LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Marine, bateaux & marins pendant la Grande Guerre
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Ar Brav
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. nov. 14, 2008 6:42 am

Bonsoir,

Voici la fiche du navire Le Calvados en anglais :

Image

A bientot :hello:
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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.

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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. nov. 14, 2008 6:43 am

Bonsoir

Un site sur un témoignage :

http://genealia.com/temoignages/temoign ... ouch1.html

A bientot
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. nov. 14, 2008 6:43 am

Bonjour à tous,

BERTHET PIERRE LOUIS AUGUSTE né le 25 janvier 1888 à Orléans (Loiret).
Mort lors du torpillage du CALVADOS, le 4 novembre 1915.
Médecin Militaire, Médecin-aide-Major de 1ère classe au 8ème Régiment de Tirailleurs indigènes. Chevalier de la Légion d’honneur. Croix de guerre.
JO 8 novembre : Médecin-aide-major, brave et dévoué, d’une belle tenue au feu. Est mort glorieusement pour la France, le 4 novembre 1915, en Méditerranée, au cours du torpillage du Calvados.

Cordialement,
Franck
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. nov. 14, 2008 7:08 am

Bonjour à tous,

Je replace ici le message posté par Yves le 13-11-2008 à 22:22:09 dans le sujet :

http://pages14-18.mesdiscussions.net/pa ... t_73_3.htm

(L'intitulé du sujet étant impropre et ne pouvant être modifié que par son auteur)

Bien cordialement,
Franck


Bonsoir à tous

Ci-dessous une lettre qui m'a été transmise récemment dans laquelle le Capitaine Barré du 8e Tirailleurs Tunisiens relate les derniers instants du Calvados à travers la terrible expérience qu'il a lui-même vécue.


Alger, le 6 novembre 1915.

Ma chère maman,

Je te donne la primeur d'impressions inédites, tragiques et mémorables. Je ferai cette lettre assez détaillée mais je n'en ferai pas d'autre et je te demanderai de raconter à ceux que cela intéresse toute mon odyssée. Tu pourras même communiquer cette lettre à oncles, tantes, cousins, cousines. On se la passera de mains en mains si on le veut. Mais je n'aurai pas le temps d'en faire plusieurs et cela d'autant moins que j'ai de nombreux rapports à rédiger. J'aime donc mieux faire une lettre un peu longue que 5 ou 6 lettres courtes. Mon télégramme envoyé ce matin a dû vous apprendre en même temps que les journaux que le Calvados a été coulé par un sous-marin allemand. Mais la curiosité doit te faire désirer de plus amples détails.

J'ai quitté le front si précipitamment que je n'ai pas eu le temps de vous expliquer qu'un de nos bataillons actuellement au Maroc n'avait pas encore combattu en France et sollicitait instamment l'honneur d'y venir. Le Général Joffre désigna alors mon bataillon (comme étant arrivé le premier en France en août 1914) pour l'aller remplacer. C'est ainsi que nous partîmes brusquement, enlevés en autos, que nous passâmes à Achères sans nous y arrêter, à Marly, à Saint-Germain en Laye, à Versailles, à Juvisy, pour arriver à Marseille après 55 heures consécutives de chemin de fer.

Le 2 novembre, départ de Marseille vers 17 heures sur le Calvados : 800 hommes + 17 officiers + l'équipage. Le 3, mer un peu dure, mais rien d'anormal.
Le 4.... Oh! j'ai oublié la date du tamponnement du Bourget. Mais je crois que jamais je n'oublierai la date du 4 novembre 1915 qui fera pendant, par le côté tragique de ses souvenirs, à celle du 31 août 1914.
Le 4, vers 3 heures de l'après-midi, j'étais sur la passerelle du navire avec le commandant du Calvados et quelques camarades.
Déjà à l'horizon, on apercevait la côte d'Afrique et nous calculions que vers 5 heures et demie ou six heures nous serions à Oran, lorsque tout à coup, le bruit sourd de quelques coups de canon assez lointains se fit entendre. Et en scrutant l'horizon, nous aperçûmes dans la direction de l'ouest à 7 ou 8 milles, un vapeur qui donnait très fortement de la bande. Et à la jumelle, on pouvait découvrir, à quelques centaines de mètres du vapeur quelque chose ressemblant à un capot de sous-marin naviguant en surface. Aucun doute n'était plus possible : la lueur des coups était visible : un sous-marin coulait un vapeur à coups de canon.

Il n'y avait pas à hésiter: nous n'avions pas de canons, il fallait fuir le plus vite possible et gagner la côte au plus tôt. Mostaganem et Arzew étant plus proches de nous que ne l'était Oran, et ces deux directions nous éloignant d'ailleurs du sous-marin, le commandant mit la barre sur Mostaganem.
Mais déjà le sous-marin avait abandonné sa première proie et se précipitait sur nous... Et nous ne filions que 11 nœuds tandis que lui marchait au moins à 18. Pourtant il était encore à 4 ou 5 milles de nous, et nous pouvions encore espérer nous rapprocher de la côte, lorsqu'un sifflement bien connu suivi d'une brusque détonation nous apprit qu'il commençait à nous canonner. Nous étions bien encadrés. Les coups tombaient devant nous, derrière, à droite, à gauche mais très près. Une quinzaine d'obus tombèrent aussi, sans nous toucher. Mais soudain l'un d'eux arriva sur le bateau, touchant quelques hommes, ce qui est normal et peu inquiétant, mais touchant aussi la machine, ce qui était la pire des malchances.
Un long jet de vapeur s'élança sur le pont, faisant un bruit infernal. Jusque-là, les hommes avaient été calmes et on avait pu les tenir, et leur distribuer avec beaucoup d'ordre les ceintures de sauvetage. Mais le bruit étourdissant de ce jet de vapeur, l'arrêt forcé du bateau, et l'arrivée à allure fantastique du sous-marin jetèrent la panique.

Vainement , les officiers essayèrent de rétablir l'ordre pour l'opération de la mise des embarcations à la mer . D'ailleurs , elle ne pouvait contenir que 250 hommes au grand maximum et nous étions plus de 800. Je vis pourtant 2 canots s'éloigner, chargés à couler. Et le sous-marin se rapprochait toujours... Je pus sauter dans une barque au moment où elle allait descendre, mais à peine l'opération de la descente commençait-elle que ... Crac ! l'un des câbles cassait et la chaloupe restait suspendue dans le vide. Je me trouvais donc précipité instantanément de 7 m de haut et tombait à la mer.
Ah! ma chère maman, tu m'as reproché bien souvent autrefois mon amour des bains froids et les abus que j'en faisais.... Mais c'est pourtant à mon habitude de l'eau froide, des plongeons, et des immersions que j'ai dû de rester assez calme pour réfléchir dans de pareilles circonstances...
Quand je revins à la surface, je m'aperçus que mes vêtements me gênaient horriblement pour nager. M'accrochant à un câble qui pendait du bateau, et aidé d'un camarade, je pus alors enlever mes souliers, mes leggings, arracher ma vareuse à coups de couteau, et ceint de ma ceinture de liège je contournais le bateau à la recherche d'une autre embarcation. Mais hélas, les deux premières était parties à force de rames et il n'y en avait pas d'autres. Un radeau restait sur le pont, qui me tenta. M'accrochant à une échelle de corde, j'essayais de remonter. Mais je n'avais pu me débarrasser de ma culotte, et, trempée, elle était d'un poids fantastique. Je ne pus me hisser.

Puis à ce moment-là, j'aperçus à 150 m deux barres verticales émergeant de l'eau et filant à toute allure. Je connais les périscopes des sous-marins et je compris qu'il arrivait et allait torpiller le Calvados à bout portant. C'était le moment de fuir le plus loin possible du bateau. Je me lançai à la nage dans la direction opposée. Sur le pont, plus de 400 hommes étaient rivés, par la crainte de l'eau, l'horreur de la mer, malgré les ceintures de sauvetage, 400 hommes hébétés, qui attendaient la mort. Les autres, accrochés à des épaves de toutes sortes, planches, caisses, etc., cherchaient à s'éloigner. Sur le pont, un groupe cherchait à mettre les 2 radeaux à la mer.

Tandis que je nageais, un jeune homme en qui je reconnus le restaurateur du bord, se trouva sur mon chemin. Il nageait appuyé sur une planche :
— Venez-vous avec moi? "me dit-il." Ma planche peut servir à deux. A deux on se tire d'affaire plus facilement".
À notre droite, un groupe de 200 à 300 naufragés se soutenait sur l'eau et un radeau qui venait d'être mis à l'eau semblait prendre cette direction.
— Venez par là, lui dis-je, nous tâcherons de monter sur le radeau."
— Par là, jamais de la vie" me répondit-il. "Tout le monde s'y porte et sans raison d'ailleurs. Si nous y allions, 10 hommes tenteraient de s'accrocher à notre planche qui coulerait et nous serions tous noyés. D'ailleurs, ajoutait-il en me montrant un browning, je brûle la cervelle au premier qui approche. Croyez-moi, dans une heure ou deux , on viendra à notre secours. Marchons vers la côte. Nous rencontrerons les premiers les embarcations et seront les premiers secourus". La théorie semblait admissible et je me rendis à ces raisons.

Pendant ce temps bien entendu, le sous-marin avait envoyé sa torpille à 150 m. Une détonation formidable fantastique s'était produite à 150 m de nous. Des hommes avaient été projetés en l'air, la dernière chaloupe retournée, et quand la fumée se dissipa une plaie béante apparut au flanc du Calvados. Il tint pourtant encore quelques minutes, L'arrière s'inclina lentement enfonçant petit à petit, puis brusquement, le navire se dressa tout droit, absolument vertical, l'avant en l'air, les 400 hommes qui s'y trouvaient apparurent 2 secondes, effroyablement précipités et le Calvados enfonça comme une flèche dans sa course à l'abîme. La mer se referma. Et ce fut tout. Il ne resta plus que 4 ou 500 hommes accrochés à des épaves, et gémissant, hurlants, râlant.

Pendant ce temps le sous-marin naviguait en surface.... Une fois sa torpille lancée, il avait émergé et les officiers allemands et leurs hommes, sur le pont, examinaient leur œuvre, le sous-marin évoluant lentement au milieu des naufragés. Et les tirailleurs, à quelques mètres d'eux les priaient, les suppliaient, les imploraient. Ah! comme ils connaissaient mal leurs assassins! Ceux-ci prenaient des clichés photographiques... ! et quand toutes les vues photographiques furent prises, le sous-marin s'en fut, sans doute à la recherche d'une autre proie .

Cependant, je commençais à être transi, à grelotter, mes dents s'entrechoquaient, des crampes me prenaient par tout le corps, à tout instant. Une mousse blanche apparaissait aux lèvres de mon compagnon d'infortune Et le soleil baissait. Là-bas, dans le lointain, tons les naufragés suivaient la même direction, en poussant cette longue plainte sinistre, ce râle lugubre, qui ne devait cesser qu'à l'aube, lorsque presque toutes les vies furent éteintes... Dans la direction du gros des naufragés, j'apercevais le radeau, et sa vision me hantais. A mon tour, j'exposai ma théorie au restaurateur;
— Venez au radeau, lui dis-je, là au moins, nous n'aurons de l'eau que jusqu'aux cuisses et nous pourrons attendre le secours plus longtemps...Dans une demi-heure, il fera nuit. Et le secours a les plus grandes chances de ne plus arriver cette nuit. Nous n'avions pas la T.S.F. à bord et nous n'avons pu prévenir. Demain seulement, on s'inquiétera de ne pas nous avoir vu arriver ce soir et on nous recherchera. Et je me sens incapable de tenir toute une nuit, complètement immergé dans cette eau glacée. Et même en admettant que du secours vienne cette nuit, on verra un groupe, un radeau, on ne verra par un isolé. Venez-vous au radeau, oui ou non?"
— Non!" me répondit-il.
Alors, je le quittais et tout seul nageais vers le radeau. J'y arrivai tremblant de froid. Mais j'y arrivai. Et quand la nuit fut complète, j'entendis à quelque distance des détonations. C'était peut-être mon compagnon de quelques instants si tragiques, qui, comme tant d'autres, se faisait sauter la cervelle.

Sur le radeau même, construit pour porter trente-cinq personnes, plus de quatre-vingt naufragés s'accrochaient, gesticulaient, hurlaient, se battaient pour avoir une place. Lorsque j'arrivai, les tirailleurs me reconnurent et me hissèrent auprès d'eux... Tout autour du radeau, des isolés flottaient : les vivants hurlaient lamentablement, les cadavres poussés par la houle, soutenus par la ceinture de liège, se balançaient doucement à la surface de la mer.
Quand la nuit fut complète, tous les isolés voulurent monter sur le radeau. Il en arrivait de tous côtés. Sur une moitié de radeau (l'autre radeau s'était cassé en deux à la mise à l'eau), quinze hommes chevauchaient. Quelqu'un proposa de réunir cette moitié à notre épave. Mais les naufragés n'était plus une troupe : ils étaient devenus un troupeau, ne recevant plus, n'admettant plus aucun ordre. Lorsque les grappes humaines s'accrochèrent au radeau pour y monter, la scène devint indescriptible. Le radeau chavira et tout le monde fut projeté à la mer. Pour remonter il fallait se battre, se débarrasser des étreintes de ceux qui se noyaient et qui vous entraînaient vers le fond. Au moment où j'allais mettre la main au radeau la première fois, une main se posa sur ma tête une autre sur mon épaule et ma tête disparut. Une autre fois je me sentis cruellement mordu à la cuisse.

Sept fois, le radeau chavira, expédiant tout le monde à la mer. Deux fois, il se retourna complètement et, deux fois, je me trouvais avec deux mille mètres d'eau sous les pieds et un radeau métallique sur la tête. La première fois, je me dégageai avec une facilité relative, en nageant entre deux eaux sous toute la largeur da radeau. Mais la deuxième fois, j'eus quelques secondes d'angoisse. Étais-je étourdi par le choc sur ma tête de la masse du radeau qui venait de se retourner sur moi ? Avais-je pris la longueur du radeau au lieu de prendre la largeur ? Peut-être. Mais je me sentais aussi empoigné par les étreintes terribles des noyés. Ma tête heurtait le radeau. Je luttais désespérément pour sortir de cette prison horrible, mais j'étais à bout de souffle et j'avalais de longues gorgées d'eau. Enfin, dans un effort suprême que l'instinct de conservation et l'énergie du désespoir me permirent de fournir, je parvins à nager entre deux eaux et ma tête émergea enfin, toute lumineuse (car la mer était phosphorescente) Avec quelle volupté bestiale je respirais ! Cette fois, il me fut beaucoup plus facile de remonter sur le radeau car les manquants étaient nombreux! Petit à petit, le radeau éliminait ceux dont le nombre le gênait, et à partir du moment où il ne se considéra plus comme surchargé, il cessa de jeter tout le monde à la mer.

Nous essayâmes alors de nous diriger vers la côte : la voile fut montée. Mais nous n'avions pas de gouvernail. Les avirons étaient tombés à la mer, et le vent, d'ailleurs très faible, nous emmenait au contraire vers le large....

Le jour se leva, aucune plainte ne s'élevait plus; les grappes humaines qui toute la nuit, s'étaient ruées autour du radeau avaient disparu. Seuls quelques cadavres flottaient dont les mains crispées étaient comme soudées aux cordes du radeau. Anxieusement, les regards fouillèrent l'horizon. Deux ou trois vapeurs passèrent dans les quatre premières heures da jour; ils s'éloignèrent puis disparurent. Parfois, un naufragé croyait voir un sous-marin !

Un marin, depuis des heures était fou. Il proposait à ses voisins d'aller "se reposer par quatre mille mètres de fond" disant qu'on y serait bien mieux. Brusquement, vers huit, neuf ou dix heures ? il se jeta sur un sergent français, le prit à la gorge et l'entraîna avec lui. Tous deux disparurent et ne réapparurent plus. Le vent nous poussait toujours davantage vers le large...

Quelques heures plus tard, un marin déclara qu'il devait y avoir, au centre du radeau, une soute à vivre hermétiquement close, dans laquelle on devait trouver de la viande de conserve et de l'eau douce. Cette nouvelle ranima certains courages défaillants. Le fou, avant de mourir, s'était longuement désaltéré à la mer! Il avait bu dans le creux de sa main des litres d'eau salée! On nous promettait de l'eau douce! Mais il fallait dégager le centre du radeau, faire mettre tout le monde à l'eau autour de l'épave. Et les tirailleurs n'étaient plus qu'un troupeau, n'obéissaient plus. J'employai tous les moyens, la douceur, la persuasion, les supplications, les menaces. Rien n'y fit. Aucun d'eux ne voulait se mettre à l'eau. Finalement, j'usais du moyen suprême : à violents coups de poing, d'abord sur le corps, puis en plein visage, je frappai comme un sourd... : ils obéirent! Hélas! il n'y avait point d'eau! Mais 6 boîtes de conserves qu'on se partagea. Chaque part fut engloutie et on se remit à scruter l'horizon. De temps en temps, on découvrait qu'un vivant était devenu un mort. On le jetait à la mer.

Il pouvait être une heure ou deux de l'après-midi lorsqu'un navire apparut, venant de la côte et filant droit vers nous. Bien qu'il fut au moins à sept ou huit milles et qu'il ne put rien entendre, tout le monde se mit à hurler et à agiter des chemises. Hélas ! au bout d'une demi-heure, il changea de direction. Très très loin, vers Oran, deux ou trois vapeurs étaient en vue, mais si loin, si loin. Et nous étions si petits, si perdus, si invisibles sur cette grande mer. Bientôt le soleil allait se coucher, une deuxième nuit allait commencer, la dernière sans doute. Tous les bateaux passaient trop loin de nous, les uns longeant la côte, les autres suivant la ligne Oran-Marseille. Il aurait fallu pouvoir s'en rapprocher mais nous n'avions pas de rames et le vent nous était défavorable. Une muette résignation se lisait sur presque tous les visages. Les faces pâles aux traits tirés étaient des masques tragiques dont l'impression doit être bien difficile à imaginer et même à reproduire lorsqu'on l'a vue.

Soudain, un navire apparut vers le nord, très loin.
— Oh ! il ne viendra pas ici dit un officier du "Calvados". Il filera vers l'ouest, sur Oran ou vers l'est sur Alger. "
Pourtant, au bout d'une demi-heure, il semblait s'être rapproché, et bientôt nous le vîmes piquer droit sur nous.
— Comme il marche lentement !" disait les uns. "Il ne marche même pas, disaient les autres, il est arrêté, la cheminée ne fume pas."
Cependant, il semblait grossir. Soudain, la cheminée se mit à vomir des nuages de fumée noire. Un espoir délirant emplit les coeurs. "Il nous a vus ! Agitez les chemises, criez tous ensemble, très fort !" Aucun doute n'était possible, le navire n'était plus qu'à deux milles et faisait des signaux, amenait son pavillon. "Le voici ! Il arrive !" Il n'est plus qu'à cinq cents mètres. Déjà il ralentit et l'équipage commence à descendre les chaloupes à la mer. Le voici à cent mètres, il stoppe ! C'est un navire anglais, le "Lady Plymouth", nous sommes sauvés !

Mon récit est fini. Il n'a aucune prétention littéraire. Il est la très pure expression de la vérité absolue. Mais il aurait fallu une plume plus autorisée et habile pour pouvoir exprimer les horreurs d'une telle réalité.

... Le capitaine Watson et l'équipage anglais ont été splendides. Ayant aperçu des épaves, ils s'étaient mis à chercher des naufragés. Quand nous sommes arrivés à bord, nous nous sommes comptés. Nous étions quarante trois militaires, dont quatre officiers, et quatre marins. Beaucoup durent être hissés à bord, étant presque dans le coma...

Les Anglais firent royalement les choses et les tirailleurs malades furent déposés dans les couchettes des officiers du bord qui passèrent eux-mêmes la nuit sur le pont. Cette nuit aurait pu être tragique aussi: à deux heures du matin, deux obus tombèrent à cent mètres du "Lady Plymouth". Les voyages en Méditerranée deviennent peu sûrs décidément !
Enfin, à six heures, nous arrivions à Alger. L'Amirauté avait été prévenue par un torpilleur qui avait croisé la veille au soir le "Lady Plymouth" et avec le commandant duquel j'avais parlementé par le porte voix. L'Amirauté nous avait envoyé chercher au port. Des officiers d'état-major nous attendaient. Les chaloupes nous déposèrent au quai ou des automobiles nous prirent et nous emmenèrent directement à l'hôpital. C'est là que je découvris que j'étais couvert de bleus, de plaies, de bosses et de contusions. Mes membres étaient raides, mes articulations douloureuses. Carpentier au lendemain d'un de ses combats de boxe doit être à peu prés dans le même état. Mais les bains chauds et les massages m'ont déjà retapé. J'ai pu dormir la nuit dernière et j'ai eu beaucoup moins de cauchemars que la nuit précédente sur le bateau anglais...

Ce qui m'attriste le plus , dans mes insomnies c'est la mort de tant de bons camarades de presque toute ma compagnie...Je songe même avec émotion à mon cheval, à mon chien que les balles allemandes avaient déjà touché tous deux pourtant. Je songe aussi à tous les souvenirs, à toutes les reliques que je conservais précieusement dans ma cantine, à mes papiers, mes notes, mes lettres de services, à mon journal de route, à des photographies à exemplaire unique, à des lettres, celles de grand-père, la dernière de Lucien (mon frère), la dernière carte d'Henry. Tout cela ne m'avait jamais quitté... Il est vrai que je vis! Et 750 cadavres flottent à vingt milles au large du cap Ivi.

Les médecins, le Directeur du Service de Santé, les innombrables visiteurs, le général Moinier, le Gouverneur Général de l'Algérie, sa femme, le représentant de l'Amiral, etc., etc....... me félicitent. Il parait que je suis le moins touché. Les autres pour la plupart, sont alités, crient toute la nuit, ont des cauchemars constants, se voient en mer sur des tonneaux environnés de cadavres..

Et devant moi s'étendent les jardins et les pelouses verdoyantes de l'hôpital d'Alger. Les oiseaux gazouillent au milieu des fleurs. Dans le patio de style mauresque, les jets d'eau murmurent dans des vasques de marbre, les rayons de soleil frôlent les mosaïques.
Ah! La destinée! La roue qui tourne...
Mais toutes ces réflexions, pour ne pas dire ses rêveries d'un cerveau qui vient d'être un peu trop violemment secoué, n'ont plus rien à voir avec mon sujet.

J'ai voulu te dire tout de suite, ma chère maman, les choses tragiques que j'ai vues, les heures que j'ai vécues. Je t'ai noté mes impressions pour toi et tout ceux qu'elles peuvent intéresser sous le coup de mon émotion. Demain, déjà, il aurait été trop tard : je me serai résumé en une demi page. Maintenant, je n'écris plus rien. Cette lettre est unique. Je vais tâcher de penser à autre chose. J'ai hâte de respirer un autre air, de sortir d'ici.

Que va-t-on faire de nous? De moi? Quand nous renverra-t-on sur le front? Je l'ignore, pour l'instant je vous envoie à tous les baisers de l'hôpital Maillot Alger.

Bien qu'il ait fallu pour que je vive, non pas un miracle, mais un ensemble de miracles, je n'ai jamais désespéré."

Georges Barré
Capitaine au 8ème Tirailleurs Tunisiens


Le Capitaine Georges Barré est retourné sur le front, le 21 Janvier 1916, à la tête du 1er Régiment de Marche de Tirailleurs.
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. nov. 14, 2008 7:30 am

LE CALVADOS FR 1T (12)
1,678 Cie. Générale Transatlantique, St. Nazaire 286.9 x 35.6
C Soc. Cockerill, Hoboken (3) #298
Captured, shelled and sunk by U 38, 4 Nov 1915, 22 miles NW of Cape Ivi (Arzew), voy. Marseille - Oran, troops
Source : Starke Reg. 1890

Il faudrait modifier le titre de ce fil et supprimer cette mention de "navire-écurie".
Cdlt
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Yves D » mer. nov. 26, 2008 10:00 am

Le Capitaine Georges Barré :

Image

Carrière
Saint-Maixent en 1910 et Sous-Lieutenant au 670 RI.
Lieutenant au 4° Régiment de Tirailleurs Tunisiens en 1912 ;
Capitaine au 8° Régiment de Tirailleurs Tunisiens en 1914, puis au 1° Régiment de Tirailleurs Algériens en 1916.
A combattu pendant toute la grande guerre avec les Tirailleurs et a servi jusqu'en 1936 en Métropole.
Colonel au 5° Régiment de Tirailleurs Marocains de 1936 à 1938, il est breveté d’Etat-Major et du Centre des Hautes Etudes Militaires, puis est nommé chef de l'E-M. du 19° Corps d’Armée en 1939, puis chef de l'E.-M. du Sud Tunisien.
Promu général de brigade, il prend le commandement de la 7° Division Nord-Africaine, fait campagne en France en 1940 et après avoir été président de la D.F.A. des confins libyques, il est nommé chef de la 19° Région.
Promu Général de Division, il est nommé le 19 Janvier 1942, commandant supérieur des troupes de Tunisie, succédant au Général de Lattre de Tassigny.
Promu Général de Corps d’Armée en Mars 1943, il est mis en congé d’activité en Juillet 1943 par le Général De Gaulle.

Décorations
Commandeur de la Légion d’Honneur
Croix de guerre 1914-1918 et 1939-1945
Croix de guerre T.O.E.
Commandeur de l’Empire Britannique
Officier de la Legion of Merit (USA)
www.histomar.net
La guerre sous-marine 14-18, Arnauld de la Perière
et autres thèmes d'histoire maritime.

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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » dim. déc. 14, 2008 1:15 pm

Bonjour à tous,

La zone où Le Calvados a coulé :

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Cordialement,
Franck
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Ar Brav » ven. déc. 19, 2008 12:05 pm

Bonjour à tous,

Un tirailleur tunisien disparu avec Le Calvados, le 4 novembre 1915 :

- TILI BEN BOUBEKER BEN Abdallah, présumé né en 1892 à Sol Khalta (Tunisie), mort le 4 novembre 1915 " en mer ", lors du " torpillage du Calvados ", soldat de 2e classe au 8e Régiment de marche de tirailleurs, Matricule n° 4636 au Corps, Cl. 1913 (Jug. Trib. Marseille, 21 sept. 1917, transcrit à Marseille, le 31 décembre 1917).

Bien amicalement à vous,
Daniel.
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par Terraillon Marc » ven. déc. 19, 2008 12:27 pm

Bonjour

Les corrections sont faites

A bientot
Cordialement
Marc TERRAILLON

A la recherche du 17e RIT, des 166/366e RI et du 12e Hussards.

corinne
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Re: LE CALVADOS - Compagnie Générale Transatlantique

Message par corinne » dim. janv. 18, 2009 7:43 pm

bonsoir à tous
un tirailleur disparu avec le calvados
Amor ben bou menzel ben smin, soldat 8 éme régiment de tirailleurs indigènes présumé né en 1893 à Souk el arba, Tunisie

amicalement

corinne

corinne

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