Bonjour à tous,
HENRI LE COUR. Naufrage du 5 janvier 1918. Rapport du Commandant USS WANDERER, P.L. Wilson, au Commandant des forces de patrouille
Convoi du 5 Janvier 1918 (4 bâtiments perdus)
Le 5 Janvier 1918 pris en charge le convoi de Quiberon composé de 15 navires avec ordre de faire route pour doubler Ar Men à 3 milles au large et à 6 milles au large de Quiberon. Escorte avec navires de guerre américains WANDERER et VEDETTE.
Quitté Roscanvel à 15h30 et formé une colonne double aussitôt sorti du goulet. Vitesse environ 8 nœuds.
Messages de Penmarch interceptés la nuit précédente nous informant qu’une attaque s’est produite sur cette route et que l’on soupçonne la présence d’un sous-marin.
A 19h50, à hauteur d’Ar Men, observé des fusées du côté de Penmarch à intervalles réguliers de 5 minutes jusqu’à 21h15, puis de 22h20 à 22h45. Ces fusées ne laissent aucun sillage brillant permettant de les localiser mais consistent en une étoile blanche brillante et rapide éclatant bien au dessus de l’horizon. Elles éveillent nos soupçons et tout le monde est à la veille, par crainte d’une attaque. Nuit exceptionnellement sombre, ciel couvert, visibilité mauvaise ; les bâtiments à quelques centaines de yards les uns des autres ne sont distingués qu’avec difficulté. WANDERER pense apercevoir sur son arrière un torpilleur français qui ne répond pas à ses appels.
A minuit, à 5 milles au S80W de Penmarc’h on entend une explosion sur tribord que l’on prend pour un coup de canon. Mis le cap dessus à toute vitesse, averti le QG et stationné sur le lieu de l’explosion. De nombreuses lumières apparaissent à la surface et l’arrière d’un navire apparaît confusément sur l’avant. L’avant du navire est alors aperçu se dressant en l’air, puis il disparaît. C’était le HARRY LUCKENBACK, marchant en tête de la colonne de droite. Stoppé les machines car nous étions au milieu d’une masse d’épaves, d’embarcations, de bouées… avec de nombreux hommes dans l’eau criant très fort.
Repêché 2 embarcations et 2 radeaux contenant 21 hommes. Mis 2 canots à l’eau pour rechercher les manquants. Ils en ramènent 3 et nous remettons en route pour élonger 2 épaves qui soutiennent 1 homme chacune que nous recueillons. Au total, nous retrouvons 26 hommes sur cet équipage de 33 + 1 pilote.
Envoyé un message à Brest pour signaler le torpillage. Maintenu pièces et veilleurs à leurs postes. Quand le convoi nous a dépassé, actionné les projecteurs pour fouiller les eaux à la recherche de survivants.
A 02h00 du matin, un destroyer français arrive sur les lieux et nous lui demandons de chercher ‘autres survivants, ce qu’il consent à faire. A 02h10, fait route à toute vitesse pour rejoindre le convoi qui continue sur Quiberon.
Les survivants du LUCKENBACK nous informe que le navire qui était sur leur bâbord, le HENRI LE COUR, avait lui aussi été torpillé juste avant eux. Répercuté aussitôt cette information aux navires de guerre américains HARVARD et KANAWHA pour leur demander d’effectuer des recherches jusqu’à l’aube.
Arrivés à Quiberon, appris que 2 autres navires avaient été torpillés, DAGNY et KANARIS.
Avantage des convois de jour
Le sous-marin peut être aperçu alors que la nuit il ne peut l’être qu’accidentellement. La situation est alors nette pour celui qui a la charge du convoi et les dispositions sont prises en conséquence. Les navires peuvent être groupés plus près l’un de l’autre et peuvent naviguer plus près de la côte.
Beaucoup de navires actuellement torpillés pourraient être sauvés si la situation pouvait être vue et comprise comme elle le serait de jour.
Le travail de sauvetage est mené beaucoup plus vite le jour. La confusion est évitée et les autres navires sont prévenus de ce qui se passe. C’est moins exténuant pour le personnel de veille et pour les bâtiments. Les sous-marins ne peuvent se déplacer au milieu du convoi sans être vus. Ils ne peuvent toucher qu’un bateau au maximum, et avec de grandes chances pour le sous-marin d’être lui-même coulé.
J’appelle l’attention sur le rapport de l’Executive and Ordnance Officer concernant ces évènements. Les officiers et les équipages ont accompli leur devoir avec un excellent esprit de coopération et avec efficacité quand on le considère à la lumière de ces circonstances critiques.
Télégramme Marine Brest à Marine Paris 6 Janvier 22h30
4 navires d’un convoi de 15 navires pour Quiberon escorté par USS WANDERER et USS KANAWHA ont été torpillés.
HARRY LUCKENBACK et HENRI LECOUR à 00h30 à 5 milles au SW de Penmarc’h, DAGNY à 01h20 à 4 milles au Sud du Guilvinec, KANARIS à 01h55 près des Glénans.
HENRI LECOUR était parti de Cardiff pour Nantes avec 4050 tonnes de charbon. Touché au tiers de l’arrière, a coulé en 45 secondes. Bâtiment avait 3 mois d’existence.
Rapport du capitaine
Quitté Cardiff le 3 Janvier 1918 avec 4067 tonnes de charbon à destination de Nantes. Arrivé à Penzance le 4 Janvier à 03h00 du matin. Reparti le même jour à 15h00 avec le convoi. Arrivé à Brest le 5 à 10h30 et reparti à 15h00, n° 1 du convoi, avec un pilote de la Flotte.
Contourné Ar Men à 3 milles et fait route au S40E pour passer la zone dangereuse signalée. A 22h45, ayant Penmarc’h à 14 milles au N80E, fait route au S80E.
A 23h30, le pilote de la Flotte voit une masse noire sur bâbord, qu’il prend pour la tête d’un convoi montant et demande à montrer le feu rouge, ce qui est fait pendant 2 minutes. Pour l’homme de barre, il semble que ce soit un voilier qui ne répond pas au signal et continue sa route. Une demi-heure plus tard, l’homme de vigie bâbord, le matelot Créach, crie « Une torpille à bâbord ». Il la voit comme sortir de son tube et bondir vers le navire, d’une distance de 300 m. Créach est un excellent veilleur et son témoignage est affirmatif. Avant que j’aie eu le temps de mettre A gauche toute, nous sommes torpillés au panneau 4. Le navire se couche aussitôt sur bâbord et coule rapidement. Je fais immédiatement appeler aux postes d’abandon et fais mettre la machine en arrière pour casser l’erre. Fait les signaux de détresse.
Le second est à la baleinière n° 2. Je fais amener le youyou et la baleinière n° 1 qui sont mis à la mer. Notre position au moment du torpillage est à 8 milles au S55W de Penmarc’h.
Je fais embarquer tout le personnel que je trouve et quitte le bord au moment où le navire s’enfonce par l’arrière en se couchant sur bâbord et disparaît. Il s’est écoulé entre 45 secondes et 1 minute entre le torpillage et le moment où le navire s’est englouti.
Resté avec la baleinière et le youyou sur les lieux du sinistre afin de recueillir le personnel qui n’aurait pas eu le temps d’évacuer. Je recueille 4 hommes cramponnés aux débris, dont le mécanicien de garantie Bates. Deux d’entre eux donnaient à peine signe de vie. La baleinière n° 2 recueille 2 ou 3 hommes qui se trouvaient sur le radeau. Le matelot Le Bozec, le chauffeur Rio et moi-même, qui étions dans le youyou, sommes recueillis par la baleinière n° 1.
Appelé pendant 2 heures les patrouilleurs, au moyen de feux Coston, tout en nous dirigeant à l’aviron vers la côte. Ce n’est qu’à 02h30 du matin que nous sommes recueillis par le torpilleur français TEMERAIRE qui nous ramène et transborde à Royan le 6 à 21h00.
La destruction de l’énergie électrique ne nous a pas permis d’émettre un signal TSF. La rapidité avec laquelle le bateau a coulé n’a pas permis de sauver les papiers du bord qui ont tous disparu. Les hommes ont perdu tous leurs effets. Nous avons perdu de vue la baleinière n° 2 qui a du être sauvée par des patrouilleurs dont nous apercevions les projecteurs.
Rapport de l’officier AMBC
La veille à bord d’HENRI LE COUR était assurée et le canonnier de la pièce avant ainsi que l’homme de bossoir avaient du être retirés du gaillard à cause de la mer qui, sans être grosse, embarquait de forts embruns. Les deux hommes assuraient la veille de chaque bord de la passerelle de navigation. Le veilleur de hune était descendu, ayant reçu l’ordre du capitaine de veiller sur la passerelle basse. Le capitaine estime que la nuit la visibilité est meilleure quand on se rapproche du niveau de la mer. A mon avis, il y a lieu de prendre cette opinion en considération. Le canonnier arrière était à son poste de veille.
Rôles de combat et d’abandon affichés au poste d’équipage. Cinq semaines auparavant un tir aux postes de combat avait été effectué sous la direction du centre AMBC de Saint Nazaire.
Le rôle de défense a été nul le sous-marin ayant lancé sa torpille par nuit sombre sans être vu. Le navire s’est couché sur bâbord et a été évacué par l’équipage dans la minute qui a suivi. Il a coulé en moins de 5 minutes.
Disparus
CLOT Auguste 2e capitaine
LEROY Auguste Chef mécanicien
CARO Jean Lieutenant
ELBOUET Vincent 1er chauffeur
GAVART Joseph Canonnier
Débarqués à Royan par torpilleur TEMERAIRE
CAUDAL Adolphe Capitaine
BATES Christopher Mécanicien anglais
MARION Pierre Chauffeur
RIO Emile Chauffeur
LE DENMAT André Chauffeur
JEZEQUEL René Chauffeur
L’HERMITE Henri Chauffeur
BONNET Armand Matelot
CREACH Gustave Matelot
LE BOZEC Pierre Matelot
GOLIAS Jean Louis Mousse
RIOU Louis QM canonnier
BILLARD Jean TSF
SAMZUN Pilote de la Flotte
Ces hommes étaient dans une baleinière qui a été récupérée à 02h30 du matin par le TEMERAIRE.
Débarqués à Audierne
NOERO Jean Maître d’équipage
SORIN Hervé 2e mécanicien
MALHER Louis Chauffeur
LE PORT Emile Chauffeur
ROSSILOT Félix Soutier
LE VISAGE Jean Matelot
KERMORVANT Jean Matelot
GESTALEN Pierre Matelot
LOREAL Armand Novice
FOLLIARD Julien Cuisinier
BOUDEAU Lucien Canonnier
GELLER Léon Canonnier
AUVAGE Germain Canonnier
HARSCOUET Léon Canonnier
Ces 14 hommes, dans la 2e baleinière, ont atterri au village de Penhars (ancienne commune aujourd’hui rattachée à Quimper) où les habitants ont rivalisé de zèle pour leur venir en aide. Malher, Gestalen, Le Port et Folliard ont été dirigés sur l’hôpital de Quimper.
Conclusions de la commission d’enquête
Cette commission reprend tous les renseignements donnés par le capitaine et par les hommes d’équipage interrogés. Elle conclut :
Tous les hommes n’ont pas utilisé leurs ceintures de sauvetage. Ces gilets de liège sont gênants à garder en permanence en raison de leur rigidité. Des gilets de bonne qualité en kapok seraient portés plus aisément en permanence, sans parler de gilets gonflés à l’air.
Un quart d’heure avant le torpillage, le pilote a fait montrer le feu rouge réglementaire, voyant deux navires venant en sens contraire qu’il a supposé être un convoi montant. Il se peut que ce feu, même momentané, ait donné une indication au sous-marin. De plus, les convois partent à heure fixe de Roscanvel depuis longtemps et doublent Penmarc’h juste à la portée du feu. A notre avis, c’est un bon repère pour l’ennemi.
Il y a lieu de tenir compte des remarques du capitaine Caudal. Dans ce convoi entre Penzance et Roscanvel, il y avait nombre de navires qui gardaient leur feu de poupe, éclairant un secteur de dix quarts au moins. Il est évident qu’un sous-marin n’a qu’à suivre un tel convoi et choisir le moment de l’attaque. Il lui semble qu’il y aurait moins de risque dans les convois de jours que dans les convois de nuit.
Nous vous communiquons ces appréciations reçues lors de différentes enquêtes.
Au moment du torpillage, le capitaine a voulu mettre la barre toute à gauche, mais n’en a pas eu le temps. Il ne pouvait la mettre à droite, car il serait alors tombé sur le convoi.
Il n’a pas eu le temps non plus de faire une ronde pour voir si le navire était totalement évacué.
La commission estime que le capitaine Caudal a fait tout son devoir dans les circonstances tragiques. Tous les hommes interrogés ont témoigné d’un excellent esprit de discipline et d’attachement à leur commandant.
A aucun moment il n’y a eu un acte de combat quelconque. On ne peut donc établir des propositions à titre militaire. Il est néanmoins certain que le capitaine Caudal, ainsi que les matelots Le Bozec et Rio qui étaient dans le youyou ont montré le plus grand sang froid, du courage personnel et ont couru des risques pour sauver au milieu des débris et du remous considérable causé par l’engloutissement du navire les hommes d’équipage à la mer. Ils ont recueilli 4 hommes dont deux, le mécanicien anglais Bates et le TSF Billard étaient sans connaissance.
Nous demandons la bienveillance du Ministre pour une récompense officielle pour faits de sauvetage, récompense qu’ils méritent à nos yeux.
Cdlt