9 mai 1915, attaque sur le front de Carency.

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jacques didier
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Re: 9 mai 1915, attaque sur le front de Carency.

Message par jacques didier » dim. oct. 17, 2010 12:51 pm

Bonjour,

Extrait du journal de guerre du chasseur à pied de 1ère classe Bourguignon (9e compagnie du 42e B.C.P.), frère de ma grand-mère, laquelle m'a transmise deux carnets.

Je quittais Givry le 7 mars 1915, en passant par Chalons, Dijon, St Florentin, Laroche, Sens, Paris, Le Bourget, où l'on resta 48 heures par un temps très froid. On continua en passant par Creil pour débarquer à Savy-Berlette, 15 kilomètres d'Arras. On rejoignit à pied le 42e bataillon de chasseurs qui cantonnait à Hermaville, 2 kilomètres d'Aubigny en Artois. Le lendemain, je montais aux tranchées devant Mont-Saint-Eloi et Carency. Il y avait 18 kilomètres de marche du cantonnement aux tranchées, on y est resté quatre jours. A cette époque les fusils faisaient plus de bruits que les canons, mais dans tout cela, je puis le dire rien ne m'émotionnera. Ce genre de vie continua jusqu'au 23 avril, entre-temps j'ai été quinze jours à l'infirmerie pour une petite bronchite. J'ai eu aussi le plaisir de voir deux fois mon frère qui était au 279e R.I. qui faisait brigade avec nous.
Le 23 avril, on allait pour douze jours au repos à Mingoval où l'on fit une petite fête au bataillon ; c'était pour nous donner du courage avec ce qui nous attendait. Le 5 mai, on reprenait les tranchées à peu près à la même place et le 9 mai qui était un dimanche, à 4 heures du matin, nous attaquions sur tout le front ; Carency, Neuville-Saint-Vaast, Notre-Dame de Lorette. Après un gros bombardement d'artillerie qui dura 6 heures et 18 explosions de mines chargées de 1000 à 3000 kilogrammes de poudre, qui ont bouleversé le terrain en faisant des trous de 8 à 10 mètres de profond, 8 mètres de diamètre et projeté des blocs de terre à une hauteur que je n'ai pu apprécier, j'ai ressenti comme un vrai tremblement de terre. A 10 heures, l'ordre d'attaque était donné. Ce n'était pas sans avoir un peu d'émotion que j'ai senti venir ce moment. En prenant nos dispositions de sortie, beaucoup de camarades furent blessés par l'artillerie allemande. Durant ce moment on risquait tous la mort. Un obus de 120 tomba au milieu d'une quinzaine d'hommes groupés et vint se placer entre mes jambes heureusement sans éclater. On en fut quitte pour la peur, mais l'on était enterré jusqu'aux genoux. Quelques minutes après on sortait de la tranchée par section de front sans hésiter et oubliant tout de la vie.
Je m'élançais à la baïonnette. Je n'avais pas fait 4 mètres qu'une balle, probablement française, me traversait le mollet gauche. Ce n’était rien et je ne m'arrêtais même pas. Lorsque j'arrivais sur la tranchée ennemie distante d’environ 50 mètres de la nôtre, que l'on avait franchie d'un bond ; environ à 10 mètres de celle-ci, je recevais, je crois une grenade entre les deux jambes. Du coup je tombais, je ne me sentais plus la force de marcher, je parvenais à me dégager de tout mon équipement, je ne bougeais que très lentement. Je faisais le mort, car je me trouvais en face d'une mitrailleuse dont les balles me passaient tout près du dos. Je parvenais à me panser. J’appliquais une partie de mon pansement individuel dans un trou d'une jambe, et l'autre dans l'autre. Avec ma cravate je me liais la jambe au-dessus de la blessure, et avec mon ceinturon je faisais autant à l'autre. Le spectacle était très triste, on entendait que cris et plaintes, tous mes camarades étaient presque tous blessés. Mon caporal, à 4 mètres à ma droite, avait deux balles dans la poitrine, il mourait dans la soirée. A ma gauche un autre avait la gorge tranchée d'une balle, il a du mourir quelques heures plus tard, car il avait cessé de se plaindre.
Quel triste champ d'agonie, quand la mort vous attend d'un instant à l'autre. De 10 heures à 6 heures du soir, les projectiles de toutes sortes ne cessaient de tomber, combien de fois j’ai cru mourir.
J'ai pleuré, prié et pensé à toute la famille, à tout mon passé. C’est vers 6 heures du soir, qu’un artilleur, sorti de la tranchée, vint à nous en rampant et prit sur son dos mon caporal qu'il ramena à la tranchée. Il revint à moi et fit de même avec plusieurs autres camarades, tout cela à quatre pattes. Je crois que cet artilleur avait bien mérité la croix de guerre, mais il n'y avait pas de témoin, ni d'officiers, pour le faire citer.
J’étais transporté au poste de secours où je recevais un léger pansement. De là, à la gare de Villers-au-Bois où l’on me mettait un bon pansement. Quelle surprise pour moi, c'était le docteur Cassel de Mirecourt qui me pansait, il m’avait reconnu par mon nom et tranquillisé sur mes blessures. J'avais perdu beaucoup de sang, mais je n'avais rien de cassé, ni de nerfs coupés, l'artère fémorale avait été épargnée. J'avais un gros trou à chaque cuisse, quant à la balle qui avait traversé le mollet ce n'était rien.
De cette ambulance, j’étais transporté en auto au village de Gauchin-Légal où j'ai reçu un vrai pansement à 11 heures du soir. J'ai beaucoup souffert durant les soins, je suis resté là trois jours, couché dans une grange, parce qu’il n'y avait plus de place dans le château qui servait d'ambulance. Ces trois jours m'ont paru long, on était dans cette grange plus de 150 blessés de toutes sortes, il y avait aussi des Allemands. Que de souffrances, de cris et de plaintes des mourants ; tous les jours au matin il y avait des morts. Je quittais cette ambulance pour aller toujours en auto, ce qui était fort pénible pour les blessés avec les secousses produites par les mauvaises routes, à Aubigny-en-Artois.
Arrivé pour prendre le train sanitaire, il n'y avait plus de place, je suis resté là jusqu'au lendemain soir. Le lendemain, on m’installait dans le train sanitaire à 8 heures du soir, direction Paris pour se rendre je ne sais où. La marche du train m’a été pénible, cela me provoquait des brûlures et comme de la paralysie. A Paris on apprenait que l'on allait sur la Normandie. Tous les blessés de mon wagon ont été descendus à Bernay, Sous-préfecture de l'Eure, le reste du train continua sa route pour une autre destination.
J’étais conduit à l'hôpital du Collège, tenu par les Dames de la Croix-Rouge et dirigé militairement. Installé dans une grande salle de 40 blessés, j'avais le lit n°13. Mme la Comtesse de ...et Mlle Madeleine Avenel prodiguaient les meilleurs soins. Je restais sept semaines sans bouger du lit. Je ne souffrais pas de trop, sauf lorsque que l'on me renouvelait les pansements. Huit jours après mon arrivée à l'hôpital, j'avais la visite de ma chère Marie. Vous ne vous doutez pas de la joie pour tous les deux ; elle resta sept jours. Ah ! Que j'étais heureux de l'avoir auprès de moi pour changer mes jambes de place dans le lit ! Il faisait très chaud en juin cette année ; les malades étaient exigeants à soigner.

Cordialement.
J. Didier


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alain chaupin
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Re: 9 mai 1915, attaque sur le front de Carency.

Message par alain chaupin » lun. oct. 18, 2010 8:33 am

Bonjour à tous
Merci Jacques de nous faire partager ce témoignage bouleversant et oh! combien réaliste sur la situation d'un homme ordinaire pris dans la tourmente des combats.
On peut s'interroger sur la résistance humaine et chercher ses limites dans des conditions comme celles-ci ?
Chaque nouveau témoignage nous plonge un peu plus dans l'horreur.
Nos petits soucis présents peuvent paraître bien dérisoires!
Amicalement
Alain
Ceux qui reviendront de cette guerre et qui auront comme moi passés par toutes les misères qu'un homme peut endurer avant de mourir, devra s'en souvenir, car chaque jour qu'il vivra sera pour lui un bonheur."
Gaston Olivier - mon Grand-Père
http://www.

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