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Re: Notre dame des tranchées

Publié : lun. mars 30, 2026 10:01 am
par GuillaumeG85
Un énorme merci pour toutes ces infos !
Ingouf a écrit : dim. mars 29, 2026 10:44 am Bonjour,

Peut-être faut-il distinguer, sur les extraordinaires photos proposées par Guillaume au début de ce fil, deux apports distincts. Le 3e BCP a ajouté la cloche le 21 juin 1916 ; le 21e RIT avait construit l’édifice religieux auparavant.

L’historique du 21e régiment d’infanterie territoriale, "Souvenirs de Campagne, 1914 - 1918", imprimerie Lucien Wolf à Rouen (1921), donne quelques indications sur la position de cet édifice. On est en décembre 1915 :

"Vers le milieu de décembre, notre situation commença à s'améliorer. La 21e Division étant revenue du repos, nous allâmes la rejoindre dans le secteur voisin, à l'ouest, celui de Perthes-Tahure ; le 12 décembre, l'État-Major et une partie du Régiment allaient à Somme-Suippe, siège de la division, et, quelques jours après, le 26, nous transportions notre principal établissement à quatre kilomètres environ au nord-est dans un camp, dit le camp G, où nous devions passer quatre mois. Outre l'État-Major et la compagnie de mitrailleuses, la valeur d'un bataillon environ y cantonna par roulement entre les compagnies. Une compagnie à tour de rôle également était à Somme-Suippe à la disposition du chef du 2e bataillon remplissant les fonctions de major de cantonnement; les autres occupaient différentes positions de deuxième ligne dans le secteur. Le 1er bataillon était resté à la Voie Romaine, à la disposition du génie de l'Armée, toutefois les 2e et 3e compagnies vinrent par la suite s'installer à l'est du camp G."

Il faut donc chercher sur les communes immédiatement au nord de Somme-Suippe. Dans le fonds Valois, on retrouve une série de clichés localisés à Perthes-lès-Hurlus qui concernent le 21e RIT, dont la photo présentée par Michelstl. Ces photos sont attribuées à un capitaine "Trubtil", qui avait déjà photographié le 21e RIT à Hébuterne, et dont je me demande s'il ne répond pas plutôt au patronyme "Truptil", qui est aussi le nom d'un photographe de Rouen. Ces clichés sont d'émouvants témoignages de la guerre de ces soldats normands ; on s’étonne d’y retrouver des visages de braves gars, avec une tête bien de cheu nous.

Photo des alentours de l’édifice :


Perthes-lès-Hurlus (près). Camp de repos. La chapelle du camp - VAL 117 061 - Lot 1 - Média 1 - L'Argonnaute - Bibliothèque numérique de la Contemporaine.jpg



Le JMO de l'unité, disponible sur le site Mémoire des Hommes du ministère des Armées, note qu'à l'arrivée, ce qui subsistait des baraquements du camp précédent avait été enlevé par les régiments voisins. "Cette façon de faire a été de règle pendant toute la campagne. Dès qu'une unité quitte son camp, tout est démoli par d'autres, toujours en quête de matériaux qu'ils ne peuvent obtenir que par ce moyen." On perçoit une certaine aigreur contre cette forme de cannibalisation des matériaux. Qu'à cela ne tienne, ils construisent tout eux-mêmes, et beaucoup mieux. Je cite la description dans le texte de 1916 trouvé plus haut dans ce fil par Yves :

"En Artois, les poilus avaient dédié un autel à Notre-Dame des Tranchées ; ici, en Champagne, non loin des premières lignes, dans les bois, au milieu de leur camp, ils ont bâti une église, l'église de Notre-Dame des Tranchées.
On y accède en traversant une jolie place ornée de parterres aux couleurs variées, c'est le parvis Notre-Dame. Puis, par un superbe perron, on descend à 2 mètres 50 de profondeur. On a creusé pour plusieurs raisons : la prudence, le désir d'un plus grand recueillement, l'économie de matériel. Le portail, de style ogival, est très beau, quatre grands panneaux surmontés de deux imposantes ogives encadrant une jolie rosacе, аvес, au sommet, l'inscription en lettres dorées : A Notre-Dame des Tranchées, le ... territorial.

Au-dessus, le clocher, avec une horloge qui marche ! et donne l'heure à tout le régiment; trois cloches qui furent jadis trois douilles d'obus de 105, tout étonnées de leur nouvelle destination puis un coq qui tourne au gré du vent sur la pointe d'une vieille baïonnette qui lui sert de pivot.
"

On pourra comparer cette description avec le cliché posté plus tôt par Michelstl et avec la description qui figure dans l’historique du régiment :

"Cependant, notre camp s’efforça de prendre, malgré tout, un décor plus riant ; des plates-bandes furent improvisées le long des baraquements et, chaque compagnie rivalisant de zèle, l’ensemble finit par avoir un petit air de cité-jardin. Mais ce qui contribua surtout à donner au camp un aspect agréable, c’est la chapelle qui y fut édifiée et qu’on inaugura le jour des Rameaux. Comme par miracle, cette chapelle sortit de terre au beau milieu du camp, ou du moins son toit et son clocher puisque, chapelle de guerre, ses murs étaient dans le sol même. Elle n’avait cependant pas un air "engoncé", au contraire sa façade et son clocher de bois, bien dégagés par un grand escalier en pente douce tenant toute la largeur de l’édifice, lui donnaient plutôt l’air élancé qui plaît aux églises de village.

Bien que tout cela fût improvisé, on y reconnaissait le travail soigné des meilleurs ouvriers du Régiment qui avaient offert leurs services pour une tâche nullement réglementaire, on le devine ; la façade s’ornait de motifs empruntés au style gothique et d’une rosace qui était une pièce d’ébénisterie tout à fait réussie. Pour que rien ne manquât, le clocher à quatre pans offrait aux regards étonnés un cadran, renfermait un carillon fait de douilles de divers calibres et était surmonté d’une flèche, avec le glorieux coq gaulois. L’intérieur était à l’avenant ; les ornements de l’autel avaient été faits avec goût par nos artistes aussi habiles à travailler le cuivre des obus que le bois pacifique.

Cette chapelle plaisait à tous, même à ceux qui ne la fréquentaient pas ; on aimait qu’elle ait été édifiée là, à portée des canons ennemis, comme un défi à la sombre réalité ; on aimait qu’elle donnât au camp, dont elle marquait harmonieusement l’achèvement, comme une allure des pays habités que nous avions depuis si longtemps désertés ; on se plaisait à évoquer à sa vue le clocher natal … celui près duquel les êtres chers nous attendent !
"

Un texte empreint de nostalgie de la terre natale pour ces soldats territoriaux confrontés à l’enfer des combats et qui aspirent à revoir leur Normandie. Mon arrière-grand-père, lui aussi père de famille, a combattu en 1914 dans un régiment normand similaire, le 25e RI de Cherbourg.

La chapelle peut contenir 500 personnes. Dans le même fonds Valois, une photographie :


Perthes-lès-Hurlus (près). Camp de repos. La chapelle du camp intérieur - VAL 117 063 - Lot 1 - Média 1 - L'Argonnaute - Bibliothèque numérique de la Contemporaine.jpg



Description dans l’historique du régiment :
"L'intérieur était à l'avenant ; les ornements de l'autel avaient été faits avec goût par nos artistes aussi habiles à travailler le cuivre des obus que le bois pacifique."

Le tabernacle est décrit par l’abbé Boudon, je cite, comme "un vrai chef-d'œuvre". Il ne s’agit pas ici des autels portatifs utilisés au front par les aumôniers militaires. L’autel est fleuri, orné de drapeaux tricolores, du symbole du Sacré-Cœur, du monogramme IHS (Iesus Hominum Salvator), d’une inscription où l’on croit lire "Protégez le 21e".

On peut supposer que le religieux qui apparaît sur le cliché, dans une attitude de recueillement, est l’abbé Paul Boudon, qui est cité dans de nombreux textes plus haut dans ce fil. On observera qu’il ne porte pas sur sa soutane de brassard à la Croix-Rouge, comme sur la photo publiée en 2018 par le quotidien régional Ouest-France, brassard qui le signale comme aumônier militaire rattaché au service de santé, brancardier relevant d’une section d’infirmiers militaires. Sa fiche matricule révèle qu’il a été dispensé d’une partie du service militaire en qualité d'"élève ecclésiastique", conformément à l’article 23 de la loi du 15 juillet 1889 portant sur le recrutement de l’armée française.

J’ai la chance de passer le week-end dans la bibliothèque de mon père, professeur d’histoire et normand, ce qui me permet de vérifier quelques sources normandes. L’ouvrage de référence "Des catholiques normands sous la Troisième République" de Nadine-Josette Chaline contient quelques lignes sur ce passionnant sujet :
"Dans un esprit plus orthodoxe, Marie devient la mère de tous les soldats, "Notre-Dame-des-tranchées", et le chapelet est récité avec ferveur, l'oeuvre du "Rosaire vivant" avançant le chiffre de 86.000 adhérents dans l'armée française."

Peut-être l’analyse est-elle plus poussée ailleurs ? Mais je trouve le sujet lancé sur ce forum par Guillaume tout à fait extraordinaire.

Outre la ferveur de ces soldats de 14-18 et l’habileté artistique des ébénistes, on pourra également admirer le prodigieux "coup de pub" de cet abbé ornais et de son évêque, qui ont fait connaître cette dévotion consacrée à Notre-Dame des Tranchées à une vaste audience catholique en France et bien au-delà. "Savoir-faire et faire savoir."

Pour le seul diocèse de Rouen, 64 religieux trouvent la mort de 1914 à 1925 sur les 450 mobilisés (prêtres et séminaristes). Pour qui s’intéresserait aux fonctions et attributions de ces aumôniers militaires catholiques, je mets en pièce jointe un document sur les "pouvoirs et privilèges des prêtres soldats", document datant de la guerre et provenant d’une publication destinée aux prêtres aux armées ; elle est disponible sur le site BnF / Gallica.

Bonne lecture.
Bien cordialement,
Eric