Soldat écossais en France
Publié : lun. sept. 21, 2026 6:20 pm
Bonjour,
Vous trouverez ci-dessous une biographie d'un soldat écossais mort en France en 1916. Cette biographie est rédigée à la première personne par une bénévole écossaise au nom de la famille. Ce soldat fait partie des centaines de jeunes hommes qui ont fait l'objet de recherches généalogiques et historiques par les bénévoles du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project. Ces bénévoles ont effectué cet été un pèlerinage en France pour honorer quelques uns des 263 hommes de leur communauté enterrés en terre française. Voici une traduction de cette biographie.
Je m’appelle George Waite.
Je suis né le 4 octobre 1886 à Watsons Brick Rows, à Cambusnethan, dans le Lanarkshire. J’étais le septième des dix enfants de Charles et Helen Rope Waite. Nous étions une grande famille ouvrière, où chacun apportait sa contribution et où personne n’avait beaucoup de superflu. La vie ne nous a pas toujours épargnés. Deux de mes frères et sœurs aînés et l’un de mes cadets moururent avant même d’avoir vraiment eu le temps de vivre. Dès notre plus jeune âge, notre famille connut donc le deuil, mais aussi la force de continuer malgré tout.
En devenant adulte, je rêvais de fonder à mon tour une famille. Le 30 août 1907, j’épousai à Beith l’amour de ma vie, Mary McCallum Cassidy. Ce fut le jour le plus heureux de mon existence. Ensemble, nous construisîmes un foyer rempli de rires et d’espoir.
Notre premier fils, Charles, est né le 14 janvier 1909. Hugh vint au monde le 30 janvier 1911, puis notre belle fille, Helen, le 13 octobre 1913. Les voir grandir fut le plus grand bonheur de ma vie. Chaque jour, je travaillais pour leur offrir la vie qu’ils méritaient. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour viendrait où je devrais les laisser derrière moi.
Puis l’Europe fut plongée dans la guerre.
Comme des milliers d’Écossais ordinaires, je répondis à l’appel de mon pays. Je devins le soldat matricule 5981 du 2nd Battalion, Highland Light Infantry. Le 30 août 1915, je débarquai en France. Je me souviens avoir regardé ce paysage qui m’était inconnu en me demandant combien de temps il faudrait avant que je revoie l’Écosse. Je me disais que tout cela serait bientôt terminé. Aucun de nous ne savait quel cauchemar nous attendait.
La guerre dépouilla rapidement les hommes de l’innocence qu’ils avaient apportée avec eux. Les tranchées devinrent notre monde. Elles étaient froides, humides et grouillaient de rats. La boue s’accrochait à tout — à nos bottes, à nos uniformes et à notre moral. Nous dormions dès que nous le pouvions, souvent assis, le fusil entre les mains. Le grondement de l’artillerie ne cessait véritablement jamais. Parfois, le silence était pire encore, car il signifiait généralement que quelque chose de terrible était sur le point de se produire.
Des amitiés se nouaient rapidement, car chaque jour pouvait être le dernier. Nous riions dès que nous le pouvions, nous partagions les lettres venues du pays, nous répartissions la maigre nourriture dont nous disposions et nous parlions sans fin de la vie qui nous attendait après la guerre. Ces conversations nous permettaient de tenir.
À l’été 1916, nous étions entraînés dans la grande offensive de la Somme.
En juillet, notre bataillon se porta dans Happy Valley. Mais il n’y avait rien d’heureux dans cet endroit. La vallée résonnait jour et nuit du fracas des canons. Les obus bouleversaient la terre jusqu’à lui donner l’aspect de la surface de la lune. L’air était chargé de fumée, de poussière et de l’odeur des explosifs. Chaque homme savait que nous nous préparions à quelque chose d’immense.
Nous avancions bientôt vers la ferme du Waterlot. Même atteindre la première ligne était dangereux. L’artillerie allemande battait systématiquement chaque route et chaque boyau de communication. Des hommes disparaissaient sans prévenir dans des nuages de terre et de fumée. Dans l’obscurité, nous transportions munitions, vivres et eau, en espérant que chaque trajet ne serait pas le dernier.
Le 27 juillet, nous avons attaqué en soutien des combats de Delville Wood.
Aucun mot ne pourrait véritablement décrire ce que nous y avons découvert.
Le magnifique bois avait été réduit à des troncs d’arbres brisés, dressés comme des pierres tombales. Le sol était éventré par des trous d’obus remplis d’une eau immonde. Les mitrailleuses crépitaient sans relâche tandis que les obus éclataient au-dessus de nous et tout autour de nous. Des hommes disparaissaient dans des explosions à quelques mètres seulement. Les brancardiers risquaient tout pour secourir les blessés, devenant souvent eux-mêmes des victimes.
La guerre avait transformé la nature elle-même en cimetière.
Depuis Delville Wood, nous passâmes par Montauban, puis par Bernafay Wood. Les villages autrefois pleins de vie n’étaient plus que des murs éventrés et des décombres. Les églises se dressaient, privées de leur toit, sous le ciel gris, et les routes avaient disparu sous d’innombrables cratères d’obus. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, la vie continuait. Nous creusions des tranchées, réparions les réseaux de barbelés, transportions les approvisionnements et enterrions nos camarades avant de repartir encore une fois.
En août, nous sommes retournés dans la région de Montauban avant de nous déplacer vers le nord, dans les tranchées face à Serre. Nous y avons passé des semaines à endurer la lente torture de la guerre des tranchées.
On pense souvent que les batailles ne sont faites que de grandes charges à découvert, mais la plus grande partie de la guerre consistait à attendre.
Attendre le prochain obus.
Attendre la nuit avant de réparer les barbelés.
Attendre l’aube, en sachant que l’ennemi pouvait attaquer.
Attendre les lettres de la maison, qui nous rappelaient ce pour quoi nous nous battions.
La pluie inondait les tranchées jusqu’à ce que nous ayons de l’eau glacée jusqu’aux genoux. La boue engloutissait les hommes tout entiers lorsqu’ils mettaient le pied dans le mauvais trou d’obus. Les tireurs d’élite surveillaient le moindre mouvement au-dessus du parapet, tandis que les mortiers de tranchée s’abattaient sans prévenir sur nos positions. Chaque patrouille dans le no man’s land comportait le risque de ne jamais revenir.
C’est au cours de ces longs mois que je me mis à penser constamment à la maison.
J’imaginais Mary debout devant notre porte d’entrée, attendant le facteur. Je voyais Charles devenir un jeune garçon, Hugh courir derrière son frère aîné et la petite Helen grandir pour devenir la fille que j’avais à peine eu le temps de connaître. Je me demandais s’ils se souvenaient encore du son de ma voix.
Ces pensées me maintenaient en vie.
Chaque pas dans la boue, je le faisais pour eux.
En octobre, nous nous trouvions face à Redan Ridge, près de Beaumont-Hamel. Pendant des semaines, nous avons regardé à travers le no man’s land les positions allemandes que nous savions devoir finir par attaquer. Leurs tranchées occupaient les hauteurs, protégées par d’épaisses lignes de barbelés et des rangées de positions de mitrailleuses. Chaque jour, notre artillerie pilonnait ces défenses, et pourtant elles semblaient toujours tenir.
Nous savions tous ce qui allait arriver.
Les officiers étudiaient les cartes.
Les canons tiraient sans relâche.
Les sapeurs préparaient les itinéraires d’assaut.
Nous nettoyions nos fusils et vérifiions notre équipement.
Certains hommes plaisantaient pour dissimuler leur peur.
D’autres écrivaient en silence à leur famille, au cas où ils n’auraient jamais plus l’occasion de le faire.
Au matin du 13 novembre 1916, nous sommes sortis de nos tranchées dans un brouillard glacial.
La bataille de l’Ancre avait commencé.
Le brouillard nous dissimula d’abord à l’ennemi, mais il masquait également les trous d’obus qui engloutissaient hommes et matériel. La boue retenait nos pas. Puis les mitrailleuses nous trouvèrent.
L’air se remplit de balles et d’obus qui éclataient.
Des hommes avec lesquels j’avais marché pendant plus d’un an tombaient autour de moi. Les officiers hurlaient des ordres presque entièrement couverts par le vacarme de la bataille. Malgré tout, nous continuions d’avancer.
D’une manière ou d’une autre, contre toute attente, nous nous sommes emparés de Beaumont Trench.
Le prix à payer fut terrible.
Pendant deux jours, nous nous sommes accrochés aux tranchées allemandes éventrées tandis que l’artillerie s’abattait sur nous. Il y avait peu d’abris et encore moins de repos. Chaque heure semblait durer une éternité.
Le 15 novembre 1916, notre bataillon épuisé était enfin relevé de la première ligne et se repliait en direction de Bertrancourt. Seuls ceux qui se trouvaient à mes côtés pourraient jamais savoir si je fus atteint par des tirs d’artillerie pendant ce repli ou si les blessures reçues au cours des combats finirent par m’emporter.
J’avais trente ans.
Je ne revis jamais l’Écosse.
Je ne vis jamais Charles devenir un homme.
Je ne vis jamais Hugh ni Helen grandir.
Je ne repris jamais la main de Mary dans la mienne.
Mon père, Charles, mourut l’année suivante, le 15 juillet 1917. Je me demande souvent si le chagrin d’avoir perdu un fils pesa lourdement sur lui.
Aujourd’hui, je repose loin de chez moi, au cimetière de Redan Ridge n° 2, à Beaumont-Hamel, en France, aux côtés d’un soldat inconnu. Personne ne viendra jamais sur sa tombe, même si quelqu’un doit connaître son nom ; j’espère que ceux qui viendront me rendre visite lui diront bonjour.
Autour de moi reposent des centaines d’hommes qui partageaient les mêmes espoirs et les mêmes peurs, des hommes qui riaient, aimaient et rêvaient de rentrer chez eux, tout comme moi.
J’espère que lorsque les gens prononceront mon nom, ils se souviendront de davantage que de la date de ma mort.
Qu’ils se souviendront du père qui embrassa ses enfants pour leur dire au revoir, convaincu qu’il reviendrait.
Et bien que ma vie ait pris fin par une froide journée de novembre 1916, mon histoire perdure grâce à ceux qui se souviennent. Tant que mon nom sera prononcé, je ne serai jamais oublié.
Je m’appelle George Waite et j’aurai pour toujours trente ans.
Texte Lorna Conaghan. Traduction française Ingouf.
Texte original anglais :
My Name is George Waite
I was born on the 4th of October 1886 at Watsons Brick Rows, Cambusnethan, Lanarkshire. I was the seventh of ten children born to Charles and Helen Rope Waite. Ours was a large working family, where everyone played their part and no one had much to spare. Life was not always kind to us. Two of my older brothers and sisters and one younger sibling died before they had the chance to truly live. Loss became something our family understood from an early age, but so too did resilience.
As I grew into a man, I dreamed of building a family of my own. On the 30th of August 1907, I married the love of my life, Mary McCallum Cassidy, in Beith. It was the happiest day I had ever known. Together we made a home filled with laughter and hope.
Our first son, Charles, was born on the 14th of January 1909. Hugh followed on the 30th of January 1911, and then our beautiful daughter, Helen, arrived on the 13th of October 1913. Watching them grow was life's greatest blessing. Every day I worked to give them the life they deserved. I never imagined there would come a day when I would have to leave them behind.
Then Europe was thrown into war.
Like thousands of ordinary Scottish men, I answered my country's call. I became Private 5981 of the 2nd Battalion, Highland Light Infantry. On the 30th of August 1915, I landed in France. I remember looking across the unfamiliar countryside and wondering how long it would be before I saw Scotland again. I told myself it would all be over soon. None of us knew the nightmare that awaited us.
The war quickly stripped away the innocence we had brought with us. The trenches became our world. They were cold, wet and alive with rats. Mud clung to everything—our boots, our uniforms and our spirits. We slept whenever we could, often sitting upright with rifles in our hands. The thunder of artillery never truly stopped. Sometimes the silence was worse because it usually meant something terrible was about to happen.
Friendships were formed quickly because every day could be our last. We laughed whenever we could, shared letters from home, divided what little food we had and spoke endlessly of the lives waiting for us beyond the war. Those conversations kept us going.
By the summer of 1916, we were drawn into the great offensive on the Somme.
In July, our battalion moved into Happy Valley. There was nothing happy about it. The valley echoed with the roar of guns day and night. Shells churned the earth until it resembled the surface of the moon. The air was thick with smoke, dust and the smell of explosives. Every man knew we were preparing for something enormous.
Soon we moved forward to Waterlot Farm. Even reaching the front line was dangerous. German artillery searched every road and communication trench. Men disappeared in clouds of earth and smoke without warning. We carried ammunition, rations and water through the darkness, hoping each journey would not be our last.
On the 27th of July, we attacked in support of the fighting at Delville Wood.
No words could truly describe what we found there.
The beautiful woodland had been reduced to shattered tree trunks standing like broken gravestones. The ground was ripped apart by shell holes filled with filthy water. Machine guns rattled constantly while shells burst above and around us. Men disappeared in explosions only yards away. Stretcher bearers risked everything to rescue the wounded, often becoming casualties themselves.
War had turned nature itself into a graveyard.
From Delville Wood we passed through Montauban and then Bernafay Wood. Villages that had once been full of life were nothing but broken walls and rubble. Churches stood roofless against the grey sky, and roads had vanished beneath endless shell craters. Yet somehow life continued. We dug trenches, repaired barbed wire, carried supplies and buried friends before moving on once more.
By August we returned to the Montauban area before moving north to the trenches opposite Serre. There we spent weeks enduring the slow torture of trench warfare.
People often think battles are made only of great charges across open ground, but most of the war was waiting.
Waiting for the next shell.
Waiting for darkness before repairing the wire.
Waiting for dawn, knowing the enemy might attack.
Waiting for letters from home that reminded us what we were fighting for.
Rain flooded the trenches until we stood knee-deep in freezing water. The mud swallowed men whole if they stepped into the wrong shell hole. Snipers watched every movement above the parapet, while trench mortars crashed into our lines without warning. Every patrol into No Man's Land carried the risk of never returning.
It was during those long months that I found myself thinking constantly of home.
I imagined Mary standing at our front door waiting for the postman. I pictured Charles becoming a young lad, Hugh chasing after his older brother and little Helen growing into the daughter I scarcely had the chance to know. I wondered if they still remembered the sound of my voice.
Those thoughts kept me alive.
Every step through the mud was for them.
October found us opposite the Redan Ridge near Beaumont-Hamel. For weeks we looked across No Man's Land at the German positions we knew we would eventually have to attack. Their trenches sat on high ground, protected by thick belts of barbed wire and rows of machine-gun posts. Every day our artillery pounded those defences, yet they always seemed to survive.
We all knew what was coming.
The officers studied maps.
The guns fired without rest.
The engineers prepared the assault routes.
We cleaned our rifles and checked our equipment.
Some men joked to hide their fear.
Others quietly wrote letters home, just in case they never had another chance.
On the morning of the 13th of November 1916, we climbed from our trenches into a freezing fog.
The Battle of the Ancre had begun.
The fog hid us from the enemy at first, but it also hid the shell holes that swallowed men and equipment alike. The mud dragged at every step. Then the machine guns found us.
The air filled with bullets and bursting shells.
Friends I had marched beside for more than a year fell around me. Officers shouted orders that were almost drowned by the noise of battle. Still we pushed forward.
Somehow, against all the odds, we captured Beaumont Trench.
The cost was terrible.
For two days we clung to the shattered German trenches while artillery rained down upon us. There was little shelter and even less rest. Every hour seemed like a lifetime.
On the 15th of November 1916, our exhausted battalion was finally being relieved from the front line and withdrawn towards Bertrancourt. Whether I was struck by shellfire during that withdrawal or whether wounds received during the fighting finally claimed my life, only those beside me could ever know.
I was thirty years old.
I never saw Scotland again.
I never watched Charles become a man.
I never saw Hugh or Helen grow up.
I never held Mary's hand again.
My father, Charles, died the following year on the 15th of July 1917. I often wonder if the grief of losing a son weighed heavily upon him.
Today I lie far from home in Redan Ridge Cemetery No. 2, Beaumont-Hamel in France, laid to rest with an unknown soldier, no one will ever visit his grave but someone will know his name, hopefully they will visit me and say hello to him. Around me lie hundreds of men who shared the same hopes and fears, men who laughed, loved and dreamed of home just as I did.
I hope that when people speak my name, they remember more than the date I died.
They remember the father who kissed his children goodbye believing he would return.
And though my life ended on a cold November day in 1916, my story lives on through those who remember as long as my name is spoken I will never be forgotten.
My name is George Waite and I will forever be 30 years old.
Original biography by Lorna Conaghan / Texte original Lorna Conaghan.
Lien vers une version audio de cette biographie :
https://youtu.be/kV8nQWjwmkQ?is=kjCjH-dQxNPvO9j5
Lien vers la page Facebook du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project :
https://www.facebook.com/share/1CHYAvBnLH/
Cette première biographie de soldat écossais sera peut-être suivie par une autre.
Merci pour votre intérêt.
Bien cordialement.
Eric
Vous trouverez ci-dessous une biographie d'un soldat écossais mort en France en 1916. Cette biographie est rédigée à la première personne par une bénévole écossaise au nom de la famille. Ce soldat fait partie des centaines de jeunes hommes qui ont fait l'objet de recherches généalogiques et historiques par les bénévoles du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project. Ces bénévoles ont effectué cet été un pèlerinage en France pour honorer quelques uns des 263 hommes de leur communauté enterrés en terre française. Voici une traduction de cette biographie.
Je m’appelle George Waite.
Je suis né le 4 octobre 1886 à Watsons Brick Rows, à Cambusnethan, dans le Lanarkshire. J’étais le septième des dix enfants de Charles et Helen Rope Waite. Nous étions une grande famille ouvrière, où chacun apportait sa contribution et où personne n’avait beaucoup de superflu. La vie ne nous a pas toujours épargnés. Deux de mes frères et sœurs aînés et l’un de mes cadets moururent avant même d’avoir vraiment eu le temps de vivre. Dès notre plus jeune âge, notre famille connut donc le deuil, mais aussi la force de continuer malgré tout.
En devenant adulte, je rêvais de fonder à mon tour une famille. Le 30 août 1907, j’épousai à Beith l’amour de ma vie, Mary McCallum Cassidy. Ce fut le jour le plus heureux de mon existence. Ensemble, nous construisîmes un foyer rempli de rires et d’espoir.
Notre premier fils, Charles, est né le 14 janvier 1909. Hugh vint au monde le 30 janvier 1911, puis notre belle fille, Helen, le 13 octobre 1913. Les voir grandir fut le plus grand bonheur de ma vie. Chaque jour, je travaillais pour leur offrir la vie qu’ils méritaient. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour viendrait où je devrais les laisser derrière moi.
Puis l’Europe fut plongée dans la guerre.
Comme des milliers d’Écossais ordinaires, je répondis à l’appel de mon pays. Je devins le soldat matricule 5981 du 2nd Battalion, Highland Light Infantry. Le 30 août 1915, je débarquai en France. Je me souviens avoir regardé ce paysage qui m’était inconnu en me demandant combien de temps il faudrait avant que je revoie l’Écosse. Je me disais que tout cela serait bientôt terminé. Aucun de nous ne savait quel cauchemar nous attendait.
La guerre dépouilla rapidement les hommes de l’innocence qu’ils avaient apportée avec eux. Les tranchées devinrent notre monde. Elles étaient froides, humides et grouillaient de rats. La boue s’accrochait à tout — à nos bottes, à nos uniformes et à notre moral. Nous dormions dès que nous le pouvions, souvent assis, le fusil entre les mains. Le grondement de l’artillerie ne cessait véritablement jamais. Parfois, le silence était pire encore, car il signifiait généralement que quelque chose de terrible était sur le point de se produire.
Des amitiés se nouaient rapidement, car chaque jour pouvait être le dernier. Nous riions dès que nous le pouvions, nous partagions les lettres venues du pays, nous répartissions la maigre nourriture dont nous disposions et nous parlions sans fin de la vie qui nous attendait après la guerre. Ces conversations nous permettaient de tenir.
À l’été 1916, nous étions entraînés dans la grande offensive de la Somme.
En juillet, notre bataillon se porta dans Happy Valley. Mais il n’y avait rien d’heureux dans cet endroit. La vallée résonnait jour et nuit du fracas des canons. Les obus bouleversaient la terre jusqu’à lui donner l’aspect de la surface de la lune. L’air était chargé de fumée, de poussière et de l’odeur des explosifs. Chaque homme savait que nous nous préparions à quelque chose d’immense.
Nous avancions bientôt vers la ferme du Waterlot. Même atteindre la première ligne était dangereux. L’artillerie allemande battait systématiquement chaque route et chaque boyau de communication. Des hommes disparaissaient sans prévenir dans des nuages de terre et de fumée. Dans l’obscurité, nous transportions munitions, vivres et eau, en espérant que chaque trajet ne serait pas le dernier.
Le 27 juillet, nous avons attaqué en soutien des combats de Delville Wood.
Aucun mot ne pourrait véritablement décrire ce que nous y avons découvert.
Le magnifique bois avait été réduit à des troncs d’arbres brisés, dressés comme des pierres tombales. Le sol était éventré par des trous d’obus remplis d’une eau immonde. Les mitrailleuses crépitaient sans relâche tandis que les obus éclataient au-dessus de nous et tout autour de nous. Des hommes disparaissaient dans des explosions à quelques mètres seulement. Les brancardiers risquaient tout pour secourir les blessés, devenant souvent eux-mêmes des victimes.
La guerre avait transformé la nature elle-même en cimetière.
Depuis Delville Wood, nous passâmes par Montauban, puis par Bernafay Wood. Les villages autrefois pleins de vie n’étaient plus que des murs éventrés et des décombres. Les églises se dressaient, privées de leur toit, sous le ciel gris, et les routes avaient disparu sous d’innombrables cratères d’obus. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, la vie continuait. Nous creusions des tranchées, réparions les réseaux de barbelés, transportions les approvisionnements et enterrions nos camarades avant de repartir encore une fois.
En août, nous sommes retournés dans la région de Montauban avant de nous déplacer vers le nord, dans les tranchées face à Serre. Nous y avons passé des semaines à endurer la lente torture de la guerre des tranchées.
On pense souvent que les batailles ne sont faites que de grandes charges à découvert, mais la plus grande partie de la guerre consistait à attendre.
Attendre le prochain obus.
Attendre la nuit avant de réparer les barbelés.
Attendre l’aube, en sachant que l’ennemi pouvait attaquer.
Attendre les lettres de la maison, qui nous rappelaient ce pour quoi nous nous battions.
La pluie inondait les tranchées jusqu’à ce que nous ayons de l’eau glacée jusqu’aux genoux. La boue engloutissait les hommes tout entiers lorsqu’ils mettaient le pied dans le mauvais trou d’obus. Les tireurs d’élite surveillaient le moindre mouvement au-dessus du parapet, tandis que les mortiers de tranchée s’abattaient sans prévenir sur nos positions. Chaque patrouille dans le no man’s land comportait le risque de ne jamais revenir.
C’est au cours de ces longs mois que je me mis à penser constamment à la maison.
J’imaginais Mary debout devant notre porte d’entrée, attendant le facteur. Je voyais Charles devenir un jeune garçon, Hugh courir derrière son frère aîné et la petite Helen grandir pour devenir la fille que j’avais à peine eu le temps de connaître. Je me demandais s’ils se souvenaient encore du son de ma voix.
Ces pensées me maintenaient en vie.
Chaque pas dans la boue, je le faisais pour eux.
En octobre, nous nous trouvions face à Redan Ridge, près de Beaumont-Hamel. Pendant des semaines, nous avons regardé à travers le no man’s land les positions allemandes que nous savions devoir finir par attaquer. Leurs tranchées occupaient les hauteurs, protégées par d’épaisses lignes de barbelés et des rangées de positions de mitrailleuses. Chaque jour, notre artillerie pilonnait ces défenses, et pourtant elles semblaient toujours tenir.
Nous savions tous ce qui allait arriver.
Les officiers étudiaient les cartes.
Les canons tiraient sans relâche.
Les sapeurs préparaient les itinéraires d’assaut.
Nous nettoyions nos fusils et vérifiions notre équipement.
Certains hommes plaisantaient pour dissimuler leur peur.
D’autres écrivaient en silence à leur famille, au cas où ils n’auraient jamais plus l’occasion de le faire.
Au matin du 13 novembre 1916, nous sommes sortis de nos tranchées dans un brouillard glacial.
La bataille de l’Ancre avait commencé.
Le brouillard nous dissimula d’abord à l’ennemi, mais il masquait également les trous d’obus qui engloutissaient hommes et matériel. La boue retenait nos pas. Puis les mitrailleuses nous trouvèrent.
L’air se remplit de balles et d’obus qui éclataient.
Des hommes avec lesquels j’avais marché pendant plus d’un an tombaient autour de moi. Les officiers hurlaient des ordres presque entièrement couverts par le vacarme de la bataille. Malgré tout, nous continuions d’avancer.
D’une manière ou d’une autre, contre toute attente, nous nous sommes emparés de Beaumont Trench.
Le prix à payer fut terrible.
Pendant deux jours, nous nous sommes accrochés aux tranchées allemandes éventrées tandis que l’artillerie s’abattait sur nous. Il y avait peu d’abris et encore moins de repos. Chaque heure semblait durer une éternité.
Le 15 novembre 1916, notre bataillon épuisé était enfin relevé de la première ligne et se repliait en direction de Bertrancourt. Seuls ceux qui se trouvaient à mes côtés pourraient jamais savoir si je fus atteint par des tirs d’artillerie pendant ce repli ou si les blessures reçues au cours des combats finirent par m’emporter.
J’avais trente ans.
Je ne revis jamais l’Écosse.
Je ne vis jamais Charles devenir un homme.
Je ne vis jamais Hugh ni Helen grandir.
Je ne repris jamais la main de Mary dans la mienne.
Mon père, Charles, mourut l’année suivante, le 15 juillet 1917. Je me demande souvent si le chagrin d’avoir perdu un fils pesa lourdement sur lui.
Aujourd’hui, je repose loin de chez moi, au cimetière de Redan Ridge n° 2, à Beaumont-Hamel, en France, aux côtés d’un soldat inconnu. Personne ne viendra jamais sur sa tombe, même si quelqu’un doit connaître son nom ; j’espère que ceux qui viendront me rendre visite lui diront bonjour.
Autour de moi reposent des centaines d’hommes qui partageaient les mêmes espoirs et les mêmes peurs, des hommes qui riaient, aimaient et rêvaient de rentrer chez eux, tout comme moi.
J’espère que lorsque les gens prononceront mon nom, ils se souviendront de davantage que de la date de ma mort.
Qu’ils se souviendront du père qui embrassa ses enfants pour leur dire au revoir, convaincu qu’il reviendrait.
Et bien que ma vie ait pris fin par une froide journée de novembre 1916, mon histoire perdure grâce à ceux qui se souviennent. Tant que mon nom sera prononcé, je ne serai jamais oublié.
Je m’appelle George Waite et j’aurai pour toujours trente ans.
Texte Lorna Conaghan. Traduction française Ingouf.
Texte original anglais :
My Name is George Waite
I was born on the 4th of October 1886 at Watsons Brick Rows, Cambusnethan, Lanarkshire. I was the seventh of ten children born to Charles and Helen Rope Waite. Ours was a large working family, where everyone played their part and no one had much to spare. Life was not always kind to us. Two of my older brothers and sisters and one younger sibling died before they had the chance to truly live. Loss became something our family understood from an early age, but so too did resilience.
As I grew into a man, I dreamed of building a family of my own. On the 30th of August 1907, I married the love of my life, Mary McCallum Cassidy, in Beith. It was the happiest day I had ever known. Together we made a home filled with laughter and hope.
Our first son, Charles, was born on the 14th of January 1909. Hugh followed on the 30th of January 1911, and then our beautiful daughter, Helen, arrived on the 13th of October 1913. Watching them grow was life's greatest blessing. Every day I worked to give them the life they deserved. I never imagined there would come a day when I would have to leave them behind.
Then Europe was thrown into war.
Like thousands of ordinary Scottish men, I answered my country's call. I became Private 5981 of the 2nd Battalion, Highland Light Infantry. On the 30th of August 1915, I landed in France. I remember looking across the unfamiliar countryside and wondering how long it would be before I saw Scotland again. I told myself it would all be over soon. None of us knew the nightmare that awaited us.
The war quickly stripped away the innocence we had brought with us. The trenches became our world. They were cold, wet and alive with rats. Mud clung to everything—our boots, our uniforms and our spirits. We slept whenever we could, often sitting upright with rifles in our hands. The thunder of artillery never truly stopped. Sometimes the silence was worse because it usually meant something terrible was about to happen.
Friendships were formed quickly because every day could be our last. We laughed whenever we could, shared letters from home, divided what little food we had and spoke endlessly of the lives waiting for us beyond the war. Those conversations kept us going.
By the summer of 1916, we were drawn into the great offensive on the Somme.
In July, our battalion moved into Happy Valley. There was nothing happy about it. The valley echoed with the roar of guns day and night. Shells churned the earth until it resembled the surface of the moon. The air was thick with smoke, dust and the smell of explosives. Every man knew we were preparing for something enormous.
Soon we moved forward to Waterlot Farm. Even reaching the front line was dangerous. German artillery searched every road and communication trench. Men disappeared in clouds of earth and smoke without warning. We carried ammunition, rations and water through the darkness, hoping each journey would not be our last.
On the 27th of July, we attacked in support of the fighting at Delville Wood.
No words could truly describe what we found there.
The beautiful woodland had been reduced to shattered tree trunks standing like broken gravestones. The ground was ripped apart by shell holes filled with filthy water. Machine guns rattled constantly while shells burst above and around us. Men disappeared in explosions only yards away. Stretcher bearers risked everything to rescue the wounded, often becoming casualties themselves.
War had turned nature itself into a graveyard.
From Delville Wood we passed through Montauban and then Bernafay Wood. Villages that had once been full of life were nothing but broken walls and rubble. Churches stood roofless against the grey sky, and roads had vanished beneath endless shell craters. Yet somehow life continued. We dug trenches, repaired barbed wire, carried supplies and buried friends before moving on once more.
By August we returned to the Montauban area before moving north to the trenches opposite Serre. There we spent weeks enduring the slow torture of trench warfare.
People often think battles are made only of great charges across open ground, but most of the war was waiting.
Waiting for the next shell.
Waiting for darkness before repairing the wire.
Waiting for dawn, knowing the enemy might attack.
Waiting for letters from home that reminded us what we were fighting for.
Rain flooded the trenches until we stood knee-deep in freezing water. The mud swallowed men whole if they stepped into the wrong shell hole. Snipers watched every movement above the parapet, while trench mortars crashed into our lines without warning. Every patrol into No Man's Land carried the risk of never returning.
It was during those long months that I found myself thinking constantly of home.
I imagined Mary standing at our front door waiting for the postman. I pictured Charles becoming a young lad, Hugh chasing after his older brother and little Helen growing into the daughter I scarcely had the chance to know. I wondered if they still remembered the sound of my voice.
Those thoughts kept me alive.
Every step through the mud was for them.
October found us opposite the Redan Ridge near Beaumont-Hamel. For weeks we looked across No Man's Land at the German positions we knew we would eventually have to attack. Their trenches sat on high ground, protected by thick belts of barbed wire and rows of machine-gun posts. Every day our artillery pounded those defences, yet they always seemed to survive.
We all knew what was coming.
The officers studied maps.
The guns fired without rest.
The engineers prepared the assault routes.
We cleaned our rifles and checked our equipment.
Some men joked to hide their fear.
Others quietly wrote letters home, just in case they never had another chance.
On the morning of the 13th of November 1916, we climbed from our trenches into a freezing fog.
The Battle of the Ancre had begun.
The fog hid us from the enemy at first, but it also hid the shell holes that swallowed men and equipment alike. The mud dragged at every step. Then the machine guns found us.
The air filled with bullets and bursting shells.
Friends I had marched beside for more than a year fell around me. Officers shouted orders that were almost drowned by the noise of battle. Still we pushed forward.
Somehow, against all the odds, we captured Beaumont Trench.
The cost was terrible.
For two days we clung to the shattered German trenches while artillery rained down upon us. There was little shelter and even less rest. Every hour seemed like a lifetime.
On the 15th of November 1916, our exhausted battalion was finally being relieved from the front line and withdrawn towards Bertrancourt. Whether I was struck by shellfire during that withdrawal or whether wounds received during the fighting finally claimed my life, only those beside me could ever know.
I was thirty years old.
I never saw Scotland again.
I never watched Charles become a man.
I never saw Hugh or Helen grow up.
I never held Mary's hand again.
My father, Charles, died the following year on the 15th of July 1917. I often wonder if the grief of losing a son weighed heavily upon him.
Today I lie far from home in Redan Ridge Cemetery No. 2, Beaumont-Hamel in France, laid to rest with an unknown soldier, no one will ever visit his grave but someone will know his name, hopefully they will visit me and say hello to him. Around me lie hundreds of men who shared the same hopes and fears, men who laughed, loved and dreamed of home just as I did.
I hope that when people speak my name, they remember more than the date I died.
They remember the father who kissed his children goodbye believing he would return.
And though my life ended on a cold November day in 1916, my story lives on through those who remember as long as my name is spoken I will never be forgotten.
My name is George Waite and I will forever be 30 years old.
Original biography by Lorna Conaghan / Texte original Lorna Conaghan.
Lien vers une version audio de cette biographie :
https://youtu.be/kV8nQWjwmkQ?is=kjCjH-dQxNPvO9j5
Lien vers la page Facebook du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project :
https://www.facebook.com/share/1CHYAvBnLH/
Cette première biographie de soldat écossais sera peut-être suivie par une autre.
Merci pour votre intérêt.
Bien cordialement.
Eric