Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

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Tanker
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par Tanker » dim. mars 04, 2012 8:46 pm

Bonsoir,

Le suicide aux Armées en temps de guerre, pour certains sans doute, une manière de se soustraire à cette terrible épreuve de la guerre.

Tout les suicides de 1914 à 1918 ne sont pas à mettre sur le compte de cette guerre et, concernant l'Artillerie spéciale,
peu de cas semblent être identifiables. Les deux cas qui suivent méritent d'être commentés.

Le premier concerne un canonnier du Groupe AS 17 qui possède sa fiche sur Mémoire des Hommes.
Il s'agit du canonnier Charles Gabriel Pelletier.

Image

Sa fiche précise qu'il est mort à Berzy-le-Sec (soit 10 Km plus au Nord du lieu de sa mort !) le 23 Juillet 1918
et que son genre de mort est inconnu.
En 1921, lors de la transcription, sur sa fiche, du jugement rendu par le tribunal de Châlons/Saône,
l'inscription "disparu au combat" est rajoutée.

Le registre d'Etat-civil du Groupe AS 17 (conservé aux Archives de Fontainebleau) ne contient pas d'acte de décès du Canonnier Pelletier.
Ce n'est en soit pas anormal car les blessés ou disparus ne pouvaient pas y être consignés.

Ce registre contient pourtant la solution au problème.
Il faut, pour se faire, en feuilleter les dernières pages, pour consulter la deuxième partie du registre (partie souvent pas ou peu remplie).
Cette deuxième partie comprend, normalement, les actes de l'état-civil autres que les actes de décès.
C'est justement ici le cas pour notre canonnier, et voici la transcription de l'acte le concernant.


Registre d'Etat-civil du Groupe AS 17 - Deuxième partie
(Actes de l'Etat civil autres que les actes de Décès)

n°7 - Acte de disparition
Nous soussigné, Capitaine de Sainte Péreuse, Emmanuel, Joseph Renaud, Commandant le 17e Groupe AS 17 faisant
fonction d'officier d'état civil certifions que le nommé Pelletier Charles, Gabriel fils de Philibert Pelletier et de Debarnot Jacqueline,
né le 3 Mars 1894 à Montceau-les-Mines, département de Saône et Loire, Canonnier de 2° Classe à l'AS 17, inscrit sous
le n° matricule 19885 du registre matricule, a disparu le 23 Juillet 1918 et que depuis cette époque, toutes les recherches
auxquelles il a été procédé pour découvrir son sort sont demeurées infructueuses . . .

Circonstances de la disparition.

Le 23 Juillet 1918, le Canonnier Pelletier faisait partie de l'équipage du char 61284 (Chef de char : Lieutenant Dupont).
Vers sept heures du matin, le char qui se trouvait aux environs de la côté 160 ( à 1 km au Nord de Tigny) est atteint par un obus et prend feu.
Tout l'équipage, ou personne n'est blessé, peut sortir du char et par Groupe de deux, cherche à rentrer dans les lignes françaises.
Tous les Groupes, à l'exception du Groupe Pelletier-Aubin, peuvent rejoindre l'AS 17.
Les recherches faites dans les postes de secours et sur le terrain n'ont fourni aucun renseignement sur ces deux canonniers.

Le 6 Août 1918, le Canonnier était signalé à l'hopital Annexe F de Chatellerault.
Aux questions qui lui ont été posées, Aubin a répondu que Pelletier aurait été tué par le même obus qu'il l'avait lui-même blessé,
mais n'a pû donner d'indication sur le lieu où Pelletier aurait été atteint.

Aux Armées le 15 Août 1918. Capitaine de Ste Péreuse.


Légalement, et sur la seule affirmation du Canonnier Aubin, il n'était pas possible de rédiger un acte de décès.
A quelle date et par qui la famille a-t-elle été prévenu de la disparition au combat du Canonnier Pelletier ?
Avant le 15 Aout 1918, date de rédaction de l'acte de disparition, classé comme disparu de l'unité, il pouvait être mort ou prisonnier.
Après la déclaration du Canonnier Aubin du 6 Août 1918, l'espoir pour la famille de le savoir prisonnier ne pouvait qu'avoir disparu.

Le capitaine commandant l'AS 17, le chef de char, un de ses camarades, l'hopital de Chatellerault se sont chargés d'écrire au Maire
de Montceau-les-Mines ou à sa famille pour faire savoir qu'il était bien mort ?

Toujours dans ce fameux registre d'Etat-Civil de l'AS 17, et épinglé à la page de l'acte de disparition,
une lettre du Canonnier Aubin au capitaine de Sainte-Péreuse.

Image

dont voici le texte :

Le 11 Août 1918

Mon Capitaine

Je suis heureux d'avoir de vos nouvelles car après 6 Jours de désennui, cela ne valait pas mieux.
Voici un obus qui m'a fait aux plaisir de vous revoir.
Dans quelques conditions nous avons été blessés tous les deux.
Nous partions à l'heure du matin, aussitôt que notre zinc eu sauté, boire un coup.
En sortant du poste de secours, en passant par les champs de blé, un 77 nous prend de plein fouet
et nous touche tous les deux ensemble.

Pelletier, sans faire aucun secours, se jeta un coup de revolver par la tête.
Alors là, je restis 6 jours et 5 nuits. Je languissais de sortir, alors je trouvis un officier d'artillerie qui
trouva un blancard.
Alors je descendis aux secours, ils me filent à boire et ensuite sur Pierrefonds, où j'ai passé deux jours,
ensuite Senlys ou j'ai passé deux jours et ensuite Chattellerault et maintenant je commence à l'avoir plus heureuse.

Mais pour Pelletier, il est mort et bien mort.

Recevez de votre dévoué pas encore convalo, votre ami L. Aubin
Hopital Temporaire Annexe F. Chatellerault


Cette lettre privée, annonce bien que Pelletier s'est suicidé et son camarade n'a visiblement pas voulu
que cela se sache officiellement.
Quelle a été la réaction du Capitaine, en a-t-il fait part à la famille, a-t-il alors simplement écrit pour
confimer que Pelletier était bien mort et non disparu et prisonnier ?

Après guerre, Pelletier a été retenu dans la liste des morts pour la France.
L'exploitation des registres a-t-elle permis de découvrir cette lettre ?
A-t-il été décidé que, les circonstances, et la gravité probable de sa blessure, pouvaient justifier son acte et que,
tout compte fait il n'avait pas failli à son devoir de combattant ?

Le 23 Juillet 1918, le Groupement n° IV engageait, à côté de 2 Batteries du Groupement n° I, et en appui du 412° RI de la 58° DI,
12 chars Schneider de 3 de ses Groupes :
- Groupe AS 13 - 4 Schneider de la Batterie Axat,
- Groupe AS 16 - 4 Schneider de la Batterie Pichat,
- Groupe AS 17 - 4 Schneider de la Batterie Soyard,

Image

Les canonniers Aubin et Pelletier appartenaient donc à cette Batterie de l'AS 17.
Le manque de précision dans les rapports de combat ne permet pas de savoir précisemment ou se trouvait leur char,
quand il a été mis hors de combat (près de la cote 160 . . . ).

Dans le secteur Villemontoire / Tigny / Taux les chars sont intervenus les 19, 21 et 23 Juillet 1918.
Un Groupe Saint Chamond, deux Groupes Schneider et un Bataillon de Renault FT ont participé aux tentatives de conquête,
du Secteur de Taux, à l'Est de la Nationale N2.
Ce n'est finalement que début Août 1918 que ce secteur, plusieurs fois conquis par les chars, et que l'infanterie n'avait pas
pu conserver, est enfin totalement récupéré.

C'est dans ce no man's land que l'équipage du Groupe AS 17, commandé par le Lt Dupont s'est trouvé coincé.
Après la mort du Canonnier Pelletier, Aubin est donc resté jusqu'au 28 Juillet 1918 à attendre des secours.
A cette période de l'année, les moissons n'avaient probablement pas été faite et nos canonniers ne devaient
pas être visible à distance, dans des cultures beaucoup plus hautes que de nos jours..
Si Pelletier, comme il a du s'en apercevoir très vite était irrécupérable, la blessure d'Aubin probablement assez grave
lui a tout de même permis de tenir six jours.
Peut-être une fracture importante d'une jambe rendant impossible tout déplacement, même en rampant.
Pelletier, n'aurait probablement pas tenu six jours sans soins et son geste a peut-être aidé son camarade à tenir
les six jours pendant lesquels il a été abandonné.

Début Août, les Groupes de brancardiers ont très probablement retrouvé le corps de Pelletier.
Il ne s'agit plus de la 58° DI et il reste donc à fouiller dans quelques registres de GdB, déployés dans le secteur pour
tenter de retrouver trace de la récupération de son corps.
A-t-il été identifié, enterré par les Allemands ou dans un des cimetières militaires du secteur, se trouve-t-il
maintenant enterré dans son village ?
Autant de questions qui trouveront leurs réponses dans une suite de recherche . . . .

Le suicide du Maréchal des Logis Lucien Darrieu :

Ce suicide est à l'extrême opposé de celui du Canonnier Pelletier.
Il peut s'agir d'une "banale" affaire de coeur qui n'a, peut-être, rien à voir avec la guerre,
et c'est la presse d'époque qui en a parlé la première.
(et merci à "Annie du temple d'Apollon" pour cette découverte).

Image

Cet entrefilet du journal le matin du Dimanche 2 Juin 1918 ouvre, faute de détails, sur plusieurs hypothèses.
- La demoiselle ne voulait pas poursuivre cette relation et il y a meutre et suicide du MdL,
- Les parents de la demoiselle, ou ceux de notre MdL, voir les deux familles refusaient cette union,
- Notre MdL était sur le point de repartir au Front et elle, lui ou tous les deux refusaient ce départ.

Julien Darrieu avait 26 ans. Il avait donc du entrer dans cette guerre dès 1914, et son passage dans les chars pouvait avoir été une longue
période d'instruction, avant qu'il ne soit finalement affecté dans une unité de chars opérationnelle.
Natif d'Oran, il reste à retrouver la fiche fiche matricule de notre "pied noir" pour décrypter son parcours militaire.

Le compte-rendu de l'incident est surprenant dans la mesure ou, après deux coups de feux, les corps n'ont été découverts que 6 jours plus tard.
Les archives de la police d'Orléans contiennent peut-être une enquête plus fouillée sur cette affaire.
A qui appartenait cette chambre, s'agissait-il d'une location, d'une chambre d'hotel ?
Probablement autant d'éléments qui pourraient expliquer pourquoi les corps n'ont été trouvés que 6 jours plus tard.

Si l'on en croit le journal, les deux amants sont donc morts le Dimanche 26 Mai 1918.
Le MdL Darrieu était-il en permission, ou a-t-il été déclaré déserteur ?
En simple quartier-libre à Orléans, il aurait du rentrer à Cercottes pour reprendre son service le lundi matin.
En permission de détente, son absence n'avait aucune raison d'être déceler.

Notre Maréchal des Logis possède une fiche individuelle qui le mentionne bien comme "suicidé",

Image

mais qui déclare que la mort a eu lieu le Lundi 27 Mai 1918 et non le dimanche . . . . . !

Il reste donc quelques points à éclaircir sur ce suicide. . . .

En toute logique ce suicide du MdL Julien Darrieu, contrairement à celui du Canonnier Pelletier,
l'avait écarté de la liste du Livre d'Or des morts de la Grande Guerre.
Aurait-il tué son amie et se serait-il suicidé dans d'autres circonstances, et la guerre a-t-elle sa part dans ce geste ?
Cela reste, à ce stade et avec cette connaissance assez limitée des événements, impossible à dire.

Voici donc deux cas extêmes de suicide durant cette guerre qui montrent, peut-être, l'intérêt d'une étude de
toutes ces morts "particulières", d'un certain nombre de poilus.

Cet acte semble rarissime dans l'Artillerie Spéciale et donc d'autant plus intéressant à présenter.

Le "genre de mort" des fiches individuelles telles que :
- suicide, accident de train ou de tramway, noyade, folie, "inconnu", "non rempli" . . . .
apparait, tout de même, dans un bon nombre de ces fiches.
C'est, par rapport, à la masse de ceux qui sont morts aux combat une très faible partie et, tous ces hommes mériteraient,
peut-être, tout autant que les fusillés, de voir accompli un travail approfondi sur leurs cas.

Si une partie de ces morts se seraient probablement produites de la même manière en temps de paix, pouvoir
quantifier ce qui pourrait être consécutif à l'état de guerre semble tout de même intéressant à connaître.

Très bonne soirée et très bonne semaine - Michel

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violette
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par violette » dim. mars 04, 2012 9:14 pm

Bonsoir à tous,
Bonsoir Michel,
Merci pour cette évocation et pour la précision de l'analyse ! La comparaison des deux cas est extrêmement interessante et, honnêtement l'histoire du canonnier Charles Pelletier en elle-même assez glaçante : elle renvoie au cas de tous les soldats qui ont longuement agonisé, ici ou là sur le front...
Cordialement,
Violette
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Tanker
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par Tanker » lun. mars 05, 2012 3:21 pm

Bonjour.

"Un suicide se décide sous la conjonction de plusieurs évênements"

Bien d'accord avec vous, et même le cas du Canonnier Pelletier, qui semble très simple, peut rentrer dans ce schéma.
En supposant qu'il ait, entre autre, gravement été défiguré, une lettre reçue récemment de sa fiancée, lui annonçant une rupture définitive . . .pouvait
devenir un facteur déclenchant aussi fort que la peur de mourir là, abandonné sans soins et avec la certitude de beaucoup souffrir avant de mourir.

Très bonne après-midi - Michel

francoisemoyen
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par francoisemoyen » ven. avr. 06, 2012 5:20 pm

Cette recherche méticuleuse est exemplaire. Elle donne les bonnes pistes pour des études qui renouvelleraient la littérature sur la Grande Guerre : ce serait tout à l'honneur de ce site d'être à l'origine d'un regard nouveau sur la guerre.

francoisemoyen
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par francoisemoyen » ven. avr. 06, 2012 5:22 pm

Cette recherche méticuleuse est exemplaire. Elle donne les bonnes pistes pour des études qui renouvelleraient la littérature sur la Grande Guerre : ce serait tout à l'honneur de ce site d'être à l'origine d'un regard nouveau sur la guerre.

Rutilius
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Re: Artillerie Spéciale - Suicide du Canonnier Pelletier et du MdL Darrieu

Message par Rutilius » sam. avr. 07, 2012 6:24 pm


Bonjour à tous,

Autre relation brève du suicide du maréchal des logis Lucien Darrieu :


Le Petit Parisien, n° 15.089, Samedi 1er juin 1918, p. 3, en rubrique « La Bataille ».


Image

Nota : Recherche vaine dans les autres grands quotidiens de l’époque.
_______________________

Bien amicalement à vous,
Daniel.

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