Soldat écossais en France

Parcours individuels & récits de combattants
Avatar de l’utilisateur
Ingouf
Messages : 148
Inscription : ven. févr. 17, 2023 11:21 am

Soldat écossais en France

Message par Ingouf »

Bonjour,

Vous trouverez ci-dessous une biographie d'un soldat écossais mort en France en 1916. Cette biographie est rédigée à la première personne par une bénévole écossaise au nom de la famille. Ce soldat fait partie des centaines de jeunes hommes qui ont fait l'objet de recherches généalogiques et historiques par les bénévoles du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project. Ces bénévoles ont effectué cet été un pèlerinage en France pour honorer quelques uns des 263 hommes de leur communauté enterrés en terre française. Voici une traduction de cette biographie.


Redan Ridge Cemetery N° 2, Beaumont-Hamel, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
Redan Ridge Cemetery N° 2, Beaumont-Hamel, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
IMG-20260921-WA0006.jpg (660.07 Kio) Consulté 244 fois



Je m’appelle George Waite.
Je suis né le 4 octobre 1886 à Watsons Brick Rows, à Cambusnethan, dans le Lanarkshire. J’étais le septième des dix enfants de Charles et Helen Rope Waite. Nous étions une grande famille ouvrière, où chacun apportait sa contribution et où personne n’avait beaucoup de superflu. La vie ne nous a pas toujours épargnés. Deux de mes frères et sœurs aînés et l’un de mes cadets moururent avant même d’avoir vraiment eu le temps de vivre. Dès notre plus jeune âge, notre famille connut donc le deuil, mais aussi la force de continuer malgré tout.
En devenant adulte, je rêvais de fonder à mon tour une famille. Le 30 août 1907, j’épousai à Beith l’amour de ma vie, Mary McCallum Cassidy. Ce fut le jour le plus heureux de mon existence. Ensemble, nous construisîmes un foyer rempli de rires et d’espoir.

Notre premier fils, Charles, est né le 14 janvier 1909. Hugh vint au monde le 30 janvier 1911, puis notre belle fille, Helen, le 13 octobre 1913. Les voir grandir fut le plus grand bonheur de ma vie. Chaque jour, je travaillais pour leur offrir la vie qu’ils méritaient. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour viendrait où je devrais les laisser derrière moi.

Puis l’Europe fut plongée dans la guerre.

Comme des milliers d’Écossais ordinaires, je répondis à l’appel de mon pays. Je devins le soldat matricule 5981 du 2nd Battalion, Highland Light Infantry. Le 30 août 1915, je débarquai en France. Je me souviens avoir regardé ce paysage qui m’était inconnu en me demandant combien de temps il faudrait avant que je revoie l’Écosse. Je me disais que tout cela serait bientôt terminé. Aucun de nous ne savait quel cauchemar nous attendait.



Mémorial Calderbank, Lanarkshire, Écosse. <br />Photo Ritchie Conaghan.
Mémorial Calderbank, Lanarkshire, Écosse.
Photo Ritchie Conaghan.
IMG-20260921-WA0001.jpg (533.44 Kio) Consulté 244 fois

La guerre dépouilla rapidement les hommes de l’innocence qu’ils avaient apportée avec eux. Les tranchées devinrent notre monde. Elles étaient froides, humides et grouillaient de rats. La boue s’accrochait à tout — à nos bottes, à nos uniformes et à notre moral. Nous dormions dès que nous le pouvions, souvent assis, le fusil entre les mains. Le grondement de l’artillerie ne cessait véritablement jamais. Parfois, le silence était pire encore, car il signifiait généralement que quelque chose de terrible était sur le point de se produire.
Des amitiés se nouaient rapidement, car chaque jour pouvait être le dernier. Nous riions dès que nous le pouvions, nous partagions les lettres venues du pays, nous répartissions la maigre nourriture dont nous disposions et nous parlions sans fin de la vie qui nous attendait après la guerre. Ces conversations nous permettaient de tenir.

À l’été 1916, nous étions entraînés dans la grande offensive de la Somme.
En juillet, notre bataillon se porta dans Happy Valley. Mais il n’y avait rien d’heureux dans cet endroit. La vallée résonnait jour et nuit du fracas des canons. Les obus bouleversaient la terre jusqu’à lui donner l’aspect de la surface de la lune. L’air était chargé de fumée, de poussière et de l’odeur des explosifs. Chaque homme savait que nous nous préparions à quelque chose d’immense.
Nous avancions bientôt vers la ferme du Waterlot. Même atteindre la première ligne était dangereux. L’artillerie allemande battait systématiquement chaque route et chaque boyau de communication. Des hommes disparaissaient sans prévenir dans des nuages de terre et de fumée. Dans l’obscurité, nous transportions munitions, vivres et eau, en espérant que chaque trajet ne serait pas le dernier.

Le 27 juillet, nous avons attaqué en soutien des combats de Delville Wood.
Aucun mot ne pourrait véritablement décrire ce que nous y avons découvert.
Le magnifique bois avait été réduit à des troncs d’arbres brisés, dressés comme des pierres tombales. Le sol était éventré par des trous d’obus remplis d’une eau immonde. Les mitrailleuses crépitaient sans relâche tandis que les obus éclataient au-dessus de nous et tout autour de nous. Des hommes disparaissaient dans des explosions à quelques mètres seulement. Les brancardiers risquaient tout pour secourir les blessés, devenant souvent eux-mêmes des victimes.
La guerre avait transformé la nature elle-même en cimetière.
Depuis Delville Wood, nous passâmes par Montauban, puis par Bernafay Wood. Les villages autrefois pleins de vie n’étaient plus que des murs éventrés et des décombres. Les églises se dressaient, privées de leur toit, sous le ciel gris, et les routes avaient disparu sous d’innombrables cratères d’obus. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, la vie continuait. Nous creusions des tranchées, réparions les réseaux de barbelés, transportions les approvisionnements et enterrions nos camarades avant de repartir encore une fois.

En août, nous sommes retournés dans la région de Montauban avant de nous déplacer vers le nord, dans les tranchées face à Serre. Nous y avons passé des semaines à endurer la lente torture de la guerre des tranchées.
On pense souvent que les batailles ne sont faites que de grandes charges à découvert, mais la plus grande partie de la guerre consistait à attendre.
Attendre le prochain obus.
Attendre la nuit avant de réparer les barbelés.
Attendre l’aube, en sachant que l’ennemi pouvait attaquer.
Attendre les lettres de la maison, qui nous rappelaient ce pour quoi nous nous battions.
La pluie inondait les tranchées jusqu’à ce que nous ayons de l’eau glacée jusqu’aux genoux. La boue engloutissait les hommes tout entiers lorsqu’ils mettaient le pied dans le mauvais trou d’obus. Les tireurs d’élite surveillaient le moindre mouvement au-dessus du parapet, tandis que les mortiers de tranchée s’abattaient sans prévenir sur nos positions. Chaque patrouille dans le no man’s land comportait le risque de ne jamais revenir.
C’est au cours de ces longs mois que je me mis à penser constamment à la maison.
J’imaginais Mary debout devant notre porte d’entrée, attendant le facteur. Je voyais Charles devenir un jeune garçon, Hugh courir derrière son frère aîné et la petite Helen grandir pour devenir la fille que j’avais à peine eu le temps de connaître. Je me demandais s’ils se souvenaient encore du son de ma voix.
Ces pensées me maintenaient en vie.
Chaque pas dans la boue, je le faisais pour eux.

En octobre, nous nous trouvions face à Redan Ridge, près de Beaumont-Hamel. Pendant des semaines, nous avons regardé à travers le no man’s land les positions allemandes que nous savions devoir finir par attaquer. Leurs tranchées occupaient les hauteurs, protégées par d’épaisses lignes de barbelés et des rangées de positions de mitrailleuses. Chaque jour, notre artillerie pilonnait ces défenses, et pourtant elles semblaient toujours tenir.
Nous savions tous ce qui allait arriver.
Les officiers étudiaient les cartes.
Les canons tiraient sans relâche.
Les sapeurs préparaient les itinéraires d’assaut.
Nous nettoyions nos fusils et vérifiions notre équipement.
Certains hommes plaisantaient pour dissimuler leur peur.
D’autres écrivaient en silence à leur famille, au cas où ils n’auraient jamais plus l’occasion de le faire.

Au matin du 13 novembre 1916, nous sommes sortis de nos tranchées dans un brouillard glacial.
La bataille de l’Ancre avait commencé.
Le brouillard nous dissimula d’abord à l’ennemi, mais il masquait également les trous d’obus qui engloutissaient hommes et matériel. La boue retenait nos pas. Puis les mitrailleuses nous trouvèrent.
L’air se remplit de balles et d’obus qui éclataient.
Des hommes avec lesquels j’avais marché pendant plus d’un an tombaient autour de moi. Les officiers hurlaient des ordres presque entièrement couverts par le vacarme de la bataille. Malgré tout, nous continuions d’avancer.
D’une manière ou d’une autre, contre toute attente, nous nous sommes emparés de Beaumont Trench.
Le prix à payer fut terrible.
Pendant deux jours, nous nous sommes accrochés aux tranchées allemandes éventrées tandis que l’artillerie s’abattait sur nous. Il y avait peu d’abris et encore moins de repos. Chaque heure semblait durer une éternité.

Le 15 novembre 1916, notre bataillon épuisé était enfin relevé de la première ligne et se repliait en direction de Bertrancourt. Seuls ceux qui se trouvaient à mes côtés pourraient jamais savoir si je fus atteint par des tirs d’artillerie pendant ce repli ou si les blessures reçues au cours des combats finirent par m’emporter.

J’avais trente ans.
Je ne revis jamais l’Écosse.
Je ne vis jamais Charles devenir un homme.
Je ne vis jamais Hugh ni Helen grandir.
Je ne repris jamais la main de Mary dans la mienne.

Mon père, Charles, mourut l’année suivante, le 15 juillet 1917. Je me demande souvent si le chagrin d’avoir perdu un fils pesa lourdement sur lui.
Aujourd’hui, je repose loin de chez moi, au cimetière de Redan Ridge n° 2, à Beaumont-Hamel, en France, aux côtés d’un soldat inconnu. Personne ne viendra jamais sur sa tombe, même si quelqu’un doit connaître son nom ; j’espère que ceux qui viendront me rendre visite lui diront bonjour.
Autour de moi reposent des centaines d’hommes qui partageaient les mêmes espoirs et les mêmes peurs, des hommes qui riaient, aimaient et rêvaient de rentrer chez eux, tout comme moi.
J’espère que lorsque les gens prononceront mon nom, ils se souviendront de davantage que de la date de ma mort.
Qu’ils se souviendront du père qui embrassa ses enfants pour leur dire au revoir, convaincu qu’il reviendrait.
Et bien que ma vie ait pris fin par une froide journée de novembre 1916, mon histoire perdure grâce à ceux qui se souviennent. Tant que mon nom sera prononcé, je ne serai jamais oublié.
Je m’appelle George Waite et j’aurai pour toujours trente ans.


Texte Lorna Conaghan. Traduction française Ingouf.


Redan Ridge Cemetery N° 2, Beaumont-Hamel, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
Redan Ridge Cemetery N° 2, Beaumont-Hamel, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
IMG-20260921-WA0004.jpg (683.54 Kio) Consulté 244 fois


Texte original anglais :

My Name is George Waite
I was born on the 4th of October 1886 at Watsons Brick Rows, Cambusnethan, Lanarkshire. I was the seventh of ten children born to Charles and Helen Rope Waite. Ours was a large working family, where everyone played their part and no one had much to spare. Life was not always kind to us. Two of my older brothers and sisters and one younger sibling died before they had the chance to truly live. Loss became something our family understood from an early age, but so too did resilience.
As I grew into a man, I dreamed of building a family of my own. On the 30th of August 1907, I married the love of my life, Mary McCallum Cassidy, in Beith. It was the happiest day I had ever known. Together we made a home filled with laughter and hope.

Our first son, Charles, was born on the 14th of January 1909. Hugh followed on the 30th of January 1911, and then our beautiful daughter, Helen, arrived on the 13th of October 1913. Watching them grow was life's greatest blessing. Every day I worked to give them the life they deserved. I never imagined there would come a day when I would have to leave them behind.

Then Europe was thrown into war.

Like thousands of ordinary Scottish men, I answered my country's call. I became Private 5981 of the 2nd Battalion, Highland Light Infantry. On the 30th of August 1915, I landed in France. I remember looking across the unfamiliar countryside and wondering how long it would be before I saw Scotland again. I told myself it would all be over soon. None of us knew the nightmare that awaited us.

The war quickly stripped away the innocence we had brought with us. The trenches became our world. They were cold, wet and alive with rats. Mud clung to everything—our boots, our uniforms and our spirits. We slept whenever we could, often sitting upright with rifles in our hands. The thunder of artillery never truly stopped. Sometimes the silence was worse because it usually meant something terrible was about to happen.
Friendships were formed quickly because every day could be our last. We laughed whenever we could, shared letters from home, divided what little food we had and spoke endlessly of the lives waiting for us beyond the war. Those conversations kept us going.

By the summer of 1916, we were drawn into the great offensive on the Somme.
In July, our battalion moved into Happy Valley. There was nothing happy about it. The valley echoed with the roar of guns day and night. Shells churned the earth until it resembled the surface of the moon. The air was thick with smoke, dust and the smell of explosives. Every man knew we were preparing for something enormous.
Soon we moved forward to Waterlot Farm. Even reaching the front line was dangerous. German artillery searched every road and communication trench. Men disappeared in clouds of earth and smoke without warning. We carried ammunition, rations and water through the darkness, hoping each journey would not be our last.

On the 27th of July, we attacked in support of the fighting at Delville Wood.
No words could truly describe what we found there.
The beautiful woodland had been reduced to shattered tree trunks standing like broken gravestones. The ground was ripped apart by shell holes filled with filthy water. Machine guns rattled constantly while shells burst above and around us. Men disappeared in explosions only yards away. Stretcher bearers risked everything to rescue the wounded, often becoming casualties themselves.
War had turned nature itself into a graveyard.
From Delville Wood we passed through Montauban and then Bernafay Wood. Villages that had once been full of life were nothing but broken walls and rubble. Churches stood roofless against the grey sky, and roads had vanished beneath endless shell craters. Yet somehow life continued. We dug trenches, repaired barbed wire, carried supplies and buried friends before moving on once more.

By August we returned to the Montauban area before moving north to the trenches opposite Serre. There we spent weeks enduring the slow torture of trench warfare.
People often think battles are made only of great charges across open ground, but most of the war was waiting.
Waiting for the next shell.
Waiting for darkness before repairing the wire.
Waiting for dawn, knowing the enemy might attack.
Waiting for letters from home that reminded us what we were fighting for.
Rain flooded the trenches until we stood knee-deep in freezing water. The mud swallowed men whole if they stepped into the wrong shell hole. Snipers watched every movement above the parapet, while trench mortars crashed into our lines without warning. Every patrol into No Man's Land carried the risk of never returning.
It was during those long months that I found myself thinking constantly of home.
I imagined Mary standing at our front door waiting for the postman. I pictured Charles becoming a young lad, Hugh chasing after his older brother and little Helen growing into the daughter I scarcely had the chance to know. I wondered if they still remembered the sound of my voice.
Those thoughts kept me alive.
Every step through the mud was for them.

October found us opposite the Redan Ridge near Beaumont-Hamel. For weeks we looked across No Man's Land at the German positions we knew we would eventually have to attack. Their trenches sat on high ground, protected by thick belts of barbed wire and rows of machine-gun posts. Every day our artillery pounded those defences, yet they always seemed to survive.
We all knew what was coming.
The officers studied maps.
The guns fired without rest.
The engineers prepared the assault routes.
We cleaned our rifles and checked our equipment.
Some men joked to hide their fear.
Others quietly wrote letters home, just in case they never had another chance.

On the morning of the 13th of November 1916, we climbed from our trenches into a freezing fog.
The Battle of the Ancre had begun.
The fog hid us from the enemy at first, but it also hid the shell holes that swallowed men and equipment alike. The mud dragged at every step. Then the machine guns found us.
The air filled with bullets and bursting shells.
Friends I had marched beside for more than a year fell around me. Officers shouted orders that were almost drowned by the noise of battle. Still we pushed forward.
Somehow, against all the odds, we captured Beaumont Trench.
The cost was terrible.
For two days we clung to the shattered German trenches while artillery rained down upon us. There was little shelter and even less rest. Every hour seemed like a lifetime.

On the 15th of November 1916, our exhausted battalion was finally being relieved from the front line and withdrawn towards Bertrancourt. Whether I was struck by shellfire during that withdrawal or whether wounds received during the fighting finally claimed my life, only those beside me could ever know.

I was thirty years old.
I never saw Scotland again.
I never watched Charles become a man.
I never saw Hugh or Helen grow up.
I never held Mary's hand again.

My father, Charles, died the following year on the 15th of July 1917. I often wonder if the grief of losing a son weighed heavily upon him.
Today I lie far from home in Redan Ridge Cemetery No. 2, Beaumont-Hamel in France, laid to rest with an unknown soldier, no one will ever visit his grave but someone will know his name, hopefully they will visit me and say hello to him. Around me lie hundreds of men who shared the same hopes and fears, men who laughed, loved and dreamed of home just as I did.
I hope that when people speak my name, they remember more than the date I died.
They remember the father who kissed his children goodbye believing he would return.
And though my life ended on a cold November day in 1916, my story lives on through those who remember as long as my name is spoken I will never be forgotten.
My name is George Waite and I will forever be 30 years old.


Original biography by Lorna Conaghan / Texte original Lorna Conaghan.

Lien vers une version audio de cette biographie :
https://youtu.be/kV8nQWjwmkQ?is=kjCjH-dQxNPvO9j5

Lien vers la page Facebook du groupe mémoriel Girvan and District Great War Project :
https://www.facebook.com/share/1CHYAvBnLH/

Cette première biographie de soldat écossais sera peut-être suivie par une autre.
Merci pour votre intérêt.
Bien cordialement.
Eric
Pièces jointes
Naissance George Waite, Cambusnethan, Lanarkshire, Écosse. Recherche généalogique Lorna Conaghan.
Naissance George Waite, Cambusnethan, Lanarkshire, Écosse. Recherche généalogique Lorna Conaghan.
IMG-20260921-WA0000.jpg (438.43 Kio) Consulté 244 fois
Dernière modification par Ingouf le mar. sept. 22, 2026 2:13 pm, modifié 2 fois.
Avatar de l’utilisateur
Ingouf
Messages : 148
Inscription : ven. févr. 17, 2023 11:21 am

Re: Soldat écossais en France

Message par Ingouf »

Bonjour,

Voici une seconde biographie de soldat écossais. Elle est peu ordinaire, car ce soldat était très jeune. Cette biographie est écrite à la première personne par une généalogiste de sa famille, qui s'est rendue pour la première fois cet été sur sa tombe au cimetière militaire d'Adanac, à Miraumont dans la Somme. Voici une traduction de cette biographie.


Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
20260629_112336461_iOS 1.jpg (932.82 Kio) Consulté 83 fois



En vrai, j'avais 15 ans – L'histoire du soldat Cunningham Gray

Je m'appelle Cunningham Gray.
Je suis né en mars 1899 à Charlestown, en Virginie-Occidentale, aux États-Unis d'Amérique. Mon père, James Gray, et ma mère, Jane Christie Gray, étaient partis d'Écosse pour y chercher une vie meilleure, comme tant d'autres à cette époque.
Alors que je n'avais que neuf mois, ma famille entreprit le long voyage de retour à travers l'Atlantique. En novembre 1899, nous sommes rentrés en Écosse et nous nous sommes installés à Hamilton, avant de partir pour la cité minière de High Blantyre, où mon père gagnait sa vie dans les mines de charbon. C'était une vie difficile, mais honnête.

Je n'ai jamais connu ma mère.
En juin 1900, un mois seulement après avoir donné naissance à mon petit frère Wilson, elle mourut d'une péritonite. J'étais trop jeune pour me souvenir de son sourire, de sa voix ou du réconfort de ses bras. Tout ce que j'ai su d'elle, je l'ai appris à travers les récits que ma famille me transmit. Mon père se remaria plus tard cette même année, déterminé à nous offrir la stabilité dont nous avions désespérément besoin.
Nous étions une famille nombreuse. J'avais quatre frères et quatre sœurs. Un frère et une sœur étaient eux aussi nés en Amérique, tandis que les autres étaient nés dans différents villages miniers de l'Ayrshire. Nous déménagions tous les quelques années, car mon père devait trouver du travail. Nous n'avions jamais grand-chose, mais nous nous avions les uns les autres. Dès notre plus jeune âge, nous avions appris que, pour qu'une famille puisse survivre, chacun devait apporter sa contribution. La vie n'était pas facile, mais nous veillions les uns sur les autres.

En grandissant, je voyais l'Europe se rapprocher peu à peu de la guerre.
Lorsque la Grande-Bretagne déclara la guerre à l'Allemagne en août 1914, tout changea. Des centaines d'hommes de High Blantyre s'engagèrent comme volontaires. Chaque semaine, un voisin de plus, un ami, un père ou un frère partait à la guerre. Chaque famille portait l'inquiétude dans son cœur. Le village devenait plus silencieux, tandis que les cloches de l'église semblaient sonner le glas plus souvent que jamais.
Je voulais faire ma part et je désirais désespérément les rejoindre. Je voulais prouver que j'étais un homme.
Le problème, c'est que … j'étais encore un adolescent.

Je n'avais que quinze ans.
Le 27 février 1915, je me rendis à White City, à Londres, pour m'engager dans les Argyll and Sutherland Highlanders. Je savais parfaitement qu'ils ne m'accepteraient jamais si je leur disais la vérité.
Alors, j'ai menti.
Lorsque le sergent recruteur me demanda mon âge, je le regardai droit dans les yeux et lui dis que j'avais dix-neuf ans et quatre mois. Mon cœur battait si fort que je pensais qu'il allait l'entendre ; mes mains tremblaient, mais pas ma voix. D'une manière ou d'une autre, il me crut.
Ce simple mensonge changea ma vie pour toujours.

On m'attribua le matricule 3/8072. Le « 3/ » indiquait que j'avais d'abord rejoint le 3e (Reserve) Battalion, où je devais apprendre le métier de soldat avant d'être envoyé au 11e Battalion, Argyll and Sutherland Highlanders, qui faisait partie de la fière 15e (Scottish) Division.
L'instruction fut difficile, mais rien ne pouvait me préparer à ce qui m'attendait en France.

Le front occidental ne ressemblait à rien de ce que j'avais imaginé. D'interminables lignes de tranchées boueuses s'étendaient à travers la campagne. L'eau remplissait nos bottes. Des rats couraient sur nous tandis que nous essayions de dormir. Les poux vivaient dans nos uniformes. L'odeur de la terre humide se mêlait à celle de la fumée, de la cordite et de la mort. Jour et nuit, les canons tonnaient, jusqu'à ce que le silence lui-même nous devienne étranger.
Chaque matin, je me demandais si ce serait mon dernier jour.

Ma première grande bataille fut celle de Loos, en septembre 1915.
Ce fut la première grande offensive à laquelle je participai et la première fois que l'armée britannique employa des gaz toxiques. Nous avancions à travers des nuages de fumées suffocantes, parmi les bâtiments détruits et les champs jonchés de cadavres. Nous nous sommes emparés du village de Loos et avons combattu en direction de la cote 70, mais le prix à payer fut effroyable. Des amis avec lesquels j'avais ri quelques heures auparavant gisaient désormais immobiles sur le champ de bataille. Je commençais à comprendre que la guerre n'était pas la grande aventure que j'avais imaginée lorsque j'avais menti sur mon âge.
Pourtant, nous avons continué.
On nous disait que la victoire était proche, mais quel prix devrions-nous payer pour y parvenir ?

À l'été 1916, nous fûmes déplacés vers le sud, sur un autre champ de bataille dont le nom allait devenir tristement célèbre dans le monde entier … la Somme.
Pendant des semaines, nous avons combattu autour de la crête de Pozières, où les bombardements étaient incessants. Jour après jour, la terre tremblait sous nos pieds. Le sommeil devint un souvenir. La peur, mon compagnon permanent. Des tranchées disparaissaient en une seule nuit. Des hommes disparaissaient avec elles. Nous tenions des positions, les perdions, les reprenions et enterrions nos camarades chaque fois que nous le pouvions.
Puis vinrent les jours qui précédèrent ma dernière bataille.

Le 13 septembre 1916, notre bataillon entra dans les tranchées de départ près de Bécourt et de Martinpuich. Des obus allemands tombèrent autour de nous tout au long de la journée, tandis que des nappes de gaz dérivaient par endroits sur la ligne. Nous attendions.
Le 14, les officiers vinrent discrètement transmettre les derniers ordres. Nous avons vérifié nos fusils, rempli nos cartouchières et nous nous sommes reposés du mieux que nous pouvions. La pluie transforma les tranchées en rivières de boue. Aucun de nous ne parlait beaucoup. Nous savions tous que le lendemain déciderait du sort de nombre d'entre nous.

Avant l'aube du 15 septembre 1916, la nouvelle se répandit dans les tranchées : de grosses machines nouvelles allaient participer à l'attaque.
On les appelait des tanks.
Aucun de nous n'avait jamais rien vu de pareil. Certains plaisantaient en disant qu'ils feraient tellement peur aux Allemands qu'ils les forceraient à se rendre. D'autres se contentaient de fixer l'obscurité, se demandant s'ils allaient seulement fonctionner.
À 6 h 20 précises ce matin-là, sous le grondement d'un barrage roulant d'artillerie, les sifflets retentirent. Nous sortîmes de nos tranchées et avançâmes vers les positions allemandes fortement défendues autour de Martinpuich.
Les tanks progressaient lentement à travers le no man's land, écrasant les réseaux de barbelés et réduisant au silence certains postes de mitrailleuses. Mais beaucoup s'immobilisèrent dans des trous d'obus ou tombèrent en panne avant d'atteindre leurs objectifs.
Nous continuâmes d'avancer.
Puis les canons allemands nous repérèrent.
Les mitrailleuses ouvrirent le feu.
Les obus éclataient tout autour de nous.
Des hommes tombaient de tous côtés.
Certains n'eurent même pas le temps de pousser un cri ; d'autres appelaient leur mère.
Quelque part, au milieu de cette terrible tempête d'acier et de fumée…
mon voyage prit fin.

Je n'avais que dix-sept ans.
J'étais encore un jeune homme.

Les hommes de la 15e (Scottish) Division poursuivirent le combat et s'emparèrent de Martinpuich plus tard dans la journée, faisant des centaines de prisonniers allemands. Ce fut considéré comme un succès, mais, à la guerre, le succès se mesure souvent à l'aune de pertes insupportables.


Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
20260629_111531951_iOS.jpg (948.8 Kio) Consulté 83 fois


Contrairement à tant d'autres dont les corps ne furent jamais retrouvés, le mien fut récupéré par les équipes chargées d'inhumer les morts dans les jours qui suivirent. Je fus enterré avec dignité au cimetière militaire d'Adanac, à Miraumont, en France, où je repose encore aujourd'hui.
Chez moi, mon nom fut gravé sur le monument aux morts de High Blantyre, afin que ceux qui m'avaient connu puissent se souvenir non seulement de la manière dont j'étais mort, mais aussi du fait que j'avais vécu.
J'étais l'un des milliers de garçons qui brûlaient de servir leur pays avant d'être assez âgés pour comprendre ce que signifiait réellement la guerre.
J'avais menti sur mon âge parce que je croyais que le courage consistait à porter un fusil.
Aujourd'hui, j'espère que mon histoire rappellera à chacun que le courage ne se mesure pas à l'âge auquel un garçon est prêt à se battre, mais au prix auquel la paix est conquise.

Je m'appelle Cunningham Gray et j'aurai pour toujours dix-sept ans.


Texte, recherche historique et généalogique, Lorna Conaghan — traduction française Ingouf.


Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
Cimetière militaire Adanac, Miraumont, Somme, France. Photographie Ritchie Conaghan.
20260629_111541213_iOS 1.jpg (638.88 Kio) Consulté 83 fois



I Was Only a Boy – The Story of Private Cunningham Gray

My name is Cunningham Gray.
I was born in March 1899 in Charlestown, West Virginia, in the United States of America. My father, James Gray, and my mother, Jane Christie Gray, had travelled there from Scotland in search of a better life, like so many others at the time.
When I was just nine months old, my family made the long journey back across the Atlantic. In November 1899, we returned to Scotland and settled in Hamilton before moving to the mining community of High Blantyre, where my father earned his living in the coal pits. It was a hard life, but an honest one.

I never knew my mother.
In June 1900, only a month after giving birth to my baby brother Wilson, she died of peritonitis. I was too young to remember her smile, her voice or the comfort of being held in her arms. All I ever knew of her came through the stories my family shared. My father remarried later that same year, determined to give us the stability we desperately needed.
Ours was a large family. I had four brothers and four sisters. One brother and one sister had also been born in America, while the rest were born in various mining villages in Ayrshire, we moved every few years because my dad had to find work. We never had very much, but we had each other. We learned from an early age that everyone had to pull together if a family was to survive. Life wasn’t easy but we looked after each other.

As I grew older, Europe drifted ever closer to war.
When Britain declared war on Germany in August 1914, everything changed. Men from High Blantyre volunteered in their hundreds. Every week another neighbour, another friend, another father or brother left for war. Every family carried worry in their hearts. The village grew quieter, while the church bells seemed to toll more often than they ever had before.
I wanted to do my part and I desperately wanted to join them. I wanted to prove I was a man.
The trouble was…. I was still a child
I was only fifteen.

On the 27th of February 1915, I travelled to White City in London to enlist in the Argyll and Sutherland Highlanders. I knew full well they would never take me if I told them the truth.
So I lied.
When the recruiting sergeant asked how old I was, I looked him in the eye and told him I was nineteen years and four months old. My heart was pounding so loudly I thought he would hear it, my hands trembled but my voice did not. Somehow he believed me.
That single lie changed my life forever.

I was given the service number 3/8072. The "3/" showed that I had first joined the 3rd (Reserve) Battalion to learn how to become a soldier before being drafted to the 11th Battalion, Argyll and Sutherland Highlanders, part of the proud 15th (Scottish) Division.
Training was hard, but nothing could prepare me for France.

The Western Front was unlike anything I had imagined. Endless lines of muddy trenches stretched across the countryside. Water filled our boots. Rats ran over us as we tried to sleep. Lice lived in our uniforms. The smell of damp earth mixed with smoke, cordite and death. Day and night the guns roared until silence itself became unfamiliar.
Every morning I wondered if today would be my last.

My first major battle was Loos in September 1915.
It was the first great offensive I experienced, and the first time the British Army used poison gas. We advanced through clouds of choking fumes, shattered buildings and fields littered with bodies. We captured Loos village and fought towards Hill 70, but the cost was dreadful. Friends I had laughed beside only hours earlier lay still upon the battlefield. I began to realise that war was not the grand adventure I had imagined when I lied about my age.
Yet we carried on.
We were told victory was close, but what price would we pay for that to happen.

By the summer of 1916, we were moved south to another battlefield whose name would become infamous throughout the world...
The Somme.
For weeks we fought around Pozières Ridge, where the shelling was relentless, day after day the earth shook beneath our feet. Sleep became a memory. Fear became my constant companion. Trenches disappeared overnight. Men disappeared with them. We held positions, lost them, retook them and buried our friends whenever we could.
Then came the days before my final battle.

On 13 September 1916, our battalion moved into assembly trenches near Bécourt and Martinpuich. German shells landed around us throughout the day, while gas drifted across parts of the line. We waited.
On the 14th, officers quietly passed along the final orders. We checked our rifles, filled our ammunition pouches and rested as best we could. Rain turned the trenches into rivers of mud. None of us spoke very much. We all knew tomorrow would decide the fate of many of us.

Before dawn on 15 September 1916, word spread through the trenches that big new machines would be joining the attack.
They called them tanks.
None of us had ever seen anything like them before. Some men joked they would frighten the Germans into surrendering. Others simply stared into the darkness, wondering if they would even work.
At exactly 6:20 that morning, beneath the thunder of a creeping artillery barrage, the whistles blew and we climbed from our trenches and advanced towards the heavily defended German positions around Martinpuich.
The tanks crawled forward across No Man's Land, crushing barbed wire and silencing some machine-gun posts. But many became stuck in shell holes or broke down before reaching their objectives.
We kept going.
Then the German guns found us.
Machine-guns opened fire.
Shells burst around us
Men fell all around me.
Some never didn’t live long enough to cry out, while others called for their mums.
Somewhere amid that terrible storm of steel and smoke...
my journey ended.

I was only seventeen years old. Still just a boy.

The men of the 15th (Scottish) Division fought on and captured Martinpuich later that day, taking hundreds of German prisoners. It was considered a success, but success in war is often measured against unbearable loss.

Unlike so many others whose bodies were never found, mine was recovered from the battlefield by burial parties in the days that followed. I was laid to rest with dignity in Adanac Military Cemetery, Miraumont, France, where I remain today.
Back home, my name was etched into the High Blantyre War Memorial, where those who knew me could remember not only how I died, but that I had lived.
I was one of thousands of boys who longed to serve their country before we were old enough to understand what war meant.
I lied about my age because I believed courage meant carrying a rifle.
Now I hope my story reminds others that courage is not measured by how young a boy is willing to fight, but by how dearly peace is won.

My name is Cunningham Gray and I will be forever 17 years old.


Original biography written by Lorna Conaghan, Girvan, Scotland. Texte original anglais Lorna Conaghan.

Lien pour accéder à une version audio de ce texte :
https://youtu.be/wCaza3PXJ48?is=i47Ypff12M9SEgXr

Ces biographies sont diffusées depuis peu en Écosse dans le cadre d'un important travail de mémoire. Elles apparaissent pour la première fois sur un site francophone.

Bien cordialement.
Eric
Pièces jointes
Hamilton Advertiser, 14 octobre 1916. Recherche Lorna Conaghan.
Hamilton Advertiser, 14 octobre 1916. Recherche Lorna Conaghan.
IMG-20260922-WA0001.jpg (98.22 Kio) Consulté 83 fois
Répondre

Revenir à « Parcours »