Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

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Laurent59
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par Laurent59 » ven. oct. 26, 2012 12:07 pm

Bonjour à tous, nous sommes souvent interpellés par des familles curieux de la vie militaire de leurs ancêtres en 14 18, on nous demande des renseignements sur son régiment, un document qui rappellerait les circonstances de son décés...très souvent ces familles témoignent d'un mutisme total de cette période par les survivants.
Combien de fois ai je lu: "il ne parlait jamais de cette guerre...on osait pas le questionner". J'ai également retrouvé ce mutisme chez les combattants de 1940..

j'ai ma propre idée sur la question mais selon vous pourquoi n'en parlait il jamais ou très peu ? sauf peut être entre eux dans les amicales...

laurent :hello:
Histoire du soldat François Louchart 72ème RI .
Site du 72e et 272e RI Régiments Picards dans la grande guerre.
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croc-5962
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par croc-5962 » ven. oct. 26, 2012 12:30 pm

Bonjour Laurent
Bonjour à toutes et tous

Mon père n'en parlait pas, avec moi, ou trés peu de ce qu'il avait vécu. Il faut dire qu'il avait 54 ans quand je suis né.
Peut-être si j'avais été plus jeune....

Etant revenu d'Algérie en 1962, nous n'avons jamais parlé et de sa guerre et de mes opérations en Kabylie ou à Alger (1962)....

Comme lui, j'ai toujours garder le silence...

Mais j'aimerais connaitre votre idée sur la question, si possible.

Amicalement
Fernand

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Laurent59
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par Laurent59 » ven. oct. 26, 2012 12:34 pm

Bonjour Laurent
Bonjour à toutes et tous

Comme lui, j'ai toujours garder le silence...

Mais j'aimerais connaitre votre idée sur la question, si possible.

Amicalement
Fernand
Bonjour, aviez vous des craintes de ne pas être écouté ? de ne pas savoir comment raconter l'intensité des évènements vécus ?

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croc-5962
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par croc-5962 » ven. oct. 26, 2012 1:02 pm

Re-bonjour

Des craintes?
Ça ne m'ai jamais venu à l'esprit.

Mais de lui ou moi?

Fernand

adalberon
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par adalberon » ven. oct. 26, 2012 1:45 pm

Bonjour Laurent, bonjour à tous,

C'est un sujet très intéressant et je pense qu'il aura beaucoup de réponses.

Personnellement, je suis confronté à ce genre de questions par mes élèves de 3ème : ils ont du mal à comprendre la difficulté d'exprimer les souffrances vécues par les anciens combattants (ce n'est d'ailleurs pas propre aux soldats de la Grande Guerre ou des autres conflits, qu'on songe au mutisme des déportés au retour des camps après 1945).

Ce que je leur dis, c'est que beaucoup de ces hommes manquaient des éléments du langage permettant d'exprimer de manière crédible les horreurs qu'ils avaient vécues. Le niveau d'éducation était moins élevé en 1918 qu'il l'est aujourd'hui "en moyenne". C'est pourquoi cette génération a eu des porte-drapeau qui se sont chargés de cette tâche, souvent des intellectuels comme Giono ou Genevoix. Je classe dans la même tentative les œuvres de quelqu'un comme Otto Dix, dont nous étudiions "La Guerre" en classe, point de départ de cette discussion. Aussi il n'est pas très étonnant que, devant une certaine pauvreté de leur langage, beaucoup de poilus aient gardé le silence.

Ce n'est bien sûr qu'un aspect de ce sujet complexe.

Cordialement,

Adal
Adal

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Laurent59
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par Laurent59 » ven. oct. 26, 2012 2:04 pm

Bonjour Laurent, bonjour à tous,

C'est un sujet très intéressant et je pense qu'il aura beaucoup de réponses.

Personnellement, je suis confronté à ce genre de questions par mes élèves de 3ème : ils ont du mal à comprendre la difficulté d'exprimer les souffrances vécues par les anciens combattants (ce n'est d'ailleurs pas propre aux soldats de la Grande Guerre ou des autres conflits, qu'on songe au mutisme des déportés au retour des camps après 1945).

Ce que je leur dis, c'est que beaucoup de ces hommes manquaient des éléments du langage permettant d'exprimer de manière crédible les horreurs qu'ils avaient vécues. Le niveau d'éducation était moins élevé en 1918 qu'il l'est aujourd'hui "en moyenne". C'est pourquoi cette génération a eu des porte-drapeau qui se sont chargés de cette tâche, souvent des intellectuels comme Giono ou Genevoix. Je classe dans la même tentative les œuvres de quelqu'un comme Otto Dix, dont nous étudiions "La Guerre" en classe, point de départ de cette discussion. Aussi il n'est pas très étonnant que, devant une certaine pauvreté de leur langage, beaucoup de poilus aient gardé le silence.

Ce n'est bien sûr qu'un aspect de ce sujet complexe.

Cordialement,

Adal
Bonjour, j'ai longtemps travaillé ce sujet à travers les âges et les générations qui avaient vécues cette guerre, j'y ai trouvé quelques éléments de réponses comme vous dites dans le récit des écrivains mais aussi le cinéma (je pense notamment à la fin du film Conan de Tavernier).
Je pense également que cette génération s'est retrouvé face à un mur d'incompréhension, le suréalisme de cette guerre est parfois bien loin de l'imaginaire collectif de nous tous. Comment comprendre la douleur et la solitude et surtout comment l'exprimer ?

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p Lamy
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par p Lamy » ven. oct. 26, 2012 2:13 pm

Bonjour,
Effectivement, les anciens combattants se confiaient peu, j'ai eu des grands-oncles combattants de 39-45 qui m'ont jamais raconté leur périple. Je ne connais rien de la guerre d'Algérie de mon père.
J'ai rencontré des anciens combattants de 14-18, et pour certains, lorsque j'ai remis un document dactylographié de leur récit à leurs familles, les enfants étaient étonnés de savoir que le grand père avait "fait tout cela". Un autre m'a avoué avoir passé une mauvaise nuit après un entretien. C'est des mauvais souvenirs qu'ils s'efforcaient d'oublier, mais qui leur revenaient trop souvent à l'esprit.
Je crois que c'est Maurice Genevoix (ou Jacques Meyer) qui ont dit "Nous avons connu l'incommunicable".
Laurent à tout dit, les survivants de 14-18 pouvaient difficilement raconter ce qu'ils avaient vécu à leurs familles, mais en parlaient sans doute plus facilement entre vétrans dans les amicales d'anciens combattants.
Cordialement.
P. Lamy
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Achache
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par Achache » ven. oct. 26, 2012 2:21 pm

Bonjour,

Question intéressante ; mais on ne peut guère lui donner une réponse unique, ce qui serait beaucoup trop réducteur.

De multiples raisons concourent à ce mutisme si largement constaté. Multiples et contradictoires, parfois. Il faudrait analyser, distinguer, celles qui relèvent de la psychologie individuelle, et celles qui ont trait à la psychologie collective. Celles qui tiennent à l’Histoire (qui a continué, après ce premier conflit) et celles qu’on peut nommer sociologiques.

Au plan personnel : crainte de ne pas être compris ; oui, certes ; mais aussi sentiment d’être « dépassé par l’événement », comme on dit si bien. La plupart des hommes manquaient des mots pour l’exprimer. Même les mieux lettrés, même le bon génie de Genevoix a avoué cet « intransmissible ».

Un évènement aussi inédit que cette mort de masse, industrielle, ne pouvait aussi qu’être frappé, globalement et individuellement, d’un lourd et quasi universel Tabou.

A l’inverse, une chose qu’il ne faut surtout pas dire aujourd’hui : l’évènement vécu ne fut pas, dans une très large mesure, ce drame paroxystique continu pendant 4 années que nous imaginons, ou « fantasmons » aujourd’hui avec notre hyper-sensiblerie si complaisante à l’ego de chacun, mais quelque chose de beaucoup plus banal, de quotidien accoutumé, ennuyeux, etc…

Pendant de longs mois, de longues années, ces hommes n’avaient souhaité qu’une chose : que cette guerre finisse ; une fois finie, comment se seraient-ils complu à l’évoquer, à la ressasser ?
Crainte, aussi et par ailleurs, de réveiller les douleurs, autant que de pas être compris, ou de passer pour un « radoteur »…

On peut ajouter, en généralisant, que ce mutisme relève de l’intransmis habituel d’une génération à la suivante.

Au plan collectif, une société qui vient d’être saignée à ce point, se reprend d’un vouloir vivre que l’évocation de la période si mortifère antérieure ne pourrait qu’entraver. Ce vouloir vivre vaut aussi pour les individu sur-vivants (c’est le cas de le dire), qui se retrouvent trop préoccupés à re-vivre, à re-construire pour ne pas vouloir évoquer le temps des ruines et de la mort…

Quant à l’Histoire, elle a continué, et, pour la génération des fils, celle de 39/45, ils ont eu assez de vivre cette Histoire pour s’intéresser beaucoup moins à celle des pères de 14/18 ; on l’oublie trop, mais cette Seconde GM a « relégué » la Première, pour toute la génération qui l’a vécue…
Quand on vit l’Histoire, on n’écrit pas celle de la génération précédente… ; notre époque n’est si historienne que parce qu’une société en pleine déliquescence ne vit rien, ne construit rien… On écrit l’Histoire sur le papier quand on ne peut « l’écrire » dans la réalité…
Voilà… quelques jalons, quelques pistes…

Au plan littéraire, pour 14/18, l’œuvre d’Henry Bordeaux traite très largement de cette « après guerre » ; parmi les œuvres plus récentes, une approche, romanesque , très partielle certes, chez Gilbert Cesbron, avec son livre Avoir été ; chez Bernard Clavel : Le soleil des morts

Bien à vous,

[:achache:1]
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Émouvante forêt, qu'avons-nous fait de toi ?
Un funèbre charnier, hanté par des fantômes.
M. BOIGEY/LAMBERT, La Forêt d'Argonne, 1915

berry
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par berry » ven. oct. 26, 2012 2:23 pm

Mon grand père en parlait lorsque ses enfants le lui demandaient, sans réticences. Il avait fait toute la guerre sur le front, en première ligne...blessé par éclat d'obus, enterré une fois par une explosion et dégagé de justesse par ses camarades..." je n'ai pas peur de mourir j'ai vu tellement de camarades mourir autour de moi" Il était au 118eme d'infanterie, les offensives de 1915, Verdun deux fois, le Chemin des dames, les offensives allemandes de 1918. Ne raconte pas ces horreurs aux enfants lui disait sa femme "mais les enfants me posent des questions". Il en parlait tranquillement. Il parlait des allemands sans haine mais comme de redoutables combattants . Je le tiens de ma mère qui me l'a souvent dit.

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stefbreizh56
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Re: Le mutisme des anciens "poilus" après guerre

Message par stefbreizh56 » ven. oct. 26, 2012 3:10 pm

Bonjour,

Je ne suis pas psyschologue mais au sein de mon activité professionelle, j'ai pu assister à de nombreuses scènes d'une violence extrême et je me suis retrouvé à travailler et à acter sur des lieux où se sont déroulés des évènements pénibles à voir.

Alors loin de moi l'idée de faire un parallèle direct entre ce que j'ai vu avec ce qu'ont vécu des soldats confrontés à des horreurs sans nom mais je souhaite juste faire part de ce que j'en tire de ces expériences et contribuer à ce sujet en toute modestie et en toute humilité.

Je pense que le mutisme est un sujet complexe car une multitude de paramètres rentrent en compte comme la sensibilité de la personne, son origine sociale, le fait qu'il est grandit ou vécu dans milieu violent ou non, son instruction et son éducation (est-on préparer à être confronter à des horreurs, quelle idée se fait-on du respect de la vie humaine et de l'intégrité physique d'un individu ? Des ordres donnés par une autorité militaire légitime pour tuer un homme suffisent-ils à épargner le soldat de tout traumatisme ?...)

Comme l'écrit Adal, comment peut-on l'exprimer ? Quels mots pour le dire et surtout à qui ? Car mutisme veut bien dire ce qu'il veut dire, il n'y a pas d'échange. Et combien même on arrive à exprimer une souffrance, on attend peut-être inconsciemment que l'on aquièse ou que l'on mette des mots sur ce qu'on ressent ? Certains soldats savaient à peine lire ou écrire, d'autres, comme des bretons, ne parlaient même pas le français ! Dans ces conditions, il existe une réelle inégalité dans l'expression de la souffrance.

Pourquoi des soldats n'en parlaient pas ou très peu ? Il convient certainement aussi de s'intéresser sur la manière dont ils ont été pris en charge et des conséquences de ce que pouvaient provoquer le fait d'être presque sans cesse témoin de scènes violentes comme des décapitations par éclats d'obus, des cervelles éclaboussant des copains, des membres arrachés pendus dans les arbres ou dépassant d'un talus, des cadavres retournés maintes fois par les explosions...Des corps laissés sans sépultures sous les yeux d'individus qui ne comprennent pas pourquoi, d'après leur culture et leur religion, les morts ne peuvent même pas reposer en paix ? Des systèmes de valeurs propre à chacun complètement bafoués...Quelle folie !!!

Après avoir vécu ces évènements sur plusieurs jours en première ligne, ces soldats retournaient à l'arrière tassés dans des camions, lavaient leur linge, un peu de toilette et ils retournaient faire des exercices d'ordre serrés ou des manoeuvres d'entrainement en vue de la prochaine offensive. Et le même cycle parfois sur plusieurs semaines...Qui a seulement pris le temps de les ménager ? Quelle idée se faisait-on en haut lieu du cercle infernal dans lequel étaient plongés ces hommes ?

Enfin, la manière dont a été racontée la guerre par la suite a aussi son importance. Il est évident qu'un soldat qui a vécu dans l'enfer pendant plusieurs années ne comprennent pas que des livres relatent des faits de guerre à coup de victoires éclatantes, de gestes héroïques, de panache, d'intelligence...La guerre, au delà de la stratégie, est avant tout une épreuve humaine. Des témoignages de soldats qui ont pu transcrire ce qu'ils ont vu ou fait font rarement allusion à la stratégie d'état-major ou aux coups de mains glorieux qui sont sensés transcender l'âme du guerrier. Non, on lit plutôt des rencontres, des amitiés, des permissions trop courtes, des copains perdus, des visions d'horreur, des passages de profondes mélancolies, des pieds gelés, des poux, de la bouffe avariée et froide, de la pluie, de la boue, du vacarme, de la peur, des odeurs nauséabondes, des revues d'effets et des manoeuvres sur les temps de repos...
Je pense qu'il existe un fossé entre deux visions de la guerre, celle des stratégies payantes et éclatantes et celles des hommes jetés dans la fournaise.
Le manque de reconnaissance pour ce qu'ils ont vécu et de la manière dont elle a pu être transcrite peut également être à l'origine d'une certaine retenue de peur de passer pour un affabulateur mais pour se dire aussi que, finalement, personne n'a rien compris et il devient inutile d'expliquer une telle folie.

Et vite, il a fallu tout reconstruire par la suite, rattraper tout ce temps perdu : la famille, la vie en communauté, la vie économique...quel bordel !

Et mille et une chose peuvent encore justifier ce mutisme...

Voilà ma contribution à ce sujet, très loin d'être exhaustive, peut-être pas toujours objective mais avec mes mots.

Cdt, Stef
"En essayant continuellement,on finit par réussir.
Donc: plus ça rate,plus on a de chance que ça marche" (Les Shadocks)

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