Bonjour,
Le film
Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick est une adaptation d’un roman éponyme moins connu de Humphrey Cobb, publié aux États-Unis en 1935. Il s'inspire directement de la tragédie des "fusillés pour l'exemple", notamment de l'affaire des caporaux de Souain (1915). Bien que fictif, le film dépeint avec force les injustices de la Première Guerre Mondiale et surpasse le livre par son impact visuel et émotionnel. Le film est souvent considéré comme très supérieur au livre.
Au bas de l'affiche : "BASED ON THE NOVEL BY HUMPHREY COBB"

- Affiche source Wikicommons
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Cependant il y a un regain d'intérêt pour ce livre, qui a connu une réédition en anglais dans la collection Penguin Classics en 2010. Ce n'est pas le prestige d'une édition dans la collection la Pléiade, mais tout de même une consécration. En français, la traduction d'André Falk a été rééditée en 2014 aux éditions Les Bons Caractères (Pantin).
Extrait de la préface à la réédition de "Paths of Glory" / "Les Sentiers de la Gloire" de Humphrey Cobb, dans la collection Penguin Classics, éditions Penguin, Londres, 2010. Par le journaliste et scénariste américain David Simon (notamment créateur de la série "The Wire" sur HBO). Traduction rapide :
Dire que
Paths of Glory (Les Sentiers de la Gloire) est un roman en avance sur son temps est problématique. Les représentations précises de Cobb sur l’état de l’humanité, l’usage de la terreur institutionnalisée et la sauvagerie de la guerre moderne sont des reflets parfaitement appropriés de ce qu’il a vécu jeune homme, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Son roman était exactement en phase avec son époque ; c’est nous qui avons tardé à en comprendre les implications.
Américain engagé très tôt sur le front ouest aux côtés des forces canadiennes, Cobb aborde son récit avec le regard désabusé d’un vétéran, loin de la grandiloquence et de la sentimentalité qui accompagnent tant de récits de guerre. Il se méfie, à juste titre, même des œuvres les plus sincèrement antimilitaristes, suspectant qu’elles contiennent malgré elles les germes nourrissants de l’héroïsme et du nationalisme dans leurs descriptions de la souffrance quotidienne :
« Là où tous ces
Journey’s End et
All Quiet on the Western Front échouent complètement comme propagande anti-guerre — et deviennent même de la propagande pro-guerre — c’est le stoïcisme, l’abnégation, l’idéalisme et la noblesse romantique qu’ils dépeignent », écrit Cobb début 1933, deux ans avant la publication de son chef-d’œuvre. « Comme ils détestent la guerre, etc., mais bon sang, comme ils souffrent noblement ! Et un régiment défilant au son d’une bonne fanfare — tout le monde sait ce que cela fait à votre bon sens et à votre logique. La seule propagande anti-guerre réellement efficace que je connaisse, ce sont des photos de cadavres mutilés — plus c’est horrible, mieux c’est. »
Les mots de Cobb ne s’attardent ni sur la pathos ni sur l’héroïsme stoïque de l’homme ordinaire. Il se concentre sur les faits pratiques, et
Paths of Glory se focalise sur la chaîne de commandement. La véritable cible, c’est l’armée en tant qu’institution — un organisme maladroit et inflexible, avançant d’une horreur meurtrière à une autre, guidé uniquement par la combinaison fluctuante des ambitions et des vanités du moment. Aucun être humain n’y dépasse l’institution ; aucun n’a assez d’agence pour la transcender. La mort soudaine et inévitable est la seule constante dans
Paths of Glory, son omniprésence n’étant atténuée que par le hasard.
C’est un livre pour un monde où des hommes lancent des avions contre des immeubles en se prenant pour des martyrs religieux, où décapitations et attentats à la bombe font l’objet de vidéos sur YouTube, où l’on appuie sur un bouton à des milliers de kilomètres pour envoyer un missile sur un marché de village ou une noce.
Malgré notre hyperbole humaniste, tel est le véritable héritage du XXe siècle. Les exterminations de masse et les guerres totales ont tourné en dérision le Code napoléonien et les conventions de Genève. Le capital-risque, la culture d’entreprise mondialisée et l’automatisation ont réduit les syndicats à l’impuissance. Et tandis que les plus chanceux ou talentueux parmi nous valent peut-être plus que jamais, l’âme humaine moyenne n’a jamais été aussi jetable.
L’œuvre de Cobb affirme que la valeur de l’être humain diminue chaque jour. Cette vérité imprègne l’expérience de la Première Guerre mondiale et de ses suites, et c’est cette vérité que Cobb, dans une prose sèche et nette, refuse d’édulcorer.
Le désastre de la Grande Guerre a mis à nu la fraude dissimulée derrière tant d’idéaux institutionnels. Le nationalisme s’est révélé boucher ; la religion, encore plus inutile face à l’horreur incessante. Et les institutions étatiques censées incarner un recours — gouvernement, diplomatie, clergé, commandement militaire — se sont toutes rendues complices de l’acceptation d’une normalité sanglante, d’une certaine fatalité même, face à la mort violente quotidienne.
Dans
Paths of Glory, Cobb trouve l’allégorie juste pour souligner cette idée. Il s’inspire de l’histoire vraie des caporaux de Souain, où quatre soldats du 336e régiment d’infanterie furent fusillés arbitrairement « pour encourager les autres », après l’échec d’une attaque en mars 1915 sur une colline près de Souain, en Champagne. L’absurdité de cette action, combinée à l’ambition aveugle du commandement, annonce clairement ce qui allait suivre au cours du siècle — une époque où la barbarie frapperait autant les civils de Varsovie, Dresde ou Nagasaki que les soldats armés.
....
C’est un siècle où nos institutions les plus puissantes se sont calibrées contre l’idée même d’innocence. Et Cobb, ne décrivant que les débuts sanglants de cet âge, dépeint l’armée française non pas comme un bloc sans âme ni pensée, mais comme un organisme vivant, opérant toujours au-delà de la somme de ses parties, passant de certitude en certitude, d’opportunisme en opportunisme, broyant des vies au passage.
C’est l’ambition d’un général. Le sens du devoir d’un colonel. La lâcheté d’un lieutenant. L’incapacité d’un sergent à désobéir à un ordre immoral. C’est tout cela à la fois, en conflit ou en synergie, chaque rouage de la machine de mort jouant son rôle — rien de plus. Et au bout du compte, ce sont les innocents qui meurent.
Pour écrire sa grande tragédie, Cobb n’a pas eu besoin de grands méchants ni d’incarnation du mal. Avec les mitrailleuses et le gaz toxique de ce nouveau siècle qui rendait possible l’extermination de masse, le récit ne requérait que des ambitions ordinaires et des vanités banales pour que de bons hommes meurent. Ce n’est pas tant une décision vile d’un seul scélérat qui condamne les innocents, mais l’absence de décision de tous les autres. L’inertie de la bureaucratie moderne est immuable. L’institution réclame du sang, et les individus qui la composent haussent les épaules, incapables de résister ou de se rebeller.
Cela ne veut pas dire que Cobb épargne les architectes de la guerre. Dans sa description du Château de L’Aigle, où son roman culmine, il s’écarte légèrement du récit pour désigner quelques responsables. Il note que von Kluck, John French, Foch y étaient passés, sans oublier Joffre, qui avait « dîné là, silencieusement mais avec appétit, avant de se coucher sans être troublé par aucun cauchemar de Verdun. Haig s’y était arrêté, saluant les régiments canadiens en route pour la boucherie de Passchendaele… »
Et pourtant, Cobb savait que ce qu’il avait vu était trop diffus, trop subtil pour être entièrement imputé aux seuls « Grands Hommes de l’Histoire ». Dans ses écrits, il exprime sa propre complicité, ainsi que celle de ses camarades vétérans :
« J’ai souvent eu le sentiment qu’un homme écrivant un livre personnel sur la guerre le remodelait selon la mode et la tendance d’après-guerre », écrivait-il en 1933. « C’est pathétique, car cela exprime clairement la honte d’avoir, qu’on ait été dupé ou non, été un chauvin ridicule, terriblement naïf. Ce que je ressens — et ressens depuis des années — c’est de la fierté pour mon endurance physique et mentale, et de la honte pour mon aveuglement intellectuel, mon ignorance. »
Cobb ne ménage pas non plus les spectateurs de la Grande Guerre, ceux qui ont repris leur vie comme si rien d’extraordinaire n’était arrivé à l’humanité dans les tranchées : « Vu des images de guerre — des films tournés à l’époque », écrit-il en 1933. « J’étais content que plusieurs plans de cadavres mutilés aient été montrés. Je suis sorti du cinéma intérieurement très en colère contre la guerre, et d’autant plus que je lisais — saturés de mesquinerie, de bassesse et de querelles — les récits des hommes qui avaient envoyé ces pauvres diables à cette boucherie. Et puis je suis sorti dans la foule de Broadway, cette cohue pâteuse, maladive, aux yeux de poisson — maquereaux et boys de revue — et j’ai souhaité qu’ils soient tous fauchés par une belle et nette rafale de mitrailleuse. »
Un homme en colère — et avec raison, compte tenu de ce qu’il avait vu. Mais le mépris de Cobb pour ce que l’humanité s’est infligée ne brûle jamais avec violence dans les pages de son roman. C’est dans sa retenue que
Paths of Glory trouve sa clarté et, en réalité, sa passion.
Pas étonnant qu’un jeune Stanley Kubrick de quatorze ans l’ait lu et s’en soit souvenu assez profondément pour y revenir plus tard. Pas étonnant non plus que Kirk Douglas — un acteur capable de choisir n’importe quel rôle — ait risqué son propre argent pour l’adapter à l’écran.

Lien vers une passionnante interview de David Simon sur le film "Paths of Glory", sa valeur universelle, comment il se compare au livre d'origine. "
The film never stops being amazing to me", ce film ne cesse jamais de m'émerveiller. Sur YouTube :
https://youtu.be/FR9Kc7U4mzE?si=FOkkYaTrLCK-wfYX

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Quelles sont les sources de Humphrey Cobb ?
Note de Humphrey Cobb sur ses sources, à la fin de son ouvrage :
Toutes les personnes, unités et lieux mentionnés dans cet ouvrage sont fictifs.
Toutefois, si le lecteur se demande "Est-ce que pareilles choses se sont produites ?", la réponse de l'auteur est "Oui", et pour se faire, il se réfère à ces sources, qui ont en partie inspiré son récit:
- Les Crimes des conseils de guerre, de R. G. Réau
- Les Fusillés pour l'exemple, de J. Galtier-Boissière et Daniel de Ferdon
- Les dessous de la guerre révélés par les comités secrets et Images secrètes de la guerre, de Paul Allard
- Mention doit aussi être faite d'un article paru dans l'édition du 2 juillet 1934 du New York Times, sous ce titre :
"FRENCH ACQUIT FIVE SHOT FOR MUTINY IN 1915; WIDOWS OF TWO WIN AWARD OF SEVEN CENTS EACH" / "LES FRANÇAIS ACQUITTENT 5 FUSILLÉS POUR MUTINERIE EN 1915: les veuves de deux d'entre eux obtiennent sept centimes de dédommagement."
Je suppose que ces "sept centimes" en anglais traduisent le "franc symbolique". Le journaliste américain reflète ici la consternation et le dérisoire. (New York Times, 2 juillet 1934).
- Ainsi que du Fusillé, de Blanche Maupas, le récit d'une de ces veuves qui obtint la réhabilitation de son époux et reçut un franc symbolique au titre de dommages et intérêts.

- Édition française des Sentiers de la Gloire, note à la fin de l'ouvrage.
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On trouvera sur ce Forum de nombreux articles sur les Fusillés de Souain, en tapant dans le moteur de recherche : "Fusillés" + "Souain". Les travaux des historiens Nicolas Offenstadt et André Bach sur les fusillés pour l'exemple font référence.
- Concernant Humphrey Cobb, des interventions sur ce Forum dès 2010 :
viewtopic.php?p=424507&hilit=Humphrey+cobb#p424507
- Concernant Blanche Maupas, on pourra lire le travail de Skellbraz sur ce même Forum Pages 14-18 :
viewtopic.php?t=10828&hilit=Blanche+Maupas&start=1160

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Donc, plutôt les Fusillés de Souain comme source d'inspiration, même si Kubrick y intègre des échos d'autres injustices. Mais le propre d’un film — et d’une œuvre d’art en général — n’est-il pas que le spectateur y voit plus que l’auteur ? Un spectateur français aura d’autres références qu’un spectateur américain en regardant ce chef-d’œuvre … ma foi, pourquoi pas ?
Bonne journée.
Bien cordialement.
Eric