Bonjour à tous,
Voici un témoignage intéressant sur la destruction du voilier NANTES et sur le séjour de son équipage à bord du corsaire MÖWE.
Il s’agit d’extraits du journal tenu par le capitaine Carmené. Les photographies ont été prises par un matelot américain, prisonnier lui aussi, mais qui se trouvait sur le vapeur SAINT THEODORE, de Liverpool, capturé peu avant et armé par un équipage de prise.
J'ai regroupé dans ce 2e post l'ensemble des clichés.
On peut noter qu’à l’époque où l’équipage revint en France, début 1917, on ignorait le nom de ce corsaire alors appelé VINETA. Mais le capitaine Carmené reconnut sur le périodique illustré allemand « Illustrite Zeitung », de Leipzig, la photo du capitaine de corvette, comte zu Dohna-Schlodien, commandant du MÖWE, auquel il avait eu à faire et dont on ne prononçait jamais le nom à bord. Le doute fut alors définitivement levé sur l’identité du navire corsaire.
20 Décembre 1916
A 10h30, vapeur signalé sur bâbord. 11h00 Il s’approche et bat pavillon anglais. Je hisse mon pavillon et mon numéro. Il répond alors avec le pavillon de guerre allemand et me demande de stopper immédiatement. Mis en panne.
Voici l’arraisonnement
11h45
Il envoie un canot avec dix hommes armés et deux officiers. L’un d’eux me demande ma provenance et ma cargaison. Sur la réponse que je viens d’Iquique avec 3350 tonnes de salpêtre pour Londres, il me dit :
«- Prévenez l’équipage de faire ses bagages et donnez-moi les papiers du bord. Nous allons couler votre navire »
Les marins allemands visitent le navire et emportent conserves, liqueurs, poules, cochons, outils, cartes et chronomêtres.
12h30 Un autre navire nous approche. C’est le SAINT THEODORE, prise de guerre.
Voici le canot allemand revenant vers le MÖWE
13h00 J’accoste sur le corsaire et suis mandé à la passerelle. Le commandant allemand me dit que l’endroit où je vais être logé n’est pas très confortable, mais que dans quelques jours nous serons conduits dans un port, qu’il y a un officier spécialement chargé des prisonniers et que je peux m’adresser à lui pour toute réclamation.
A noter que tant sur le NANTES que sur le corsaire, il n’y a eu aucune arrogance. Nous sommes certes traités avec froideur, mais avec correction ce qui me surprend beaucoup.
Prisonniers à bord : équipage du SAINT THEODORE allant de Norfolk à Savone avec 7000 tonnes de charbon, pris le 13 Décembre ; équipage du DRAMATIST allant de San Francisco à Liverpool avec saumons, fruits et 5000 caisses de trinitrotoluol, coulé par 39°N et 40 S.
13h30 Première explosion sur tribord arrière du NANTES. La bombe avait été fixée sur le grand galhauban de cacatois. La navire prend de la bande sur bâbord. L’eau passe par dessus la lisse et vient sur la dunette. La vergue de perroquet fixe est tombée et ne tient plus que par les écoutes de perroquet volant.
Voici la 1ère explosion avec l'eau qui envahit la dunette
Deuxième explosion sur l’avant du grand panneau.Le navire pique du nez, se mâte et s’enfonce lamentablement.
Mon malheureux navire aura coulé en dix minutes. Position 12°37 N 34°01 W
15h00
Nous pouvons monter sur le pont pendant une heure et demie. Nous sommes logés dans le faux pont arrière. Il y a des portes étanches et des factionnaires révolver au côté.
Parmi les prisonniers on trouve Arabes, Italiens, 1 Grec, 2 Russes, nous 23 Français, les noirs du SAINT THEODORE, 55 Indiens du DRAMATIST et les officiers des trois bateaux soit 131 prisonniers en tout, plus 13 neutres, mais qui travaillent de leur plein gré.
27 Décembre
Passé une mauvaise nuit, mangé par les puces.
Déjeuner à 07h00 Café atroce, pain noir et confiture. Une heure le matin et une heure le soir sur le pont.
28 Décembre
Le SAINT THEODORE reste toujours en vue. Les Indiens sont contraints de travailler à bord s’il veulent manger. Il semblerait qu’on le transforme aussi en corsaire.
29 Décembre
Une demi-heure seulement sur le pont et deux alertes dans la journée, pendant lesquelles nous sommes enfermés dans nos locaux. Pour le diner, tasse de thé très clair, pain noir et confiture.
Un officier allemand vient nous prévenir qu’après 20h00 il est interdit de fumer. C’est d’ailleurs une bonne chose car tout le monde fume à outrance et le matin on se réveille avec un mal de tête terrible. Et puis, il fait une chaleur !
30 Décembre
Navire stoppé et pas de montée sur le pont.
31 Décembre
Quelle triste fin d’année. Une heure sur le pont l’après midi. Un officier vient s’excuser de ne pas nous faire monter plus souvent sur le pont, mais il doit suivre les ordres de la passerelle. Aperçu un voilier, mais le veinard s’échappe car aucune manœuvre n’est entreprise.
Nous pouvons acheter à la cantine du tabac et des bouteilles de bière. Ne tenant guère à échanger mon argent contre du mark papier, je m’en tiens à l’eau.
1er Janvier 1917
On nous prévient que nous aurons droit à du vin et du cognac. Les neutres, qui ont travaillé, ont été payés de leurs salaires la veille. Ils ont largement dépensé cet argent et ont fait un bruit effrayant toute la nuit . Impossible de dormir !
A 1100, alors que je suis avec les autres capitaines, l’officier en charge des prisonniers vient à notre table. Il nous dit
« - Gentlemen, I wish you a Happy New Year ! » Nous nous levons et le remercions.
A midi, nous sommes gâtés : grande gamelle de macaronis et bœuf bouilli ! » Puis une tasse de cacao, assez bon d’ailleurs. C’est le Nouvel An et on veut marquer le jour !
Les neutres entament une partie de poker.
2 Janvier
Le ciel devient clair. Je pense que nous avons quitté le pot-au-noir.
09h45 alerte. Le navire stoppe. Sans doute une autre victime.
3 Janvier
Mon vieux camarade Ybert est à bord. Quel chagrin j’ai eu en le voyant apparaitre dans notre chambre où il fait si noir. Il venait de Bahia Blanca avec l’ASNIERES, 29 hommes d’équipage et 4000 tonnes de blé. Il est demeuré sur le pont quand son pauvre navire a coulé en dix minutes. Il en est meurtri. Il m’apprend que MARECHAL DE VILLARS a été coulé par un sous-marin et MARIE par abordage en Manche.
Au déjeuner, chou et pommes de terre séchées. Ce soir nous aurons ce qu’ils baptisent thé, avec pain noir et saindoux.
4 Janvier
Déjeuner : une pleine marmite de pâtes sentant la colle de farine et du pain noir pas cuit et immangeable. Si cela continue, nous ne serons pas bien forts dans quelques jours. Deux heures sur le pont l’après midi. Je commence à m’abrutir et j’ai faim.
5 Janvier
Aujourd’hui au diner : macaroni et chair à saucisse ; ce n’est pas le rêve, mais c’est quand même meilleur qu’hier.
Capture d’un vapeur japonais d’environ 6000 tonnes qui nous suit à 400 m avec un équipage de prise à bord.
6 Janvier
Le vapeur japonais est dans le sillage avec ses deux embarcations débordées. Les Indiens travaillent toujours au transport du charbon dans les soutes.
7 Janvier
Voici le décompte des prisonniers
13 Arabes du YARROWDALE
39 hommes du SAINT THEODORE
55 Indiens et 13 officiers du DRAMATIST
25 hommes du NANTES
29 hommes de l’ASNIERES
soit 174 prisonniers au total plus les 30 Japonais du vapeur.
8 Janvier
Alerte et appel aux postes de combat. Toutes les portes sont fermées et les factionnaires ont le révolver au poing.
Les pavois sont rabattus pour dégager les tubes lance-torpilles. Le navire augmente sa vitesse. Coup de canon. Puis le navire stoppe.
Vers minuit, l’équipage nous informe que le vapeur capturé est le RADNORSHIRE de Royal Mail Post, venant de Bahia avec un chargement de haricots, café et sucre. 72 hommes d’équipage dont 15 blancs et 57 Indiens. Il était armé, mais heureusement n’a pas utilisé son canon.
Le commandant du RADNORSHIRE nous rejoint au petit matin.
9 Janvier
Le vapeur japonais vient à nous toucher . C’est le HUDSON MARU.
Ce cher Ybert est atteint de rhumatismes et ne peut plus marcher. Il est admis à l’hôpital du bord.
Au diner : macaronis et bœuf bouilli.
15h30 alerte.
21h00 le navire capturé est le MINIEH , 6380 t, 35 hommes d’équipage dont 5 Japonais, transportant 2000 tonnes de charbon pour l’escadre anglaise. Le commandant nous apprend que les croiseurs AMETHYST, MACEDONIAN et ORAMA sont dans les parages à la recherche du corsaire.
Notre situation est déplaisante. Un seul coup de canon d’un navire allié enverrait le corsaire par le fond. Enfermés comme nous le sommes, aucune chance de nous en sortir. Espérons que la délivrance se présentera autrement.
10 Janvier
Nuit sans incident.
Les neutres restent sur le pont toute la journée.
Le commandant du MINIEH nous dit que 4 croiseurs français sont à 100 millles plus à l’ouest et que les croiseurs anglais courent sur une ligne parallèle.
14h30 Nouvelle alerte. C’est le NETHERBY HALL, de Liverpool, qui est pris. Chargé de riz. Coulé à coups de canon. Le commandant du NETHERBY HALL fait son entrée dans notre poste. Il allait de Rangoon à Cuba et aux Antilles avec 6000 tonnes de riz. Equipage 80 hommes dont 12 Européens. Position 07°37 S 30°W
Diner : thé, pain noir et graisse de mouton.
Tout le monde devient nerveux.
11 Janvier
Très fatigués. Pas montés sur le pont depuis 26 heures. Repas avec juste pommes de terre et carottes de conserve. A peine de quoi tenir debout. Mal de tête terrible pour tout le monde.
18h00
Nouvelle sensationnelle. Tout le monde embarquera demain matin à 05h00 sur l’HUDSON MARU .
13 Janvier
Nous voici depuis hier sur l’HUDSON MARU, en route pour Pernambouc.
La nuit du 11 au 12 avait été une nuit blanche. A 08h00 le 11, transfert sur le japonais dans l’ordre des prises, SAINT THEODORE en premier, NETHERBY HALL en dernier ( la rigueur allemande) .
Capitaines et seconds partent en dernier après une rencontre avec le capitaine allemand ; physionomie souriante, mais il n’est pas sympathique…
Il s’adresse surtout au commandant japonais :
« -J’ai gardé le HUDSON MARU pour pouvoir renvoyer les prisonniers. Il est pourvu en vivres, eau et tout ce qu’il vous faut. Suivez-nous jusqu’à 22h00, puis mettez le cap sur Pernambouc. Ne cherchez pas à fuir avant, sinon… » mais il ne dit pas ce qu’il ferait !
Le capitaine anglais du RADNORSHIRE lui indique qu’il fera part de la façon courtoise dont nous avons été traités.
« -J’ai pour principe d’être aussi bienveillant que possible pour les prisonniers civils. Je suis heureux que vous me disiez cela. «
Il nous salue et nous nous quittons. Sur le pont, on nous prend en photo. D’ailleurs, j’ai noté que toutes les opérations comme embarquement des équipages capturés, destruction des navires étaient cinématographiées.
Le pauvre Ybert a fait des efforts pour venir sur le spardeck. Mais il doit être débarqué sur un cadre car il n’en peut plus. Le médecin allemand me passe un flacon d’alcool camphré pour lui et je le remercie.
Un officier nous dit « Good luck to you » et le canot pousse.
A l’arrivée des commandants sur l’HUDSON MARU, l’officier allemand et les six hommes constituant l’équipage de prise quittent le navire.
Le vapeur suivra le MÖWE jusqu’à 22h00, puis mettra le cap sur Pernambouc où il arrivera le 16 Janvier sans incidents.
Le 19 Janvier les équipages du NANTES et de l’ASNIERES embarqueront sur un navire brésilien à destination de Bahia. Là, ils prendront un paquebot de la Compagnie Sud Atlantique en partance pour Bordeaux.
MÖWE
Voici quelques renseignements sur le MÖWE
Lancé le 9 Mai 1914 aux chantiers Tecklenburg de Geestemünde
9800 tpl Longueur 124,5 m Largeur 14,44 m TE 6,80 m
Machine de 3200 cv donnant une vitesse de 14 nds
Croiseur auxiliaire le 1er Novembre 1915
Armement
4 canons de 150 mm
1 canon de 105 mm
2 tubes lance-torpilles
500 mines
Ancien navire frigorifique PUNGO, il fut converti en croiseur auxiliaire en Décembre 1915. En 18 mois, il effectua deux croisières dans l’Atlantique, coulant ou capturant 38 navires dont les voiliers français NANTES et ASNIERES.
Remis aux Anglais en 1920 et rebaptisé GREENBRIER
Revendu à l’Allemagne en 1933 et rebaptisé OLDENBURG
Coulé en Norvège le 7 Avril 1945 lors d’un raid aérien britannique
Cdlt
Olivier