FREDEN Schooner danois

olivier 12
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par olivier 12 »

FREDEN

Schooner danois de 166 tx. Trois-mâts barque construit en 1894 au chantier Rasmussen de Marstal pour l’armateur E.B Kromann.

Naufrage du FREDEN

Le 16 Mai 1917, ce schooner danois (donc neutre) qui fait route de Setubal (Portugal) sur Thorshaven (Iles Feroë) avec 300 tonnes de sel, chargé aux marques, est arraisonné par un croiseur auxiliaire français (nota : probablement un paquebot dont le nom commence par la lettre C). (La Champagne)

Les papiers ne paraissant pas clairs, une section de garnisaires français armés est mise à bord afin de le conduire au port le plus proche (nota : qui pourrait être Stornoway).
Cette section se compose de l’enseigne Louis Célestin Dagorne, originaire de Saint Briac, du second maître Quemeras et des matelots Kerguillec et Devautour.
En temps de paix, Louis Dagorne est lieutenant au long cours.

L’équipage danois du FREDEN se compose d’un capitaine et de cinq hommes. Les vivres du Danois étant réduits au strict minimum, Dagorne a embarqué avec lui dix jours de réserves. Français et Danois font cuisines séparées. Mais l’ambiance n’est pas mauvaise entre les deux équipages et le navire va faire route à petite vitesse, faute d’une bonne brise, pendant 6 jours.
Le 22 Mai à midi, la brise fraîchit enfin et Dagorne et son homologue danois mettent le cap sur Butt of Lewis (pointe nord des îles Hébrides au large de l’Ecosse).

A 22h00, le second maître Quemeras est de quart lorsqu’un coup de canon retentit dans la nuit ; un obus passe en sifflant et tombe à la mer à 200m sur bâbord. Quemeras distingue la silhouette d’un sous-marin. Le second maître français et le timonier danois mettent aussitôt en panne et le FREDEN s’immobilise, voiles faseyantes. Un deuxième obus tombe à environ 50 m. Le tir du sous-marin semble peu précis et gêné par la houle et la mauvaise visibilité.

Dagorne détruit les papiers confidentiels et ordonne l’évacuation. Le capitaine danois met le youyou de l’arrière à l’eau, tandis que les Français s’affairent autour du grand canot. C’est alors qu’un troisième obus, à shrapnells, explose juste au dessus du voilier. Le matelot Devautour s’écroule et le second maître Quemeras est blessé à l’épaule. Le grand canot est percé de part en part. Dagorne plonge, rejoint le youyou et aide le capitaine danois à revenir le long du bord, côté opposé au sous-marin. Le blessé est descendu dans le youyou. Le grand canot est poussé à l’eau et flotte, seulement soutenu par sa double ceinture de kapok, mais plein d’eau.
Les six Danois, Quemeras et le matelot Kerguillec s’éloignent à force de rame, tandis que Dagorne reste sur le FREDEN pour tenter de sauver Devautour. Mais il constate que celui-ci est mort. Il plonge alors et rejoint ses camarades.

Le sous-marin continue son tir et coule le FREDEN après avoir lancé une quinzaine d’obus. Il s’approche ensuite des embarcations et Dagorne note qu’il mesure entre 120 et 130 m, porte deux périscopes et deux canons de 100 mm.

L’odyssée des survivants

La mer a grossi. Le youyou fait eau et la chaloupe est remplie jusqu’au liston et ne se soutient que par l’effet de sa double ceinture de kapok. Son compas a été démoli par les éclats d’obus. Dagorne s’estime à 90 milles de terre.
Les biscuits et le baril d’eau douce sont transférés dans le youyou. Au matin, Dagorne fait installer la ceinture de kapok autour du youyou et fait évacuer la chaloupe dont le poids et les avaries sont un danger et les retardent. Tout le monde est réuni dans le youyou. Le blessé est couché dans le fond. Il n’y a ni médicaments, ni voile, ni mât, ni compas.

Pendant les deux premiers jours les hommes valides vont nager aux avirons, se guidant de jour sur le soleil et de nuit sur le mouvement de la houle car les nuages ne laissent voir aucune étoile. Ils pensent couvrir environ 40 milles nautiques.

Le 24 Mai vers 20h00, un navire est aperçu. Pleins d’espoir, les naufragés souquent sur les avirons et s’approchent jusqu’à 5 milles ; mais ils découvrent un sous-marin allemand long de 100 m et portant deux canons. Ils prennent la fuite à force de rames. Le sous-marin ne les a pas aperçus.
La nuit suivante est terrible avec une mer forte et des embruns glacés. Il faut fuir devant la houle et les naufragés s’éloignent de terre.

Le 25 Mai vers 09h00, un convoi de trois cargos escorté par deux chalutiers est aperçu faisant route à l’ouest. Malgré les signes et les appels, il passe sans les voir étant trop éloigné. La journée qui suit est épouvantable. Il n’y a plus d’eau douce et la mer est toujours mauvaise. Dagorne s’estime maintenant à 110 milles de terre.

Le 26 Mai à 10h00 le cuisinier danois (Lauritz Rasmussen) meurt ; à 16h00, c’est le capitaine danois (Hans Peter Kristensen, de Marstal) qui meurt à son tour. Dagorne tente de remonter le moral des survivants qui se ressaisissent et se remettent aux avirons. Dans la soirée les deux cadavres sont immergés.

Le 27 Mai, une soif terrible dévore tous les survivants. A 09h00, un chalutier patrouilleur est soudain aperçu. Les hommes rament avec une ardeur de folie et s’approchent jusqu’à 3 milles lorsque le chalutier, qui ne les a pas vu, vire à 180° et s’éloigne. Le découragement est immense car les hommes comprennent que le youyou est trop petit et ne peut être vu dans la houle.
Heureusement, une violente averse leur permet de récupérer un peu d’eau douce et d’apaiser leur soif.
A 15h00, une voile est aperçue. A nouveau, les hommes nagent avec frénésie pendant quatre heures, s’approchant jusqu’à 5 milles ; mais le voilier va disparaître dans la nuit, lorsque soudain le vent tombe, le laissant immobile.
Ce n’est qu’à 23h30, après des efforts surhumains, que le youyou va accoster ce petit schooner.
Incroyable coïncidence, c’est un voilier danois de la compagnie Kromann, la même que celle du FREDEN. Plus étonnant encore, ce voilier, le CIMBRIA a lui aussi été arraisonné par le croiseur auxiliaire français et porte une section de fusiliers sous les ordres de l’enseigne Griffon, un camarade de Dagorne.
Exténués, les naufragés se hissent à bord et Griffon a du mal à reconnaître Dagorne dans ce spectre hirsute qui se présente à lui.

Le 31 Mai, Dagorne et ses hommes, ainsi que les quatre marins danois survivants sont débarqués à Stornoway. Ils ont tenu six jours et six nuits dans une minuscule embarcation et dans une mer démontée.

Le sous-marin attaquant

C’était l’U 30 du KL Franz Grunert. L’U 30 coulera aussi le vapeur français EUROPE et le grand voilier ATLAS.

Epilogue

Le 14 Juillet 1917 le lieutenant au long cours Dagorne recevra la croix de la Légion d’Honneur et la croix de guerre avec palme avec une citation à l’ordre de l’armée :

« Enseigne de vaisseau de 1ère classe de réserve Louis Célestin Dagorne, officier d’une énergie et d’un courage surhumains. A soutenu pendant sept jours le moral des survivants d’un bâtiment neutre coulé par un sous-marin ennemi, perdus en plein océan, à bord d’une frêle embarcation, à plus de 100 milles de toute terre, luttant contre la mer et sans eau douce. A réussi, après les épreuves les plus poignantes, à atteindre un voilier neutre où les naufragés ont trouvé les secours nécessaires. »

Voici le portrait du lieutenant au long cours Dagorne.

Image

Il faut noter que ce naufrage a fait l’objet d’un article publié le 16 Août 1917, sous la signature de G.G. Toudouze, dans le journal « Le Pays de France ».
Mais à l’époque, la censure a effacé tout nom de navire (même celui du FREDEN n’est pas mentionné) et toute indication pouvant donner des renseignements à l’ennemi.

J’ai pu identifier le FREDEN grâce à la d-base d’Yves, mais il serait intéressant de savoir sur quel « croiseur auxiliaire » était embarqués Dagorne et Griffon, quel était le nom du voilier sauveteur et quel autre sous-marin les naufragés ont pu croiser le 24 Mai.


Le récit semble extrêmement sérieux, sans artifices de style ou envolées lyriques. Il colle bien avec ce qui figure sur le site U-boat.net (sauf que le naufrage aura fait trois victimes et non deux).
Il est précieusement conservé par des descendants de marins originaires de Saint Briac et j’exprime ici tous mes remerciements à Mr. COULBEAUX qui a bien voulu me le communiquer.

Je n’ai pu établir si le LLC Louis Dagorne avait un lien de parenté avec le CLC Joseph Dagorne, aussi inscrit à Saint Malo, commandant du MONTE BIANCO, attaqué le 29 Avril 1918 sur rade de Carloforte par l’UB 48 du KL Wolfgang Steinbauer. (Voir fiche de ce navire)

(Corrections apportées en rouge en fonction des renseignements qui suivent)

Cdlt
olivier
Rutilius
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par Rutilius »


Bonsoir Olivier,
Bonsoir à tous,

L'arraisonneur de ce schoooner danois était le croiseur auxiliaire La Champagne, selon les mentions de la fiche « Mort pour la France » se rapportant au matelot Louis Devautour :

― DEVAUTOUR Louis, né le 13 juin 1890 à La Rochefoucauld (Charente) et domicilié à Paris (XVe Arr.), au 15, rue de la Procession, mort le 22 mai 1917 « à bord du voilier danois Tréden, tué par éclat d’obus », Matelot de 3e classe fusilier auxiliaire, « Champagne (embarqué sur le voilier danois Tréden », Matricule n° 27.693 [Jug. Trib. Seine, 22 fevr. 1918, transcrit à Paris (XVIIe Arr.), le 26 janv. 1921].

Mais il s'agit bien du Freden et non pas, comme il est écrit par erreur, du Tréden.

Bien amicalement à vous,
Daniel.
alain13
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par alain13 »

Bonsoir Olivier,

Voilà, le croiseur auxiliaire est la CHAMPAGNE commandé par le capitaine de frégate Berthelot.
Le voilier sauveteur est le CIMBRA de la même compagnie que le FREDEN.
Bon, je possède à peu près tous les Pays de France et je ne me rappelle plus du tout où j'avais trouvé les noms de ces deux navires.
Voir message sur la Champagne... :)

Bien cordialement,
Alain
alain13
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par alain13 »


Re,

Daniel m'a doublé sur le fil... :)

C'est bien FREDEN.
olivier 12
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par olivier 12 »

Bonsoir à tous,

et merci pour ces précisions qui me permettent d'ajouter quelques mots sur le voilier sauveteur.
Il s'agissait en fait du CIMBRIA (d'après U-boat.net), schooner de 234 tx construit en 1903 au chantier Poulsen de Trasinge pour l'armateur danois KROMANN.

Il subira cinq semaines plus tard le même sort que le FREDEN et sera coulé le 3 Juillet 17 par le sous-marin U 49 du KL Richard Hartmann à la position 60°09 N 05°50 W, dans le sud des Feroë, pas très loin d'ailleurs de l'endroit où il avait repêché les survivants du FREDEN. Il effectuait lui aussi une traversée Setubal-Thorshaven avec une cargaison de sel.

Hartmann disparaîtra avec l'U 49 et tout son équipage (43 hommes) le 11 Septembre suivant, coulé par le SS BRITISH TRANSPORT à la position 46°17N et 14°42W (dans l'Atlantique)

Cdlt
olivier
Rutilius
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par Rutilius »


Bonsoir à tous,

Croiseur auxiliaire Champagne – alors commandé par le capitaine de frégate Berthelot –, Journal de bord n° 18 / 1917 – 2 mai / 25 mai 1917 – : S.G.A. « Mémoire des hommes », Cote SS Y 85 bis, p. num. 649 :


« En mer, 16 mai 1917.

De 12 h à 16 h.

[...]

14 h 30 – Aperçu un voilier dans le S. 58 W.

14 h 40 – Route sur le voilier au S. 62 W.

15 h 25 – Stoppé par le travers du voilier danois Freden. Échangé des signaux. Manœuvré la baleinière autour du voilier.

16 h – Hissé la baleinière.


De 16 h à 20 h.


Manœuvré autour du voilier.

16 h 30 – Amené la baleinière pour conduire l’équipage de prise.

16 h 45 – Hissé la baleinière. Remis en route
[...]. »
____________________________

Bien amicalement à vous,
Daniel.
Rutilius
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par Rutilius »


Bonjour à tous,

Croiseur auxiliaire Champagne – alors commandé par le capitaine de frégate Berthelot –, Journal de navigation n° 10 / 1917 – 4 mai / 24 mai 1917 – : S.G.A. « Mémoire des hommes », Cote SS Y 85 bis, p. num. 1100 :

● Position de la Champagne le 16 mai 1917 à 16 h : 59° 15’ N. / 14° 15’ W.

● Position de la Champagne le 16 mai 1917 à 16 h 50, au moment de la remise en route : 59° 12’ N. / 14° 44’ W.

Bien amicalement à vous,
Daniel.
Michael Lowrey
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par Michael Lowrey »

Bonjour à tous,

I have a Danish loss list. It list Freden's crew as being six. The two casualties were Hans Peter Christensen from Marstal, Freden’s master, and seaman Lauritz Julius Frederik Rasmussen from Øieringe.
The survivors were indeed rescued by the Cimbria.

Best wishes,
Michael
olivier 12
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par olivier 12 »

Bonjour à tous,

Thanks, Michael, for these informations which confirm the story written by the journalist of "Le Pays de France".

Cdlt
olivier
Rutilius
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Re: FREDEN Schooner danois

Message par Rutilius »


Bonjour à tous,


L’Ouest Éclair – éd. de Nantes –, n° 6456, Mardi 10 juillet 1917, p. 4, en rubrique « Nouvelles maritimes » :


« RESCAPÉS RÉCOMPENSÉS

PARIS, 9 juillet. ― Le 29 mai étaient recueillis au large de l’Écosse les survivants, 3 français et deux danois, d’un petit voilier coulé par un sous-marin le 16 mai [Confusion avec la date à laquelle fut arraisonné le Freden : lire « le 22 mai »] alors qu’il faisait route vers un port britannique pour y être visité. Les Français appartenaient à l’un des croiseurs qui surveillent les mers septentrionales et avaient été embarqués sur le voilier pour les conduire au port de visite. Un quatrième Français avait été tué par un obus du sous-marin.
A la suite du rapport qui lui a été adressé sur les circonstances dans lesquelles le voilier fut détruit et les naufragés furent sauvés, le ministre de la Marine a accordé les récompenses suivantes :
Sont inscrits au tableau spécial : Légion d’honneur, pour chevalier, M. Louis Dagorne, enseigne de vaisseau de 1re classe
[de] réserve ; médaille militaire, M. Pierre Quérémas, second maître de manœuvre temporaire ; citation à l’ordre de l’armée, M. Devautour, matelot. »

Et, apparemment, aucune récompense quelconque pour le pauvre matelot Kerguillec !
_________________________

Bien amicalement à vous,
Daniel.


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