l'avancée du front allemand, suite aux offensives du 21 mars 1918, autorisera l'installation de nouveaux emplacements, plus proches de Paris et permettant donc de réduire les charges d'emploi en augmentant la durée de vie des matériels.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst sera alors employé seul à partir:
...du 27 mai 1918 jusqu'au 11 juin 1918: Stellung XXV du Bois de Corbie à 109.297 m de l'objectif.
...les 15 et 16 juillet 1918: Stellung XXXII du Bois de Bruyères à 91.000 m de l'objectif. Toutefois, la contre-offensive de Foch du 18 juillet 1918 menace sérieusement cette nouvelle position qui est évacuée précipitamment dès le 18 juillet 1918 au soir.
...l'affût regagne alors la Stellung XXV du Bois de Corbie où les tir seront repris du 5 au 10 août 1918 mais une fois encore les offensives franco-britanniques des 8 et 9 août 1918 obligent au repli vers l'intérieur du matériel. Les tirs des Paris Kanonen sur Paris cessent donc mais les études continuent dans l'espoir d'améliorer la portée des canons comme nous le verrons prochainement.
Quelques photographies pour montrer l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst:

...la plateforme bétonnée et la circulaire de boulons destinée à l’agrafage du caisson métallique permettant le tir tous-azimuts de l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst sont en cours de montage lors de l'hiver 1917-1918:
Paris Kanonen 16.jpg
Paris Kanonen 16.jpg (718.02 Kio) Consulté 464 fois
...une vue d'un affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst. Ici, l'affût porte un canon de 38 cm SKL/45 Max mais est entièrement semblable à l'affût employé par les Paris Kanonen. On voit bien le caisson métallique tournant supportant l'affût, lui donnant une capacité de tir dans tous les azimuts (ici, il s'agit de l'affût du 38 cm installé à Meurchin à l'été 1918):
Paris Kanonen 17.jpg
Paris Kanonen 17.jpg (1.05 Mio) Consulté 464 fois
...une des rares photographies allemandes publiées entre les deux guerres, elle montre l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst en attente du montage de sa rallonge lisse en arrière du Bois de Corbie où il sera ensuite mis en batterie:
Paris Kanonen 18.jpg
Paris Kanonen 18.jpg (382.34 Kio) Consulté 464 fois
...l'emplacement saboté de la Stellung XXIII de Crépy-en-Laonnois, on distingue la plateforme bétonnée de petite taille destinée à recevoir le caisson métallique tournant sur lequel l'affût prend position.
Paris Kanonen 19.jpg
Paris Kanonen 19.jpg (897.7 Kio) Consulté 464 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre)
Versolalto
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par Versolalto »

Bonjour,
C'est tout à fait passionnant!
Si j'avais lu tout ceci avant...je viens de poster une analyse de la balistique extérieure de ces canons ici: https://www.tircollection.com/t64674p75 ... nen#862565

Je reste en veille pour la suite qui s'annonce passionnante.
vs
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Je viens de lire votre étude relative aux Paris Kanonen sur le Forum TCAR. Celle-ci est très intéressante mais les données provenant des livres anciens des années 1920_1939 sont inexactes et même pour certaines sciemment inexactes car les intérêts et buts des auteurs sont alors très différents.
Pour résumer:
-les allemands en disent le moins possible, ils se contentent de publier en allemand le livre du lieutenant-colonel Henry W.Miller de l'Ordnance de l'armée américaine. Les autres livres ou articles sont volontairement vagues et présentent les faits souvent enjolivés, à la manière des historiques officiels des unités allemandes, c'est à dire une succession de victoires.
-les anglais sont discrets, ils ont pourtant des documents.
-les français sont également très discrets, il y a par exemple, dans les archives françaises, des documents relatifs à la publication d'un article de la "Revue d'artillerie" qui prescrivent d'en dire peu de chose. Ainsi même l'emploi du raidisseur anti-arcure ne devait pas être montré mais la parution d'une très médiocre photographie du canon montrant ce dispositif dans la presse internationale entraîne finalement l'allusion à ce dispositif dans l'article qui demeure très général.
-les américains et notamment le lieutenant-colonel Henry W.Miller publient dès 1920 des articles et le livre de Miller est le premier donnant quelques détails dont malheureusement beaucoup sont inexacts. Henry W.Miller a servi pendant la guerre à la Réserve Générale de l'Artillerie Lourde française (RGAL) et entretenait de très bons rapports avec les officiers d'artillerie français. Il y a eu des échanges d'informations entre les artilleurs français et américains en 1919-1920 mais ce fut un marché de dupes car les français n'ont jamais communiqué tous les documents allemands obtenus par la voie du renseignement d'autant plus que l'attitude des alliés anglo-saxons vis à vis de la France à partir de 1919 a montré des divergences très fortes quant à la politique à tenir vis à vis de l'Allemagne.
En tout cas, on ne peut pas dire que tous les documents relatifs aux Paris Kanonen aient disparu. Certes une bombe anglaise a détruit l'étage des archives du ministère de la marine allemande où étaient stockés les documents principaux mais les services de renseignement alliés ont obtenu, surtout au début des années 1920, bon nombre de renseignements, notamment les français, surtout lors de l'occupation de la Ruhr en 1923. Il existe des documents de synthèse originaux dans nos archives.
Ainsi, l'album de photographies des essais de Meppen et Altenwalde et des positions de Crépy-en-Laonnois, provenant de monsieur l'ingénieur général Guély (qu'il m'a confié temporairement pour en établir des contretypes de qualité, il y a déjà plus de trente ans) est un document de première main, relié avec un ruban noir-blanc-rouge montrant une provenance de haut niveau. De même, il y a des documents portant signature de hauts responsables de Krupp et de différentes académies militaires et des plans et documents techniques originaux.
Dans ces conditions, votre étude gagnerait à utiliser les données irréfutables tirées des documents publiés plus haut dans ce sujet, notamment le pas des rayures, la longueur des projectiles, les vitesses initiales des projectiles, les tables de tir et autres données.
Cordialement,
Guy François.
Versolalto
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par Versolalto »

Bonsoir Guy,

Merci pour votre retour très riche en informations.

Je vois que vous avez posté le message en milieu d’après-midi. Pour information, j’ai posté une mise à jour vers 18h faite grâce à la lecture de votre poste hier soir.

J’ai repris le schéma allemand de l’obus qui permet par rétro-ingénierie de remonter aux dimensions précises de l’obus. J’avais effectivement eu beaucoup de difficulté à construire une première version « crédible en termes d’inerties » ne sachant pas qui croire parmi les différentes sources.

Effectivement ce qui m’a sauté aux yeux est l’angle des rayures qui diffère des 4 degrés vus précisément. Cet angle permet d’améliorer largement la stabilité comme presenté dans ma mise à jour.

Je serais intéressé si vous aviez pu confirmer l’hypothèse prise sur le volume de TNT. Le dessin français mis plus haut présente un obus avec les deux compartiments remplis. Mais le volume calculé donne 12 kg pour une masse volumique de 1650 kg/m3. Et j’ai lu plusieurs fois que seul le compartiment avant était chargé. Je m’interroge donc sur l’utilité de la fusée arrière si ce n’est pour la redondance.

Ceci ne change pas grand-chose chose à mon calcul de stabilité mais cela m’interroge tout de même.

Bien cordialement
Vs
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kglbayrRIR2
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par kglbayrRIR2 »

Bonne journée.

Bien que je ne sois absolument pas un expert en « addollerie » [bavarois pour artillerie], j'ai lu avec grand intérêt les posts sur la « Paris-Kanone ». Avec le recul, on ne peut s'empêcher de sourire devant le secret qui l'entourait. Les Allemands avaient toutes les raisons d'être discrets après la Première Guerre mondiale. Finalement, la « Lange 21-cm-Kanone L/162 » était une arme expérimentale qui, même pour les chefs militaires prussiens réputés pour leur optimisme, n'allait pas constituer un véritable tournant dans la guerre.
Il est toujours étonnant qu'ils aient réussi à empêcher les trois canons et la plupart des documents de tomber entre les mains de l'ennemi.

Oui, c'est vrai, les techniciens et ingénieurs allemands ont déployé des efforts considérables. Certaines limites techniques ont été repoussées à l'extrême. Mais quel en fut le résultat ? On ne gagne pas une guerre en faisant des démonstrations de force. Après les premiers impacts, les Parisiennes, pourtant endurcies, étaient plus enclines à faire un doigt d'honneur qu'à s'évanouir en masse sur ordre des Allemands.

La dure réalité, c'est qu'à chaque tir, le calibre augmentait. Il fallait, pour ainsi dire, recalibrer les cartouches pour chaque coup suivant. Si je me souviens bien, un nouveau canon [Kanonenrohr] devait être installé tous les 40 coups.
Pariskanone-Muntion.jpg
Pariskanone-Muntion.jpg (166.25 Kio) Consulté 184 fois
Dieu sait que, au lieu d'effrayer les jeunes Parisiennes, l'argent et les matériaux gaspillés auraient pu servir à construire des chars d'assaut fonctionnels.
Malheureusement, l'histoire s'est répétée du côté allemand vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. La V2 ! Techniquement une innovation admirable, militairement un fiasco ! Sa production a fait plus de victimes que son utilisation. On ne peut au moins pas en dire autant du très vanté canon de Paris.

Cordialement
Joseph
.. Les officiers français étaient impuissants. Aucune persuasion n'a aidé, pas même l'avertissement de suivre l'exemple des courageuses troupes bavaroises. ..
Histoire rgtaire du RI Bavarois n°8 : Retraite de Russie (1813); p.380.
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Oui, Joseph, la création de ce système d'artillerie à très longue portée n'a pas eu de grandes conséquences sur la stratégie allemande mais il a causé la mort et des blessures à des centaines de parisiens et banlieusards et a eu un retentissement mondial.
Le schéma que vous avez posté n'a pas grand chose à voir avec la réalité en ce qui concerne le profil et les ceintures des obus!
Avant d'étudier, la balistique des tirs sur Paris, je résume quelques faits relatifs à la connaissance de ces matériels allemands. Le système d'arme comprend essentiellement, les affûts, la bouche à feu, les projectiles et les charges:
-1: les affûts sont parfaitement connus des alliés puisque plusieurs exemplaires des deux types d'affût, communs aux canons de 38 cm et aux "Paris Kanonen", sont tombés aux mains des alliés en 1918:
...des affûts Bettungsschiessgerüst modifiés pour le tir à 55° avec plateforme en acier ont été capturés à Chuignes et en Belgique (Leugenboom et batterie de côte Deutschland de Breedene).
...un affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst a été découvert, abandonné intact par les allemands en gare de Bodeghen-Saint-Martin en Belgique en novembre 1918. Cet affût et son canon de 38 cm SKL/45 ont été échangés par la Belgique à la France contre une section automobile de DCA de 75 après la guerre.
...deux plateformes tournantes en acier pour canon E.u.B ont été capturées, une par les français au Bois du Châtelet et une autre en Belgique à Staden.
Les affûts sont donc entièrement connus des alliés.
-2: les bouches à feu ont toutes été détruites, découpées et fondues dans les aciéries allemandes en 1918 et 1919 avant l'entrée des Commissions interalliées de contrôle (militaire et navale) des clauses de l'armistice (CMIC et CNIAC). Ces commissions n'entrent en Allemagne qu'au début 1920. Le gouvernement allemand ne livre que des renseignements très généraux aux alliés. Ce sont donc les services de renseignement alliés qui obtiennent des résultats. Le 2e bureau français obtient des plans et renseignements techniques précis grâce à la trahison de monteurs d'artillerie et d'au moins un ingénieur de Krupp. De ce fait, en 1923, les bouches à feu allemandes sont parfaitement connues en France.
-3: les obus sont par contre beaucoup plus mal connus. Aucun exemplaire de ceux-ci n'a été découvert en Allemagne. Lors des tirs, tous les obus tirés par les Paris Kanonen ont détoné du fait de leur système à deux fusées indépendantes (alors que sur le front de 15 à 30% des obus n'éclatent pas!).
L'organisation interne et les conditions du chargement ne sont pas connus avec précision.
De même, l'évolution des études d'amélioration des projectiles entreprises à l'été 1918 demeurent mal connue.
Deux textes généraux apportent quelques précisions:
...le manuscrit Rausenberger, publié dans le livre de G.V.Bull en 1988, fournit quelques détails.
...un texte dactylographié, sans en-tête mais signé de l'Oberingenieur Daur de la société Krupp, est plus précis. Conservé dans les archives françaises, ce texte très technique donne des renseignements ne figurant pas dans le manuscrit Rausenberger et est accompagné de nombreux messages et dépêches officielles portant toutes un cachet rouge "Ganz Geheim!", tous rédigés en août et serptembre 1918. A cette date, les canons de 23,2 cm se sont repliés sur le site de Crépy-en-Laonnois mais leur portée inférieure à celles des bouches à feu de 21 cm utilisées en mars 1918 ne permet pas la reprise des tirs sur Paris. De surcroît, sous la pression des offensives alliées de Foch, il faut envisager des positions encore plus lointaines et donc améliorer les projectiles pour gagner de la portée.
Par contre les charges et les poudres utilisées sont parfaitement connues et d'importantes quantités de poudre RCP/12 de la Marine allemande sont aux mains des alliées.
C'est ce que je vais développer dans le prochain sujet.
Cordialement,
Guy François.
(à suivre)
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Les études préliminaires de canons à très longue portée ont commencé à l'été 1916. Après présentation du projet par Krupp, le Commandement suprême se montre très intéressé et souhaite un canon portant à 100 km car, à cette époque les lignes de front permettent d'envisager d'atteindre Paris à cette distance. Rausenberger envisage alors un canon de 21 cm tirant à environ 1.500 m/s en utilisant le corps d'une bouche à feu de 35 cm SKL/45 en construction pour la Marine, corps dans lequel sera inséré une chemise rayée de 21 cm munie d'une rallonge lisse pour permettre d'atteindre cette vitesse initiale avec un obus d'une centaine de kilogrammes portant une charge de l'ordre de 8 kg de Trotyl.
Le 5 février 1917, sans plus d'explication, le Commandement suprême ordonne à Krupp de prévoir désormais un canon portant à 120 km ce qui entraîne un changement complet du programme. Cet ordre inopiné s'inscrit bien entendu dans la perspective du repli stratégique Alberich qui sera effectué à partir du 15 mars 1917 afin de soustraire les armées allemandes à l'offensive prévue des alliés et notamment aux attaques des 1ère et 3ème Armées françaises qui doivent attaquer juste au sud du front existant à l'issue de l'offensive de la Somme.
La reprise des études explique que les premiers essais balistiques effectués à Meppen aient concerné un canon de 21 cm utilisant une rallonge lisse courte suffisante pour un tir à 100 km mais ne permettant pas l'accélération du projectile qui doit désormais atteindre un peu plus de 1.600 m/s pour espérer atteindre Paris.
Les premiers essais ont donc concerné des bouches à feu avec rallonges lisses de 6 ou 9 mètres avec un système de haubanage raidisseur ("Spannwerk") de petites dimensions.
Je ne reviens pas sur les essais balistiques d'obus lestés effectués à Meppen puis à Altenwalde (Champ de tir en mer près de Cuxhaven).
-1: les obus:
Les obus de 21 cm finalement adoptés pour les tirs réels ont les caractéristiques suivantes:
-diamètre sur les cloisons: 209,3 mm.
-diamètre au fond des rayures: 214,3 mm.
-profondeur des rayures: 2,5 mm.
-largeur des rayures: 6,269 mm.
-largeur des cloisons: 4 mm.
-nombre des rayures: 64.
-longueur: 4,6 calibres soit 960 mm.
-poids: 104 à 106 kg.
-poids de la charge explosive: 6,850 kg de Trotyl.
Les conditions de chargement de l'explosif ne sont pas connues avec certitude. Le volume de la chambre à explosif est important mais ne contient qu'une charge de moins de 7 kg d'explosif. Compte-tenu des pressions formidables et de l'importance des mouvements de rotation du projectile,on peut supposer que les obus chargés reçoivent des cartouches d'explosif calées par de la paraffine chaude ou par une autre substance. La supposition s'appuie sur la formule retenue dans l'artillerie française où le canon de 340/224 mlm TLP portant à 127.000 m recevait des projectiles ainsi chargés.
La fausse ogive a reçu des modifications progressives, au début de la fabrication son épaisseur à la base était de 12 mm d'acier laquelle diminuait progressivement jusqu'à la pointe où son épaisseur était de 3,5 mm. Les battements du projectile dans l'âme de la pièce produisaient parfois des pertes d'ogive à la sortie de la bouche du canon ce qui conduisit à renforcer l'ogive dont l'épaisseur à la base est portée à 20 mm et celle de la pointe à 4,5 mm.
La ceinture de guidage du projectile varie en fonction de l'allongement de la chambre de combustion car les rayures connaissent une usure considérable à l'origine des rayures. Dans un canon neuf, on peut tirer les cinq premiers obus avec une ceinture de même diamètre, ensuite la ceinture a un diamètre agrandi pour les trois coups suivants et ensuite le diamètre de la ceinture de guidage augmente à chaque coup.
Les obus sont donc soigneusement numérotés pour respecter scrupuleusement le rang de la séquence. En effet, le risque qu'à l'origine des rayures, un obus arrive à une position de chargement nervure contre cloison est réel et le tir de celui-ci amènerait une augmentation catastrophique de la pression au départ du coup.
Pour éviter toute confusion, la hampe employée pour amener l'obus à sa position de chargement qui a une longueur de 6 mètres, porte des repères indiquant la position du projectile. Si la mise à poste du projectile est semblable à celle du coup précédent avec le même repère, il s'agit d'une mauvaise introduction de l'obus dans les rayures et le projectile doit être déchargé.
Trois illustrations pour montrer les conditions du tir:
-1: tir avec rallonge lisse courte en 1917 à Altenwalde:
Paris Kanonen 20.jpg
Paris Kanonen 20.jpg (217.33 Kio) Consulté 120 fois
-2: le canon de 21 cm à Crépy-en-Laonnois avec rallonge de 12 mètres et grand système de haubanage raidisseur:
Paris Kanonen 21.JPG
Paris Kanonen 21.JPG (1.04 Mio) Consulté 120 fois
-3: fusée de culot, du type employé dans les canons de gros calibres de la Marine allemande:
Paris Kanonen 22.jpg
Paris Kanonen 22.jpg (1.01 Mio) Consulté 120 fois
Cordialement,
Guy François.
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par Jeppesen »

Un vrai "feuilleton", qui se lit avec plaisir, même par les "non-initiés" comme moi.

Merci.
Tallyhoo, Tallyhoo
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