Bonjour à tous,
Alexandre, voici le témoignage pour les journées des 19, 20 et 21 décembre, de deux soldats du 112e. Tous deux émanent de soldats israélites dont j'ai relaté la vie et le parcours de guerre dans un livre paru en
2014 .
Vous aurez ainsi un aperçu des combats et pourrez entrevoir ce qu'a probablement connu votre ancêtre. Le premier récit est d'un sous-officier au 3e bataillon ; le second, d'un agent de liaison de la 4e Cie :
Maurice Bertman, 9e Cie
19 décembre.
Récicourt. Après un bon débarbouillage dans la rivière je me fais préparer un chocolat dans lequel je trempe des grillés de pain beurré. Je trouve cela exquis et j’y reviendrai mais le beurre est rare dans cette région où tout le lait passe pour les blessés et malades, aussi le beurre ne peut se faire. Les habitants sont assez gentils et rendent service moyennant salaire bien entendu, c’est ainsi que j’ai pu me procurer un certain bien-être qui me fait profiter de mon séjour au cantonnement.
Je suis sergent de jour et dois veiller à l’exécution des corvées de nettoyage du cantonnement par les hommes de la Cie. C’est ce qu’il y a de plus embêtant car on n’a pas une minute de liberté pour faire ses petites affaires personnelles, aussi j’ai trotté toute la journée avec des ordres de ci et des ordres de là ! Bref, voici le soir et je suis vanné ; à 19 h on nous donne l’ordre de faire les sacs, nous partirons cette nuit à 12 h 45, c’est soi-disant pour aller faire l’attaque de Montfaucon. Nous sommes tous anxieux et nous demandons le sort qui nous est réservé. En route on me rassure en disant que nous sommes en réserve de division et ce n’est que le premier bataillon du 112e qui participera à l’attaque des tranchées allemandes. Nous passons par Montzéville, Esnes puis enfin, vers 6 h ½ du matin, nous arrivons à la corne sud du bois où nous nous installons tant bien que mal. La pluie n’a cessé de tomber depuis notre départ et nous sommes transis de froid. Enfin vers midi, la canonnade commence et de suite après, une violente fusillade.
20 décembre.
Bois d’Avocourt. Je suppose que c’est l’attaque en effet. Quelques balles perdues viennent de notre côté et s’aplatissent dans les arbres avec un bruit sec. Cela dura environ une demi-heure pendant laquelle nos mitrailleuses donnèrent beaucoup, puis le silence, interrompu sur notre front par quelques feux par salves. Bientôt nous voyons défiler les blessés en grand nombre, qui la tête, qui le bras, qui la jambe dans les pansements sommaires fait sur place et se dirigeant vers Esnes où est établie notre infirmerie.
Comme résultat, nous avons repris une tranchée française que les Allemands ont pris au 141e (7e Cie) sans coup férir car ces lâches se sont rendus sans défense alors qu’ils pouvaient repousser l’attaque. Et ce sera à eux que le XVe corps devra sa mauvaise réputation. La 2e et 4e Cie du 112e participèrent à l’attaque de cette tranchée et eurent des pertes malheureusement mais se maintinrent sur leur position. La nuit s’approche et on nous donne l’ordre d’aller cantonner à Esnes où nous nous rendons fatigués et sans avoir pris quelque chose de chaud, les feux étant interdits pour ne pas nous attirer les obus de l’artillerie. Enfin nous nous endormons d’un sommeil de plomb sans avoir pu auparavant sécher nos vêtements qui sont tout mouillés, ainsi que mes pieds qui baignent dans l’eau.
À 4 h réveil et nous repartons immédiatement à notre ancien emplacement où nous nous installons le mieux possible. Autorisation de faire un feu par section pour le café et se réchauffer. La journée se passe tranquille.
21 décembre.
Bois d’Avocourt. Hier soir on croyait aller cantonner à Esnes, mais un ordre est arrivé et nous sommes allé relever le 1er bataillon qui avait donné par 3 fois l’assaut aux tranchées allemandes. Le bataillon a eu 200 hommes hors de combat, entre morts et blessés ce qui est énorme et comme résultat nul. 4 officiers ont été tués ce qui donnera peut-être à réfléchir sur les prochaines attaques que nous ferons, mais je crois que pour l’instant l’expérience a coûté cher et que nous ne recommencerons pas de si tôt la série de ces attaques inutiles puisque l’on ne peut y parvenir sans y laisser un grand nombre d’hommes.
Quant à nous, après avoir passé la nuit dans un fossé humide et boueux, nous nous apprêtions ce matin à donner un assaut, mais il n’en fut rien et à 4 h on nous fit partir pour relever le 2e bataillon.
À 6 h la relève s’est opérée et nous sommes bien tombés dans de bonnes tranchées abris où nous pouvons nous reposer et nous chauffer. Quant à moi, j’occupe avec 4 hommes une petite cahute très bien installée. J’ai pour couchette un bon bas-flanc isolé du sol, un bon feu de bois brûlé dans un trou creusé dans la paroi et auquel je chauffe mes pieds encore humides de la boue du chemin. Après avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour assurer le service de surveillance de la tranchée, je me laisse aller d’un bon sommeil qui me remet complètement de mes fatigues. Le soir arrive et il me faut veiller jusqu’à 1 h du matin. À ce moment, violente fusillade sur la droite.
Roger Rebstock, agent de liaison à la 4e Cie
Samedi 19 décembre
On parle d’une attaque de Montfaucon. Et, de fait, nous faisons nos préparatifs pour partir dans la nuit.
À minuit 45, l’État-major du régiment quitte Récicourt. Il fait une pluie battante et un vent violent. Temps horrible. Nous passons à Dombasle, où le colonel se met en tête d’un bataillon du 111e .
Nous passons à Montzéville et nous atteignons Esnes. Il pleut toujours. Cette marche silencieuse, dans la nuit sur la route inondée, a quelque chose d’impressionnant.
Nous nous arrêtons quelques instants à Esnes et par la cote 299, nous nous dirigeons vers le bois de Malancourt. Le plateau d’Esnes est détrempé. On a de l’eau et de la boue jusqu’aux genoux.
Dimanche 20 décembre
Nous pénétrons dans le bois et nous pataugeons. Nous arrivons jusqu’au village nègre et nous nous mettons dans des abris très insuffisants où l’eau traverse et où nous sommes assis dans la boue. Nous y restons tout le jour. L’attaque se déclenche vers 7h½.
Le colonel occupe une cabane de l’autre côté de la route du boyau central. Les balles sifflent, nombreuses, l’action est chaude. Bientôt les compagnies du 1er bataillon retournent, n’ayant plus de munitions. Le commandant Guichard se replie. L’action diminue d’intensité. L’attaque a échoué. Les blessés passent nombreux, des pertes sont sensibles (cap. lieut. Pujade, Pijotat).
Le soir, le colonel va se coucher au poste de commandement, à côté du poste de commandement de la brigade. Comme il n’y a pas de cabane pour nous, le colonel a la bonté de nous hospitaliser dans la sienne. Pendant 3 jours, nous y coucherons.
Le soir, je vais plusieurs fois communiquer au commandant du 1er bataillon, au village nègre.
Tandis que vers 1h du matin j’y retourne, l’obscurité me trompe et je m’écarte du sentier que je ne connaissais que depuis le matin. Je m’égare finalement et je passe le reste de la matinée à errer dans le bois pour tâcher de retrouver le bon chemin. Mais impossible ! Plus je marche, plus je m’écarte du point à atteindre. Et j’ai pourtant un ordre important à communiquer !
Quelle nuit d’angoisse passée à errer sous la pluie ! Enfin ! au petit jour je peux m’orienter et je peux enfin retourner au poste de commandement. Le colonel n’y est plus. Mais je le trouve au village nègre. Je craignais une remontrance, il m’accueille par des paroles bienveillantes. J’en avais besoin. J’étais trempé jusqu’aux os et les vêtements complètement mouillés de boue. Conclusion : jamais plus la nuit je ne partirai seul ! Fort heureusement le retard apporté dans la transmission de l’ordre n’a pas eu de conséquences.
Lundi 21 décembre
L’attaque est reprise, mais sans résultat précis (lieutenant Roman tué à la 3e compagnie).
à suivre....