Bonjour à tous,
Grâce à Jean-Yves, un descendant par alliance du capitaine Joseph Grondin, voici des documents fort intéressants concernant le naufrage de ce voilier. Je le remercie vivement pour tous ces renseignements
Rapport du capitaine Joseph Grondin
J'ai quitté Bordeaux le 13 Mars 1917 et suis resté jusqu'au 22 Avril sur rade du Verdon en instance d'appareillage. Pour ma compagnie, j'étais en mer et elle m'a donc envoyé les avis aux navigateurs d'Avril en Australie mais je ne les ai pas reçus.
J'ai quitté Adélaïde le 9 Septembre et on m'a donné l'ordre d'aller sur Dakar. Personne à Adélaïde n'a été en mesure de me fournir des cartes et des instructions nautiques. J'ai fait objection à l'Amirauté de la difficulté d'atterrir sur le Cap Vert sans cartes, mais on m'a répondu qu'il y aurait certainement des patrouilleurs au large à mon arrivée. L'Amirauté n'a pu me fournir que le routier n° 1226 de toute la côte d'Afrique et aucune carte de détail.
En fait, je n'ai vu aucun patrouilleur le jour de mon naufrage.
J'ai doublé le Horn, remonté l'Atlantique sud, franchi l'équateur par 21°00 de longitude ouest, puis à partir du 13 Novembre, recherché la côte d'Afrique au large du Sierra Leone en louvoyant en direction du nord.
A partir du 20 Novembre, fait route EqNE. Le feu du Cap Vert (Mamelles) portant à 27 milles et celui du cap Manuel (Almadies) à 19 milles, j'estimais être en sécurité étant donné la bonne visibilité.
J'ignorais totalement que le feu des Mamelles et celui des Almadies étaient éteints.
J'étais paré à sonder avec l'appareil Warluzel ainsi qu'avec les grande, moyenne et petite sondes à main. Entre 20h00 et minuit le 20/11, le lieutenant de quart est monté lui-même dans la mâture et a envoyé des hommes au bossoir avant. Ils n'ont rien aperçu.
00h48
L'homme de bossoir signale un navire par tribord. Je saute sur le pont et le lieutenant me signale alors un navire sans feux. A la jumelle, j'aperçois effectivement cette masse qui me paraît être une épave. (Nota : cette épave était celle d'un vapeur anglais venu à la côte juste au nord de la chaussée des Almadies)
Quelques minutes plus tard, le maître d'équipage Allain me signale deux vapeurs par tribord. Momentanément, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un convoi navigant sans feux pour des raisons militaires. Mais, ayant ressenti comme un coup de talon, je fais lancer la petite ligne de sonde et trouve seulement 12 mètres. J'ai alors la conviction d'être tout proche de terre et fait aussitôt masquer le phare arrière pour culer. Le navire abat sur tribord et je fais alors masquer le phare avant.
01h00 le 21
Je reconnais définitivement la terre.( Les masses noires ne sont pas des vapeurs mais des récifs.)
01h10
Le navire s'arrête et talonne violemment à cause de la houle. Il s'échoue définitivement cap au S 70 W.
01h15
Lancé cinq fusées et brûlé 10 bombes explosives sur le pont entre 01h15 et 04h00. L'écho de la terre renvoie nettement leur bruit. Aucune réponse.
04h00
Le feu du Cap Vert s'allume et je reconnais alors ma position.
En fonction des routes suivies et des relèvements effectués, ainsi que de ce que montrent les photos, voici sur la carte ce qui a du se passer cette nuit-là :
04h45
Le charpentier signale 12 cm d'eau dans la cale centrale. Commencé à pomper à bras et fais allumer la chaudière. Fais carguer et serrer toutes les voiles susceptibles de nous pousser vers la terre.
07h00
Une pirogue montée par des indigènes vient le long du bord. L'un d'eux, Souleimane Diop, me dit être le gardien du phare des Almadies et m'informe que tous les feux sont éteints depuis quinze jours par ordre des autorités. Seul celui des Mamelles est allumé à partir de 04h00 le matin.
Je comprends alors les raisons de mon échouement.
Je donne à Souleimane Diop un message urgent à envoyer au commandant de la Marine à Dakar :
« LEON BLUM échoué au Cap Vert. Position dangereuse. Voie d'eau. Puissants remorqueurs nécessaires immédiatement, ainsi que pompes. »
09h00
Souleimane Diop revient à bord et m'informe que le commandant de la Marine va venir lui-même avec un petit canot pour se rendre compte de la situation. Il arrive en effet à 09h30.
Voici les photos du voilier prises les jours suivants
Message du 30 Novembre au Tribunal Administratif de Dakar
Je soussigné, Joseph Grondin, commandant le trois-mâts LEON BLUM, venant de Port Adélaïde avec un chargement de 3314 tonnes de blé à destination de Dakar, vous fais savoir que mon navire est actuellement échoué sur la Chaussées des Almadies et partiellement démoli.
Je vous prie de désigner un ou 3 experts qui auront pour mission de visiter le navire et de décider s'il est réduit à l'état d'innavigabilité absolue.
Note du 26/12/17 du capitaine Ancelin à L'intendant militaire Buchalet
(Il y a eu deux frères Ancelin, capitaines cap-horniers originaires de Saint Briac : Julien, qui navigua chez Bordes et Georges. Il doit s'agir de Georges, par la suite devenu capitaine d'armement à la Société Générale d'Armement)
« LEON BLUM ayant été déclaré en état d'innavigabilité absolue le 2 courant par les expert désignés par le Tribunal de Dakar, j'ai l'honneur, au nom de la Société Générale d'Armement sis 1 place Graslin à Nantes, propriétaire du navire, de vous délaisser coque, agrès et provisions appartenant au LEON BLUM, sous réserve de main-levée à obtenir par qui de droit du montant net des objets sauvetés. »
Les agents de la SGA à Dakar (Maurel et Prom) vont effectivement confirmer que les armateurs font abandon du navire, des objets sauvés et du fret à la Marine.
La cargaison comportait exactement 39836 sacs de blé représentant 121772 boisseaux.
La compagnie cherche quand même à récupérer quelque chose et l'on trouve dans les documents ce télégramme envoyé à ses agents à Dakar :
« Pour les porcs et les volailles, vendez-les au mieux et faites-vous donner reçu des animaux avec indication du prix. Si les acquéreurs sont illettrés, faire quand même la livraison et faire signer par deux témoins. Le blé en bon état sur la plage devra être remis à la Marine (Capitaine Thomas).
Note de Marine Paris
Le Gouverneur d'AOF demande que les jeunes marins des voiliers affrétés, inscrits maritimes provisoires qui doivent être incorporés pour effectuer leur service militaire, soient maintenus à bord de navires de commerce. Faites-nous connaître les noms, quartiers et matricules (nota : ceux du LEON BLUM) afin de régulariser leur situation.
Note sur le capitaine Grondin
Déjà à bord du CHATEAUBRIAND lors de son naufrage, le capitaine Grondin était un marin particulièrement expérimenté et chevronné. Voici un bref résumé de sa navigation :
A la même époque, deux autres grands voiliers faillirent s'échouer sur la chaussée des Almadies en raison de l'extinction des feux et s'en sortirent de justesse : CHATEAU D'IF et JEANNE D'ARC.
Le capitaine Grondin a conservé dans ses archives personnelles les rapports de mer de leurs deux capitaines. Sans doute lui ont-ils servi pour sa défense. Ils seront mis prochainement sur le forum.
Cdlt