Bonjour à tous,
Merci Memgam pour ces précisions.
Voici la suite du récit, parue dans l'hebdomadaire
Le Marin du vendredi 11 décembre 2009, en rubrique
"Mémoire", page 38. L'auteur n'est pas cité.
Bien cordialement,
Franck
Le canot de sauvetage Paul Tourreil, de l'île d'Yeu, revient au port avec les naufragés d'un cargo norvégien. Mais nous sommes en plein hiver 1917 et il faut avancer contre un puissant courant...
Pour illustrer le propos, un cliché de l'équipage du canot de sauvetage de la station SCNS (ancêtre de la SNSM) d'Audierne.
Les marins portent l'équipement classique des sauveteurs : ciré, pantalon large, suroît protégeant la nuque, une ceinture de sauvetage.
Sources :
Le Marin du vendredi 11 décembre 2009, rubrique "Mémoire", page 38.
Photo : Collection SNSM.
En ce 26 janvier 1917, c'est jour de grande marée. Or, dans la nuit, le canot de sauvetage
Paul Tourreil, de l'île d'Yeu, sorti chercher l'équipage du cargo norvégien
Ymer, ne peut plus revenir au port avec une partie des naufragés car il doit faire face à un puissant courant et du vent contraire. Le patron décide de stopper et d'attendre la fin du jusant. Mais la marée ne remontera que dans 5 heures.
On mouille l'ancre, qui croche dans le fond et retient le canot par une seule amarre. Pour le moment, personne ne s'inquiète. Personne n'a d'ailleurs de raison de s'inquiéter : ni les marins, ni les veilleurs du sémaphore qui observent la scène aux jumelles et comprennent l'action en cours, ni le bateau à vapeur qui transporte des passagers entre Fromentine et Port-Joinville. Comme ce dernier vient d'arriver et n'a pas encore mis bas les feux, il pourrait d'ailleurs venir
à la rescousse.
Mais, à bord du
Paul Tourreil, ça se gâte. Le canot, toujours retenu par l'ancre, remue beaucoup sur la mer en furie. Les hommes fatiguent. Trempés jusqu'aux os, harassés, ils ressentent de plus en plus la faim. Le froid mordant commence à les saisir. Le second capitaine norvégien est relativement protégé par ses vêtements imperméables mais ses hommes n'ont pas cette chance. Le grésil tombe, emprisonnant tout sous une gangue de glace.
Et à un moment, catastrophe, l'amarre de l'ancre casse net. Son câble de chanvre a été scié par l'usure. Voilà le canot qui part à la dérive, s'éloignant de l'île. Il est certain que, dans ces conditions, l'équipage n'est pas près de pouvoir revenir...
Les intrépides marins recommencent à s'arc-bouter sur les avirons. Or, plusieurs d'entre-eux, n'ayant pas imaginé passer autant de temps en mer, ne sont pas vêtus convenablement pour une telle épreuve par temps glacial, sans compter qu'ils ont déjeuné léger, ou que leur repas a été interrompu par l'alarme. Rien n'y fait, le canot est poussé vers le large, vers l'ouest-nord-ouest. Sur quelle distance et pendant combien de temps cela pourra-t-il durer ? On pense rallier... Belle-Ile. On hisse la grand-voile et la misaine. Le canot se dirige vaillamment vers sa nouvelle destination. Mais la tempête enfle. Un paquet de mer éteint le fanal et fausse le compas. L'évacuation de l'eau ne se fait plus en raison de l'arrêt des soupapes des tubes ; l'intérieur du canot se remplit à chaque paquet de mer.
Heureusement, il ne coule pas grâce à ses caissons d'insubmersibilité. La grand-voile, finalement inutile, est amenée. Puis c'est le tour de la misaine. On met à l'eau l'ancre flottante, sorte de poche parachute qui s'ouvre dans l'eau et retient le canot, bout au vent. Du givre recouvre tout le canot, ses mâts, les avirons, les bancs, les hommes. On apprendra que cette nuit du 26 au 27 janvier, à terre, il fait -15° C...
Croquis d'une ancre flottante retenant un canot de sauvetage de la SCNS. Image extraite du "Manuel du canotier". DR.
Sources :
Le Marin du vendredi 11 décembre 2009, rubrique "Mémoire", page 38.
Bientôt, trois hommes décèdent de froid : deux des marins étrangers rescapés de l'
Ymer, qui sont en mer depuis trois jours, et Adolphe lzacard, un des sauveteurs français, père de 7 enfants, qui s'était porté volontaire alors qu'une bronchite carabinée le tenait cloué au lit depuis des semaines.
Soudain, l'ancre flottante est arrachée. Le canot va se perdre. Vite, on en fabrique une autre, sous la forme d'un cadre fait avec les deux mâts et un grand aviron, liés ensemble. Mouillée à l'avant, elle maintient elle aussi le canot face au vent et atténue les effets des vagues, La journée passe ainsi, sous les rafales de neige.
La nuit arrive et le froid augmente. Le feu de Belle-Ile apparait dans le nord-est, à environ 15 milles selon l'estimation des hommes. À minuit, deux marins norvégiens décèdent. Le froid devenant intolérable, le patron décide d'atterrir. Mais il faut replanter les mâts, et pour cela démonter l' "ancre" artificielle, puis hisser les voiles. Ceci ne peut se faire qu'au prix d'efforts surhumains. Or, à peine établie, la grand-voile doit être abattue à cause de la houle et des paquets de mer. On reprend un ris à la voile de misaine. Le canot se dirige vers le nord, très bas sur l'eau.
Les hommes continuent d'agoniser puis de mourir les uns après les autres. Le patron, Noé Devaud, toujours cramponné à la barre, scrute l'horizon. Il attend que la côte du sud Bretagne apparaisse. Mais à ses pieds reposent les corps de trois Norvégiens et de quatre de ses hommes, morts de froid et d'épuisement. Ne faudrait-il pas les jeter à la mer, pour sauver le canot surchargé et les survivants ?
Groix apparaît dans le nord-est mais trop loin. L'île défile petit à petit, à l'est. Puis disparait dans le sud-est...
(à suivre)