Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Avant de décrire la balistique extérieure des Paris Kanonen, je résume les trois éléments nécessaires au tir dans ces bouches à feu: les obus, les charges de poudre et les deux types d'affût employés:

-Les projectiles employés lors des tirs sur Paris:

Tous les obus employés lors des tirs sur Paris appartiennent à un modèle général unique: ce sont des obus explosifs à double amorçage à culot cylindrique avec guidage rayé en acier et double ceinture de cuivre.
Leur appellation allemande est la suivante pour les obus de 21 cm, 22,4 cm et 23,2 cm:
Pour l'obus de 21 cm:
Sprenggranaten L/4,5 m.Bdz.u.Jz. (mit Haube).
-Sprenggranaten: obus explosif.
-L/4,5:: longueur de l'obus en calibre.
-m.Bdz.: mit Bodenzünder: avec fusée de culot.
-u.Jz.: und Innenzünder: et fusée intérieure (de diaphragme).
-mit Haube: avec fausse ogive.
Pour l'obus de 23,2 cm, désignation identique sauf L/4,1.

Le poids des obus de 21 cm est de 104 à 106 kg, celui de 23,2 cm de 124 à 127 kg, celui de 22,4 cm de 120 kg.
La charge d'explosif, réalisée en Trotyl, est de 6,85 kg pour l'obus de 21 cm et de 8,7 kg pour le 23,2 cm.
Cette charge insignifiante est à peu près semblable à celle de l'obus de campagne de 7,7 cm pour le 21 cm et celle du 8 cm Flak pour le 23,2 cm.

-Les charges de poudre employées:

La poudre employée est du type R.P. C/12, tubulaire et sans dissolvant volatil du type habituel à la Marine allemande.
Sa composition est la suivante:
-25% de Nitroglycérine.
-65,9% de Nitrocellulose à 11,7% d'azote.
-8% de Centralite I.
-0,5% de Bicarbonate de soude.
-0,5% d'Oxalate de soude et d’ammoniaque.
-0,1% de Graphite.
Chaque charge se compose de trois éléments:
-une douille de 28 cm SKL/40 Bruno amorcée et chargée de 70 kg de poudre.
-une gargousse intermédiaire chargée de 75 kg.
-une gargousse antérieure de poids variable de 15 à 85 kg en fonction du calibre de l'obus employé et de la portée à réaliser.
Des blocs crusher sont placés au fond de la douille et permettent de déterminer la pression réalisée et les corrections et augmentations de la charge en fonction des résultats enregistrés.
Les charges sont transportées dans des wagons spéciaux munis d'un dispositif de chauffage permettant d'y maintenir une température constante. Ces wagons sont chauffés 24 heures avant le début des tirs.
La poudre utilisée lors des essais est la poudre R.P. C/12 1230 x 20/8 mm (utilisée aussi dans les canons de Marine de 305 SKL/50) et lors des tirs sur Paris la poudre plus vive R.P. C/12 1230 x 20/9 mm est employée dont l'épaisseur de paroi des tubes est de 5,5 mm avec un canal central de 9 mm.

Un exemple de la couverture de la table de tir du 21 cm utilisée lors des essais:
Paris Kanonen 11.jpg
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Table de tir du 23,2 cm:
Paris Kanonen 12.jpg
Paris Kanonen 12.jpg (1.01 Mio) Consulté 378 fois
Schéma allemand simplifié de l'obus de 21 cm:
Paris Kanonen 9.jpg
Paris Kanonen 9.jpg (679.44 Kio) Consulté 378 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre pour l'étude des affûts puis de la balistique extérieure)
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonjour,

Une brève description des deux types d'affûts des Paris Kanonen est nécessaire avant d'étudier leur balistique extérieure.
L'emploi des affûts destinés primitivement aux canons à longue portée de 38 cm SKL/45 Max s'est imposé car ceux-ci ont fait l'objet d'évolutions depuis leur mise en service en 1915, essentiellement concernant leur plateforme de tir, d'abord bétonnée puis de structure métallique permettant une mise en oeuvre beaucoup plus rapide. De même, ces affûts, d'abord limités au pointage vertical à + 45° ont été modifiés afin de pouvoir tirer à + 55°.
En mars 1918, trois canons Wilhelm sont disponibles pour commencer les tirs sur Paris. Deux d'entre eux sont montés sur affût Bettungsschiessgerüst fixes et le troisième sur le nouvel affût sur voie ferrée Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst étudié pour le tir des canons de 38 cm mais pouvant être adapté facilement au tir des canons Wilhelm.
Le premier site d'emploi des Paris Kanonen est aménagé au cours de l'hiver 1917-1918 près de Crépy-en-Laonnois à la distance moyenne de 120.000 m du centre de Paris. Le point visé est situé sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame face à la Préfecture de Police.

...Affût Bettungsschiessgerüst:

Deux emplacements (Stellung) sont construits pour recevoir deux Paris Kanonen:
...Stellung XV, appelé ensuite "emplacement n° 2" par les français):
Cet emplacement reçoit le canon n° 13 de 21 cm, il est situé à 119.845 m de l'objectif et est armé par le Sonderkommando Nr 5004, composé de marins de la Marine Artillerie.
...Stellung XVI, appelé ensuite "emplacement n° 3 par les français. Il reçoit le canon n°16, situé à 119.082 m de l'objectif. Il est armé par le Sonderkommando Nr 5007.
Ce sont ces deux canons qui commencent les tirs sur Paris le 23 mars 1918. Les affûts de ces canons reposent sur un pivot avant monté sur une plateforme en acier permettant le tir dans un champ de tir horizontal limité à 123°. L'affût seul a un poids de 152.000 kg et la plateforme acier pèse 178.985 kg. L'ensemble est construit dans une fosse profonde et les travaux exigent plusieurs semaines.
Le montage de la plateforme, puis de l'affût et enfin du tube est effectué au moyen d'un puissant portique de levage (Baukran) circulant sur deux voies ferrées normales tracées parallèlement à la fosse. Au centre de l'emplacement, une voie ferrée normale d'armement permet d'acheminer les divers éléments portés par des wagons plats.
Le montage des affûts exige donc de longues et difficiles manœuvres de force, de même que leur démontage.

Les illustrations permettent de visualiser ces affûts:
...cette photographie d'un affût Bettungsschiessgerüst et de sa plateforme en acier, destiné à un canon de 38 cm, permet de bien distinguer le gros pivot avant de l'affût:
Paris Kanonen 13.jpg
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...le montage du canon Wilhelm n° 13 est effectué sur la position Stellung XV au moyen du portique de levage d'une puissance de 100 tonnes. La rallonge lisse n'a pas encore été installée mais le raidisseur est en cours d’installation:
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Paris Kanonen 14.JPG (1.05 Mio) Consulté 305 fois
...cette vue de la Stellung XV, évacuée puis abandonnée par les allemands dès septembre 1918 et occupée par les français le mois suivant, permet de constater l'importance de la fosse creusée et les voies d'armement de la position:
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Paris Kanonen 15.jpg (830.81 Kio) Consulté 305 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre)
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

...Affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst:

Ce type d'affût sur voie ferrée apparaît à la fin de 1917 pour utiliser les canons de 38 cm SKL/45 "Max".
L'artillerie allemande ne manifeste de l'intérêt pour ce type d'affût qu'après avoir subi à la veille du 1er juillet 1916 sur la Somme la mise en batterie en moins d'une nuit de dizaines de canons lourds français d'ALVF dont l'emploi massif et rapide surprend les allemands.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst permet:
-le transport rapide du canon employé.
-pour les canons Wilhelm, le montage s'effectue en arrière de la position et le matériel entre en batterie en quelques minutes sur la plateforme construite.
-la plateforme est constituée d'un caisson métallique démontable qui est une plaque tournante permettant le tir horizontal dans tous les azimuts (360°) de faible dimension facilement camouflable ce qui n'était pas le cas de l'affût décrit précédemment.
-ce caisson peut reposer dans une excavation circulaire de faible dimension.
-à Crépy-en-Laonnois pour assurer une assise solide, une substruction bétonnée est construite pour recevoir le caisson mais, par la suite, les autres positions employées n'emploieront que le seul caisson métallique installé en quelques jours seulement.
Cet affût est donc bien supérieur à ceux des deux positions décrites.
A Crépy-en-Laonnois, cet emplacement est dénommé:
...Stellung XXIII, désignée "emplacement n° 1" par les français. Cette position est située à 120.109 m de l'objectif et est armée par le Sonderkommando Nr 5006. Cette position ne commence ses tirs sur Paris qu'à compter du 29 mars 1918, jour de la tragédie de l'église Saint-Gervais, atteinte par un obus lors de la messe de célébration du Vendredi Saint, causant la mort de 91 personnes et en blessant 68 autres.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst a un poids de 182.000 kg et sa plateforme de 195.200 kg. Malgré son poids total, cet affût sera ensuite le seul employé lorsque l'avancée du front allemand, suite aux offensives du 21 mars 1918, autorisera l'installation de nouveaux emplacements, plus proches de Paris et permettant donc de réduire les charges d'emploi en augmentant la durée de vie des matériels.
L'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst sera alors employé seul à partir:
...du 27 mai 1918 jusqu'au 11 juin 1918: Stellung XXV du Bois de Corbie à 109.297 m de l'objectif.
...les 15 et 16 juillet 1918: Stellung XXXII du Bois de Bruyères à 91.000 m de l'objectif. Toutefois, la contre-offensive de Foch du 18 juillet 1918 menace sérieusement cette nouvelle position qui est évacuée précipitamment dès le 18 juillet 1918 au soir.
...l'affût regagne alors la Stellung XXV du Bois de Corbie où les tir seront repris du 5 au 10 août 1918 mais une fois encore les offensives franco-britanniques des 8 et 9 août 1918 obligent au repli vers l'intérieur du matériel. Les tirs des Paris Kanonen sur Paris cessent donc mais les études continuent dans l'espoir d'améliorer la portée des canons comme nous le verrons prochainement.
Quelques photographies pour montrer l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst:

...la plateforme bétonnée et la circulaire de boulons destinée à l’agrafage du caisson métallique permettant le tir tous-azimuts de l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst sont en cours de montage lors de l'hiver 1917-1918:
Paris Kanonen 16.jpg
Paris Kanonen 16.jpg (718.02 Kio) Consulté 268 fois
...une vue d'un affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst. Ici, l'affût porte un canon de 38 cm SKL/45 Max mais est entièrement semblable à l'affût employé par les Paris Kanonen. On voit bien le caisson métallique tournant supportant l'affût, lui donnant une capacité de tir dans tous les azimuts (ici, il s'agit de l'affût du 38 cm installé à Meurchin à l'été 1918):
Paris Kanonen 17.jpg
Paris Kanonen 17.jpg (1.05 Mio) Consulté 268 fois
...une des rares photographies allemandes publiées entre les deux guerres, elle montre l'affût Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst en attente du montage de sa rallonge lisse en arrière du Bois de Corbie où il sera ensuite mis en batterie:
Paris Kanonen 18.jpg
Paris Kanonen 18.jpg (382.34 Kio) Consulté 268 fois
...l'emplacement saboté de la Stellung XXIII de Crépy-en-Laonnois, on distingue la plateforme bétonnée de petite taille destinée à recevoir le caisson métallique tournant sur lequel l'affût prend position.
Paris Kanonen 19.jpg
Paris Kanonen 19.jpg (897.7 Kio) Consulté 268 fois
Cordialement,
Guy François.
(à suivre)
Versolalto
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par Versolalto »

Bonjour,
C'est tout à fait passionnant!
Si j'avais lu tout ceci avant...je viens de poster une analyse de la balistique extérieure de ces canons ici: https://www.tircollection.com/t64674p75 ... nen#862565

Je reste en veille pour la suite qui s'annonce passionnante.
vs
ALVF
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par ALVF »

Bonsoir,

Je viens de lire votre étude relative aux Paris Kanonen sur le Forum TCAR. Celle-ci est très intéressante mais les données provenant des livres anciens des années 1920_1939 sont inexactes et même pour certaines sciemment inexactes car les intérêts et buts des auteurs sont alors très différents.
Pour résumer:
-les allemands en disent le moins possible, ils se contentent de publier en allemand le livre du lieutenant-colonel Henry W.Miller de l'Ordnance de l'armée américaine. Les autres livres ou articles sont volontairement vagues et présentent les faits souvent enjolivés, à la manière des historiques officiels des unités allemandes, c'est à dire une succession de victoires.
-les anglais sont discrets, ils ont pourtant des documents.
-les français sont également très discrets, il y a par exemple, dans les archives françaises, des documents relatifs à la publication d'un article de la "Revue d'artillerie" qui prescrivent d'en dire peu de chose. Ainsi même l'emploi du raidisseur anti-arcure ne devait pas être montré mais la parution d'une très médiocre photographie du canon montrant ce dispositif dans la presse internationale entraîne finalement l'allusion à ce dispositif dans l'article qui demeure très général.
-les américains et notamment le lieutenant-colonel Henry W.Miller publient dès 1920 des articles et le livre de Miller est le premier donnant quelques détails dont malheureusement beaucoup sont inexacts. Henry W.Miller a servi pendant la guerre à la Réserve Générale de l'Artillerie Lourde française (RGAL) et entretenait de très bons rapports avec les officiers d'artillerie français. Il y a eu des échanges d'informations entre les artilleurs français et américains en 1919-1920 mais ce fut un marché de dupes car les français n'ont jamais communiqué tous les documents allemands obtenus par la voie du renseignement d'autant plus que l'attitude des alliés anglo-saxons vis à vis de la France à partir de 1919 a montré des divergences très fortes quant à la politique à tenir vis à vis de l'Allemagne.
En tout cas, on ne peut pas dire que tous les documents relatifs aux Paris Kanonen aient disparu. Certes une bombe anglaise a détruit l'étage des archives du ministère de la marine allemande où étaient stockés les documents principaux mais les services de renseignement alliés ont obtenu, surtout au début des années 1920, bon nombre de renseignements, notamment les français, surtout lors de l'occupation de la Ruhr en 1923. Il existe des documents de synthèse originaux dans nos archives.
Ainsi, l'album de photographies des essais de Meppen et Altenwalde et des positions de Crépy-en-Laonnois, provenant de monsieur l'ingénieur général Guély (qu'il m'a confié temporairement pour en établir des contretypes de qualité, il y a déjà plus de trente ans) est un document de première main, relié avec un ruban noir-blanc-rouge montrant une provenance de haut niveau. De même, il y a des documents portant signature de hauts responsables de Krupp et de différentes académies militaires et des plans et documents techniques originaux.
Dans ces conditions, votre étude gagnerait à utiliser les données irréfutables tirées des documents publiés plus haut dans ce sujet, notamment le pas des rayures, la longueur des projectiles, les vitesses initiales des projectiles, les tables de tir et autres données.
Cordialement,
Guy François.
Versolalto
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Re: Balistique intérieure et extérieure des Paris Kanonen

Message par Versolalto »

Bonsoir Guy,

Merci pour votre retour très riche en informations.

Je vois que vous avez posté le message en milieu d’après-midi. Pour information, j’ai posté une mise à jour vers 18h faite grâce à la lecture de votre poste hier soir.

J’ai repris le schéma allemand de l’obus qui permet par rétro-ingénierie de remonter aux dimensions précises de l’obus. J’avais effectivement eu beaucoup de difficulté à construire une première version « crédible en termes d’inerties » ne sachant pas qui croire parmi les différentes sources.

Effectivement ce qui m’a sauté aux yeux est l’angle des rayures qui diffère des 4 degrés vus précisément. Cet angle permet d’améliorer largement la stabilité comme presenté dans ma mise à jour.

Je serais intéressé si vous aviez pu confirmer l’hypothèse prise sur le volume de TNT. Le dessin français mis plus haut présente un obus avec les deux compartiments remplis. Mais le volume calculé donne 12 kg pour une masse volumique de 1650 kg/m3. Et j’ai lu plusieurs fois que seul le compartiment avant était chargé. Je m’interroge donc sur l’utilité de la fusée arrière si ce n’est pour la redondance.

Ceci ne change pas grand-chose chose à mon calcul de stabilité mais cela m’interroge tout de même.

Bien cordialement
Vs
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