L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

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vincent le calvez
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » dim. sept. 21, 2008 5:30 pm

Bonjour à tous,

Afin de retracer l'offensive du bois de la Folie en septembre 1915 (Neuville-Saint-Vaast). Je poste ici un long récit sur cette offensive, extrait de la revue L’Officier de réserve, recueil mensuel d’études et de renseignements militaires, n°3, 15e année, Édition des écoles de perfectionnement, mars 1936, p. 97.

Ce texte est anonyme et relate les combats du 3e bataillon du 28e RI. N'hésitez pas à faire part de vos remarques et commentaires.

Aujourd'hui, premier épisode :


- C’était en 1915, dit-il.
- La plus sale année de la guerre.
Georges Gaudy : les galons noirs

I. Prodromes
A la fin d’août 1915, le 3e Bataillon du 28e régiment d’infanterie est au repos à Petit-Houvin (Pas-de-Calais). Si l’on en croit de vagues rumeurs, une grande offensive est en préparation. Quelques officiers, retour de Saint-Pol, affirment que le « grand coup » est proche. Dans les boutiques les mieux achalandées de cette localité, siège du Q.G. de la Xe Armée, d’aimables vendeuses ont fait des confidences assez troublantes… Ces bruits d’une vaste opération prochaine reçoivent vite confirmation. Tout d’abord, le 31, après une brève prise d’armes, le général Joffre, à Mézières (1), s’est fait présenter les officiers de la division. Le général commandant en chef, qu’accompagnent de nombreux généraux dont le général Foch, a posé mille questions et cette curiosité n’a pas été sans intriguer. Certaines conversations ont été entendues et rapportées.
Tandis que sur le front des troupes le généralissime interroge et que le temps passe, un vif dialogue s’engage entre le colonel P…, commandant la 12e Brigade, et le colonel L…, commandant le 5e régiment d’infanterie. « L’objectif de ma Brigade est la cote 140 ! », dira le colonel P… – La Cote 140 ! c’est la fameuse cote au sud de Givenchy-en-Gohelle. Toutes les troupes qui combattent en Artois depuis mai connaissent ce môle puissant, devant lequel tant d’efforts sont demeurés vains. Une nouvelle fois, la crête Vimy-la-Folie va faire l’objet d’une offensive de grand style. Il n’est plus possible de douter des intentions du Haut Commandement.
De nouveaux indices viennent vite d’ailleurs confirmer les desseins du GQG.
Au lendemain de la revue de Mézières, le commandant du bataillon, le commandant H… [Hislaire] reçoit un nombre anormal de cartes et de plans directeurs qui portent tous une inscription fatidique : Neuville-Saint-Vaast. Bien que le destinataire de ces documents révélateurs se tient volontairement à l’écart et ne souffle mot, il est surpris, à plusieurs reprises, en train d’examiner avec attention des photos d’avions et croquis. Le commandant est un chef unanimement aimé et obéit. Aucune question indiscrète ne lui est posée ; commandants de compagnie et chefs de section n’en sont pas moins fixés. L’heure de la bataille est proche.

Le 5 septembre, un des coins du voile se lève. Le commandant remet à l’un des officiers du bataillon un plan des cinq-chemins, avec ordre de représenter sur le terrain les organisations allemandes qui ont fait de ce lieu un centre de résistance redoutable.
« Nous pourrions, ajoute-t-il sans commentaire, être appelés à attaquer sur ce point du front ».
Trois jours après, aux lisières de Petit-Houvin, au milieu des luzernes et des champs de betteraves, le bataillon pouvait aborder les Cinq-Chemins, la baïonnette haute… Inutile de dire que, malgré tous les mètres cube de terre remués, il avait été impossible de représenter en de si courts délais ce dédale compliqué de tranchées, de boyaux à demi obstrués, de barricades éventrées, ni surtout de donner une idée exacte de cette vaste étoile de chemins naturellement profonds, que les Allemands avaient creusés comme des carrières, pour y accumuler mille défenses. Seule l’imagination pouvait meubler de réseaux de fil de fer, de chevaux de frise, de trous d’obus ce paysage charmant d’Artois épargné par la guerre… Quoi qu’il en soit, tout le régiment, bataillon par bataillon, vint « répéter » l’attaque des Cinq-Chemins. Le 24e régiment d’infanterie, cantonné à Sibiville, pris également part à ces séances. Le général B… [Boulangé], commandant la Brigade, fit aux troupes l’honneur de sa présence.

Le 12 septembre, les officiers du régiment, sont convoqués au château d’Houvin-Houvigneul, quartier général de la division, pour être présentés au général d’Urbal, commandant l’armée. Tous les officiers de la division sont là, rassemblés dans les vastes salons du château. La tenue est brillante, digne du cadre. Si ce n’était la présence insolite d’une carte fixée au mur ou d’un téléphone garé sur une cheminée, entre deux ravissants bibelots, on se croirait loin de la guerre, à quelques réception officielle.
Vers 15 heures, l’auto du général d’Urbal s’arrête devant le perron du château. À peine entré, le commandant de l’armée, qu’accompagne le général commandant le 3e Corps d’armée, se fait présenter un à un les officiers de la division. Cette prise de contact achevée, le général d’Urbal donne l’ordre de fermer les portes, puis prend la parole :
« J’attends de vous, dit-il en substance, un gros effort. La Xe armée va attaquer sur un front de 40 kilomètres, en liaison au Nord avec l’armée britannique… Vous allez disposer de moyens formidables. L’opération projetée en Artois ne sera toutefois pas la principale ; une autre plus importante encore sera exécutée sur un autre point du front… Je compte spécialement sur votre énergie, sur celle des officiers du 3e Corps à qui encombrera une des tâches les plus délicates. Je vous invite à soigner l’entraînement de vos hommes, à les préparer à la grande poussée en avant qui va se déclencher, sans toutefois les mettre au courant des opérations envisagées, afin de garder sur tous ces projets le secret le plus absolu… Vous saurez, en temps utile, la date du grand événement..»
Sur ces mots, le général d’Urbal congédia l’assistance.

Le 15 septembre, une nouvelle réunion des officiers du régiment, plus intime cette fois, a lieu à Nuncq, au P.C. du colonel. Le général B…[Boulangé], commandant la 11e Brigade, et le général J… [Jacquot] sont présents. Les officiers reçoivent de la bouche même du commandant de la 6e Division certaines indications complémentaires. La 11e brigade attaquera par régiments successifs, le 24e RI en tête. Chaque régiment formera deux vagues d’assaut. Les quatre vagues de la brigade, disposées préalablement dans des parallèles de départ situées le plus près possible de la première ligne ennemie et en cours d’aménagement, s’élanceront à l’attaque à la même heure. Des liquides enflammés seront projetés quelques instants avant l’assaut. L’artillerie appuiera le mouvement en avant de l’infanterie par un tir d’obus incendiaires et asphyxiants. Des concentrations particulièrement violentes s’abattront sur le château et les bois de la Folie. Des unités de cavalerie, accompagnées de batteries volantes, suivront la progression de l’infanterie en marche vers la cote 140.

Dans les bataillons, un intense travail de réparation commence, que vient alimenter une masse énorme de cartes et de plans de toute espèce généreusement envoyés par l’autorité supérieure. La passionnante brochure du capitaine Laffargue sur l’attaque est l’objet d’une étude des plus attentives. Commandants de compagnie et chefs de section puisent dans le remarquable ouvrage de cet officier l’espérance des succès futurs.

Le 19 septembre, le général Foch arrive en automobile à Petit-Houvin, accompagné des généraux J… [Jacquot] et B… [Boulangé] L’ancien commandant de la 9e armée n’est guère connu des troupes du 3e corps. En cette année 1915, sa réputation n’est pas encore parvenue jusqu’à elles.
Le général Foch longe d’un pas rapide le front du bataillon et, s’adressant à quelques commandants de compagnie, pose diverses questions. L’extrême vivacité de sa parole surprend. La troupe mise au repos, le général appelle à lui les officiers, évoque à son tour l’offensive prochaine. Il parle avec de tels éclats de voix qu’à n’en pas douter tous les hommes du bataillon doivent l’entendre ; peut-être est-ce là son secret désir : « Il va falloir, s’écrie-t-il, agir par submersion, ne pas s’arrêter, inonder les tranchées allemandes d’une mer de baïonnettes, ne s’attarder devant aucune résistance, pousser à fond droit devant soi. »
Ce discours achevé, le général Foch quitte Petit-Houvin à toute vitesse, comme il est venu. Son « dynamisme » a laissé chacun sous le coup d’une impression considérable.

Ce même jour, parviennent au bureau du chef de corps des instructions détaillées concernant la tenue, le matériel à emporter. Rien n’est oublié : matériel de protection contre les gaz, panneaux de jalonnement, fanions-signaux pour correspondre avec l’artillerie, etc. Le 20 au soir, arrive l’ordre de mise en route. Une revue de départ est passée. Armes, campement, outils sont inspectés avec soin. Pour la première fois, date historique pour le régiment, le bataillon reçoit des casques, ce qui donne lieu à des divertissants essayages. Les hommes, qui maintenant savent à quelle grosse action ils vont prendre part, ne cachent pas un certain enthousiasme. L’espérance d’en finir est réelle. Pourtant, les officiers sont graves.
Le commandant H… [Hislaire] passe devant chaque compagnie et, en quelques paroles bien frappées, annonce ce que l’on attend du soldat. Quand la nuit arrive, une fois ces préparatifs terminés dans une atmosphère qui rappelle la mobilisation, le bataillon cherche en vain le sommeil. La fièvre longtemps empêche de fermer les yeux.

Notes :
1. 11e brigade, 6e division, 3e corps d’armée.
2. 13 kilomètres sud-est de Saint-Pol.
3. Étude adressée au général Foch.


La suite... demain !

Un grand merci à Alain Chaupin pour m'avoir transmis ce texte qui m'a bien éclairé pour comprendre la complexité de cette offensive !!!

Bon dimanche

Vincent
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vincent le calvez
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » lun. sept. 22, 2008 5:46 pm

Bonjour à tous,

Voici le [g]2e épisode[/g] : Le 28e RI est dans le village de notre ami Frédéric Videlaine : Mont-Saint-Eloy.


II. Montée en ligne

Le 21 septembre, le bataillon est lent à s’éveiller.
Pourtant de nombreux préparatifs restent à achever. On y met la dernière main dans un ordre parfait.

A 10 heures, l’escadron divisionnaire, en tenue de campagne complète, passe au grand trot dans le village. Décidément, la cavalerie sera bien de la fête, comme on l’a annoncé. A 15 heures, le bataillon s’embarque en camions, tandis qu’au loin la canonnade, qui ne cesse depuis dix jours, fait trembler le sol. Les cœurs sont ragaillardis, la troupe est admirable de confiance et d’allant. En avant !

A 18 heures, le bataillon débarque à la sortie Ouest de Mont-Saint-Éloy. Les compagnies, couvertes de poussière, se jettent dans un enclos où broutent quelques chevaux d’artillerie. Il faut attendre la nuit pour songer à se rapprocher des lignes. Dans les bois tout proches règne une grande animation. De lourds canons, dissimulés dans les buissons, ne cessent de tirer. Le vacarme est assourdissant. Vers l’Est, de nombreuses fusées s’allument dans le ciel de Neuville-Saint-Vaast ; mais le bruit des « départs » et des colonnes de ravitaillement qui passent à toute allure couvre la respiration puissante du front. Comme toujours, les hommes profitent de cet arrêt pour « casser la courte ». L’obscurité la plus complète règne bientôt. Un coup de corne retentit. Dociles, les sections courent aux faisceaux et le bataillon s’ébranle lourdement, en colonne par un, dans un bruit étouffé de faux pas et de campement mal arrimé. Pour la dernière fois, le commandant H… [Hislaire] prend la tête de son magnifique bataillon.

La traversée de Mont-Saint-Éloy ne se fait pas sans à coups. La rue centrale monte. Elle est parcourue en tout sens par de nombreux camions, se déplaçant sans crier gare, tous feux éteints. Point n’est besoin des quelques lueurs qui filtrent au fond des caves pour se rendre compte qu’une activité intense règne en ces lieux depuis la chute du jour. A chaque arrêt forcé —et Dieu sait s’il y en a – de brefs commandements font serrer la colonne. Des isolés, bonnet de police sur la tête, appartenant à toutes ces formations diverses qui meublent les arrières du champ de bataille, arrêtés sur le seuil des maisons, pour la plupart meurtriers, du village, regardent en silence ces ombres pesantes qui cheminent. C’est l’infanterie qui monte.
Un peu de lune paraît. Les faibles lueurs qu’elle projette éclairent un instant les fameuses tours déjà si mutilées. Mais si ce n’est pas le moment de s’apitoyer sur ces dévastations ; le bataillon pointe vers Berthonval, oblique vers le sud par un chemin de terre défoncé et poussiéreux, s’arrête, s’ébranle à nouveau, stoppe encore. Ordre est donné à voix basse de mettre sac à terre, les hommes s’allongent sur les bas-côtés. On attend, attentif au moindre mouvement… D’autres troupes sans doute doivent précéder le régiment.
Un grand silence s’est fait. D’une part, Mont-Saint-Eloy et ses encombrements sont dépassés ; d’autre part, les lignes ennemies sont à plus de 4 kilomètres. A cette heure, enfin, comme sur un signal d’un invisible chef d’orchestre, les artilleurs se sont tues. C’est à peine si, de temps en temps, quelques éclairs bruyants animent la nuit vers Souchez. Seules, d’éternelles fusées piquent dans le ciel et jalonnent le front.
Le carrefour 800 mètres Sud-Ouest de Berthonval marque l’origine d’un des boyaux desservant le secteur de Neuville-Saint-Vaast. Le bataillon, qui a repris le mouvement, y pénètre homme par homme. La masse vivante des compagnies est aspirée lentement par ce conduit filiforme, sinueux et noir, qui éventre la plaine. Cette fois, le boyau des Ponts, que le 28e avait laissé en août, étroit et impraticable, est maintenant une voie d’accès élargie et confortable. Des écriteaux ont été placés à chaque carrefour, les puisards sont soigneusement creusés. Les troupiers enregistrent ces détails avec satisfaction et en déduisent que l’offensive a été bien préparée.
Tout à coup, une violente fusillade éclate vers Écurie. Mille fusées multicolores jaillissent de terre. En se haussant sur les caillebotis, les plus grands peuvent à la dérobée jour d’un spectacle féérique. Barrage ! Allongez le tir ! Toutes ces demandes, exprimées en langage de feu par les deux adversaires au contact, provoquent sans délai l’intervention rageuse des artilleries. Les 75, dissimulés entre Mont-Saint-Éloy et La Targette, donnent de la voix et illuminent la plaine, tandis que l’incendie gagne peu à peu vers Neuville-Saint-Vaast et Souchez. Tout se calmera bientôt ; une fausse alerte de plus, sans doute !
Cependant, les Allemands bombardent avec leur artillerie lourde de la route de Béthune, si reconnaissable à sa belle rangée d’arbres, et le bataillon doit s’arrêter encore. Il lui faut attendre une vingtaine de minutes la fin du tir… La colonne repart ; mais cette fois c’est la course. Homme par homme, les compagnies franchissent au galop la fameuse route, qu’une herbe rare recouvre. L’air est encore saturé d’explosifs et de poussière roussie. Pas de pertes, mais la troupe commence à peiner. Il est près de minuit quand le bataillon, après une marche épuisante à travers mille tranchées et boyaux, arrive enfin en ligne. Les premières lueurs du jour paraissent bientôt derrière la Folie. Il a fallu toute une nuit pour parcourir moins de 6 kilomètres !


La suite, demain...

Bonne soirée !

Vincent
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carnot
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par carnot » lun. sept. 22, 2008 10:22 pm

bonjour Vincent,
merci beaucoup pour ces textes très intéressants sur cette terrible bataille de septembre 1915 autour de Neuville ( souvent moins citée que celle de mai )
bonne soirée à tous
bruno

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vincent le calvez
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » mar. sept. 23, 2008 9:02 am

Bonjour à tous,
Merci Bruno pour ton message,

Aujourd'hui, 3e partie du récit. Le sous-lieutenant Jean Galtier trouve la mort. Il était arrivé au 28e RI en tant qu'aspirant en avril 1915.

Image

Alors que le temps était clément, les nuages arrivent et un orage éclate. Les poilus vont piétiner dans la boue et sous la pluie jusqu'au jour J.


III. Veillée d’armes

Le secteur des Cinq-Chemins – cote 123 n’est inconnu pour le bataillon, qui l’a occupé de longues semaines le mois précédent. Cependant, officiers, sous-officiers et soldats, une fois franchi le chemin des Pylones (1), éprouvent quelque difficulté à se reconnaître. La physionomie des lignes françaises est, en effet, profondément modifiée. Au départ du 28e, la première ligne passait à plusieurs centaines de mètres des tranchées allemandes ; cette fois, à la suite des travaux entrepris par la 130e division, les deux adversaires sont au contact. De nombreuses sapes, reliées entre elles par des parallèles portant les désignations suivantes : P. 60, P. 40 et précédées elles-mêmes d’antennes creusées en sape russe, ont été construites. L’ancienne première ligne (P.4) fait figure de ligne de soutien. Les vagues d’assaut devront jaillir de ces différentes parallèles. Le dispositif d’attaque est inscrit sur le terrain.

Une rapide reconnaissance des lieux permet à chacun de s’orienter. Le bataillon est dans P. 40. En avant de lui et sous sa protection immédiate, les hommes du 24e creusent des sapes russes avec ardeur. Il y a là, en avant de l’ancienne première ligne, une accumulation d’hommes vraiment extraordinaire et il est impossible que les Allemands, dont les créneaux sont à quelques mètres, ne se doutent pas de ces préparatifs. L’ennemi se charge d’ailleurs de rappeler sa présence. De temps en temps, un coup de fusil bien ajusté ébrèche un sac à terre ou fracasse la tête d’un imprudent.

A 6 heures, il fait tout à fait jour ; le temps est heureusement au beau. Tandis que quelques guetteurs veillent, le reste du bataillon s’efforce de réparer les fatigues de la nuit. Hélas ! P. 40 n’offre pas les commodités de l’ancienne première ligne ; aucune niche n’y a été aménagée, il est impossible de s’étendre et l’on doit dormir assis, en dépit des allées et venues incessantes des corvées.

A midi, tout le monde est réveillé. L’artillerie française exécute des tirs massifs sur les organisations allemandes. Le bois de la Folie brûle. Cependant, le bombardement semble négliger la première ligne ennemie. Comment d’ailleurs notre artillerie pourrait-elle tirer sur cet objectif sans atteindre l’infanterie amie qui creuse dans des sapes ? Les Allemands semblent profiter d’ailleurs largement de cette situation pour refaire tout à leur aise leurs tranchées les plus avancées. Par dessus la bigarrure de leurs sacs de terre, on voit de larges pelletées de terre sauter en l’air.

A 16 heures, le chef d’escadron D…, du 11e d’Artillerie, qu’accompagnent un sous-lieutenant et un aspirant, passe dans le secteur et se fait préciser, entre deux observations, la situation des éléments en contact. Sa présence réconforte. Elle prouve que l’infanterie ne sera pas lancée à l’attaque sans appui.

A la nuit, quelques mouvements de remise en ordre s’effectuent dans le bataillon. Certaines compagnies sans doute à cause des abris inutilisables, sont reportées vers P.4, l’ancienne première ligne. Ces déplacements ont-ils été aperçus ? toujours est-il que quelques 150 bien ajustés tombent dans P. 60. Plusieurs hommes sont blessés.

A minuit, brusque réveil pour la compagnie de réserve du bataillon. Cette unité reçoit l’ordre d’aller enlever les fils de fer entre P.4 et P. 60. Il faut alerter les hommes qui ronflent dans les gourbis. A voix basse, chacun est mis au courant de la tâche à accomplir ; puis, le parapet vite enjambé, les cisailles fonctionnent sans bruit. La lune, heureusement voilée par des nuages de plus en plus nombreux, éclaire par instant la scène. Des balles siffles, des fusées indiscrètes s’élèvent. Il faut sans cesse se figer en un interminable garde à vous ou se jeter au sol, la face contre terre. Malgré toutes les précautions prises, le sous-lieutenant G… [Galtier] de la 10e Compagnie et le caporal B… [Bignet], de la 12e, sont mortellement frappés. Vers deux heures du matin, la mission étant terminée, les abris sont réoccupés. La troupe se rendort.

Le 23 septembre, le bombardement des lignes allemandes reprend, dès le jour, avec vigueur. La canonnade durera toute la journée. Cette fois, l’artillerie de tranchée est de la partie. Les hommes suivent avec curiosité la trajectoire basculante des torpilles. Le tir paraît bien ajusté. De nombreux avions français patrouillent dans le ciel. Dans P.4, P. 60 et P. 40, c’est toujours l’entassement de la veille. Voici même de nouveaux visages. Ce sont d’abord des hommes du génie qui, après avoir pris possession des sapes russes, glissent sous les fils de fer ennemis des charges de cheddite. Les explosions commenceront à la nuit. P.4, où pleuvent à verse des débris de toute sorte et des blocs de terre, est abandonné un instant. Le vacarme est assourdissant : les nerfs sont soumis à une rude épreuve. Voici, enfin, les équipes spéciales chargées de projeter sur l’ennemi des liquides enflammés. La mise en place de leur matériel paraît bien compliquée. Ce renfort de choix n’a guère de chance.

Vers minuit, un orage éclate. Tandis que le bombardement continue, des éclairs sillonnent le ciel, la pluie tombe, les tranchées sont pleines d’eau. A une heure du matin (24 septembre), brève accalmie. Le bataillon essaye de dormir. Cette attente de l’heure H éprouve singulièrement la troupe.

A 13 heures, ordre est reçu d’évacuer non seulement la première ligne, mais encore P. 60 et P. 4. L’artillerie lourde va enfin prendre à partie la première ligne ennemie et le carrefour des Cinq-Chemins. Les compagnies se réfugient dans les places d’armes. En peu d’instants, tout le front allemand n’est qu’une succession de volcans. Les éclatements succèdent aux éclatements ; c’est à peine si, dans la fumée et la poussière, on peut distinguer les formidables défenses de l’adversaire.

A 16 heures, le bombardement augmente soudain d’intensité ; de nombreux éclats, chauds comme des braises, percutent en deça de P.4 ; des sacs de terre, des pieux sont projetés dans tous les sens. Serait-ce l’attaque ? Le bataillon n’a pas d’ordre ; les Allemands par contre déclenchent le barrage. Un obus de gros calibre anéantit toute une section dans un abri. Vers 17 heures, tout se tait, la première ligne est réoccupée. De nombreux coups courts l’ont frappée et de gros travaux sont nécessaires pour la remettre en état. En face, les Allemands ripostent toujours à coups de fusil et de mitrailleuse. On espérait le silence…

A 18 heures, il pleut. A 19 heures, le personnel des équipes de lance-flammes fait à nouveau son apparition. A 22 heures, le 24e RI, relève le 28e I.
Le 25 septembre sera donc le jour J.

Note :
1. Chemin reliant Neuville-Saint-Vaast au Cabaret rouge.


La suite : jeudi.

Très bonne journée.

Vincent

PS : pour vous orienter, la carte du secteur :

http://vlecalvez.free.fr/cartefoliematrice.pdf
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par HT62 » mar. sept. 23, 2008 9:09 am

Bonjour Vincent, bonjour à tous,

Vincent : bravo pour le travail : ce plan de tranchées est très bien réalisé ! :D
Amicalement, Hervé.
Les régiments de Béthune et Saint-Omer : les Poilus du Pas de Calais et d'ailleurs :

http://bethune73ri.canalblog.com/

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NOUVEAU : http://dunkerque110eri.canalblog.com/

Recensement des Poilus des 16e et 56e BCP

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Laurent59
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par Laurent59 » mar. sept. 23, 2008 11:24 am


PS : pour vous orienter, la carte du secteur :

http://vlecalvez.free.fr/cartefoliematrice.pdf
Salut Vincent, quel logiciel utilises tu ?

Laurent :hello:
Histoire du soldat François Louchart 72ème RI .
Site du 72e et 272e RI Régiments Picards dans la grande guerre.
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vincent le calvez
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » mar. sept. 23, 2008 12:24 pm

Bonjour Laurent,

Pour faire les cartes, j'utilise Illustrator. Je copie les originaux à l'aide de "calques".

Bien à toi

Vincent
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » jeu. sept. 25, 2008 10:02 am

Bonjour à tous,

Triste journée pour l'Artois et la Champagne : le 25 septembre 1915.

Voici aujourd'hui la 4e partie : c'est l'offensive générale déclenchée vers midi.


Le 25 septembre
Le 25 septembre, dès l’aurore, une animation extraordinaire règne dans le secteur. Ce ne sont qu’allées et venues incessantes : officiers des 24e et 28e en reconnaissance, corvées de territoriaux apportant des grandes ou du matériel sanitaire, etc. Le bataillon effectue vers le Nord, vers la cote 123, un glissement de quelques centaines de mètres. Le 24e régiment d’infanterie occupe P. 60 et P. 40. Le 28e se masse dans P. 4. Selon les apparences, l’attaque ne saurait tarder, mais personne ne sait au juste quand la brigade va se ruer sur l’ennemi. Pour l’instant, le bombardement des lignes allemandes continue avec une grande violence. L’artillerie de tranchée donne à plein. Les hommes essayent de manger, mais ces déplacements latéraux, destinés sans doute à mettre les unités face à leurs objectifs, empêchent d’ouvrir la moindre boîte de conserve. L’air, assourdi par le vacarme des explosions, chargés de terre et de soufre, est irrespirable.

Voici le commandant de M…[de Montluc ?], du 24e. Beaucoup d’officiers du 28e où il a, voici quelques mois, exercé un commandement, le connaissent et vont à lui. « L’attaque, dit-il, aura lieu à 12h25. » Il est 11h35.

Le bataillon n’a pas encore envoyé d’ordres. Les compagnies vont-elles déboucher de P.4 ou bien, après la sortie du 24e, vont-elles prendre leur départ dans P. 60 ? Il est à craindre que le passage de P.4 en P.60 par des sapes étroites ne ralentisse le mouvement en avant. C’est pourtant ce qui semble se réaliser. Une poussée venue on ne sait d’où entraîne la compagnie vers la première ligne, par des boyaux desservant P. 60.

Pour l’instant, au sein même des unités, toute liaison est devenue impossible. Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, tout est confondu. Les hommes genoux contre genoux. Le fusil entre les jambes, sont accroupis sur leur sac. L’encombrement est à son comble. Aucun commandement n’est possible. Dans ce dédale inextricable de tranchées, sous ces trajectoires sifflantes où chacun est enterré vivant, comment voir sa troupe et être entendu d’elle ? Cependant l’enthousiasme est grand. Le bruit court que les Anglais ont pris l’offensive et occupé Loos. Cette nouvelle exalte le moral.

12h25. Avec un bruit de jet d’eau un liquide jaune s’élève de P.40. Les lance-flammes entrent en action. Tous les trente mètres environ, des morceaux d’amadon incandescents, projetés en l’air par d’invisibles bras, voltigent en direction des tranchées allemandes.
Vers Neuville et au delà – le terrain légèrement en pente permet d’observer cette partie du secteur – c’est le même spectacle. Une forte odeur de goudron saisit la gorge.
Bien que par endroits, en avant de la première ligne, d’énormes flammes jaillissent et soulèvent d’épaisses colonnes de fumée noire. Il semble que l’incendie ne s’est pas propagé partout, notamment devant les Cinq-Chemins.
Du côté allemand, une fusillade nourrie s’élève. Sa violence surprend. De nombreuses balles ricochent. Même au fond des sapes, il faut se faire tout petit. Les minutes passent sans que faiblisse le feu ennemi. Tous en déduisent instinctivement que le mouvement vers P. 60 est arrêté. De fait, les compagnies sont toujours embouteillées en colonne par un dans les sapes. Serait-ce l’échec ? Personne n’ose le dire, mais il suffit de regarder les visages pour voir l’incertitude atroce qui les crispe.
Soudain une forme humaine venant de la plaine s’abat au-dessus même de la sape 10. Quelques mitrailleurs témoins de cette chute tirent le blessé par les pans de sa capote et le font glisser au fond du boyau. C’est le commandant de M…
Sans doute cet officier, voyant que les premières vagues ne débouchaient pas, bien que marchant en 2e ligne, s’est-il élancé en avant, en tête de son bataillon. Il est là, blême, grièvement frappé d’une balle au ventre. On s’empresse autour de lui. Son maréchal des logis accourt, un infirmier l’accompagne. Avec d’infinies précautions, le blessé est tiré par les pieds vers P.4. Sa canne et sa gourde demeurent sur le sol…
Cependant la sape 10 ne se décongestionne toujours pas et le mouvement vers l’avant semble à jamais enrayé. Un cri venant de l’avant circule de bouche en bouche : « Des cartouches ! Des cartouches ! » Les hommes angoissés transmettent le message comme des automates. Que se passe-t-il ? Qui lance cette demande incompréhensible ? Impossible de savoir ni même de voir. Un commandant de compagnie décide de prélever quelques paquets de cartouches sur les dotations individuelles. Maintenant ce sont des grenades que l’on réclame… On entend, de fait, des explosions en première ligne. Quelques caisses envoyées de P.4 passent de main en main.
« Des renforts allemands arrivent dans la plaine ! », crie-t-on tout à coup. Les plus calmes s’opposent à la propagation d’une telle nouvelle. Sans d’énergiques interventions, le désordre pourrait dégénérer en panique.
La fusillade s’est un peu calmée. Ordre est transmis de reculer. Les compagnies refluent dans P.4. Elles y trouvent le maréchal des logis B…, agent de liaison du chef de bataillon H… [Hislaire] Le visage décomposé, le sous-officier réclame avec une grande force le capitaine F… [Frémont], commandant la 10e Compagnie [la 12e Compagnie ?] :
« Le commandant vient d’être tué » s’écrie-t-il.
A l’annonce de cette nouvelle, plusieurs hommes sanglotent… La disparition du commandant H… pèsera sur le bataillon pendant toute la campagne.

Un obus de gros calibre percute P.4. Le sergent M. est enseveli. On le dégage, le malheureux a perdu l’usage de la parole. Un silence étrange règne maintenant sur ce coin du champ de bataille. Les hommes, résignés, ce sont affalés dans la tranchée ; beaucoup ferment les yeux. Un caporal se précipite : « Nous avançons à droite, regardez », s’écrie-t-il. De fait, au sud-est des Cinq-Chemins, à 8 ou 900 mètres, on distingue nettement quelques fantassins amis, qui baïonnette au canon, enjambent des tranchées et filent au pas gymnastique en direction de la Folie. On suit ces braves. On voudrait les appuyer, les rejoindre, se jeter dans la brèche d’autant qu’un renfort ne paraît les suivre.
Vers la Folie, des fanions rouges, mus par des mains françaises se balancent d’un mouvement lent et régulier. A n’en pas douter, nos éléments avancés réclament de l’aide et le bataillon est toujours dans P.4, bloqué, inutilisé, sans chef !

Tandis que le jour s’achève sur cette tragédie, la pluie commence à tomber. Les tranchées se transforment en ruisseaux, il n’est plus possible de demeurer assis. Quelques blessés, d’une pâleur effrayante, passent : à les croire, P.40 est pleine de sang.
L’explosion d’un obus lacrymogène est le seul indicent de cette fin de journée. De nombreux hommes, non encore habitués à ce genre de projectile, s’échappent en criant. Il faut menacer pour être obéi. Ordre est reçu de passer la nuit sur place. Chacun s’organise et se case dans P.4, tandis que reprend le bombardement des lignes allemandes.



Pour info :
Voici une proposition de schéma du dispositif d'attaque du 25 septembre 1915. Les bataillons du 28e RI se trouvent derrière le 24e RI : http://vlecalvez.free.fr/schema25septembre1915_11h.html

Voici aussi un autre plan montrant la situation à 16 heures :

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Bonne lecture et bonne journée

Bien à vous

Vincent
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par vincent le calvez » jeu. sept. 25, 2008 10:09 am

Rebonjour,

Pour ceux qui ne connaissent pas le secteur, j'encourage les lecteurs à lire (ou à relire) les pages consacrées par Stéphan aux hommes du 74e RI. Le 74e RI se trouve à la droite du 28e RI.

http://74eri.canalblog.com/archives/4__ ... index.html

Dans la même offensive et le même secteur, on retrouve le 36e RI, le 129e RI et le 119e RI. J'espère ainsi que les amis Jérôme, François, Xavier et Benoît et Éric apporteront prochainement des éléments sur ces terribles combats.

Au 28e RI et au 119e RI, il y a les frères Pagès, tous les deux seront touchés par cette offensive...

Bien à vous

Vincent
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Re: L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

Message par Xavier_76 » jeu. sept. 25, 2008 4:36 pm

Bonjour à tous, Bonjour Vincent,

Voici le récit du soldat Vincent Martin, 2e compagnie du 119e RI qui raconte l'attaque sur le Bois de la Folie :

La préparation de l’attaque du 25 septembre 1915, diversion d'Artois

Qu'est-ce que l'on ne nous a pas fait faire comme terrassement !
D'abord des sapes souterraines partant de la tranchée de première ligne distantes chacune de vingt à vingt-cinq mètres environ sous une épaisseur 50 cm de terre et allant déboucher devant l'ennemi à peu près à vingt-cinq mètres de lui; de chaque sape, nous ne pouvions déboucher qu'un seul homme à la fois. Devant les travaux de terrassement, l'ennemi se trouve averti par de tels amas de terre et se méfie de nos intentions; néanmoins, resté calme il n'a pas bougé. Notre commandement avait aussi envisagé de lancer la cavalerie (comme il le fit en Champagne le même jour) et fit préparer, à l'arrière, des claies pour franchir les tranchées transversales. Devant l'énormité des tranchées et la bêtise de ce travail impossible, rien ne fut fait. Après un bombardement de 72 heures, où toute l'artillerie dont nous disposons est mise en œuvre, pour anéantir tous les allemands se trouvant devant nous, c'est encore nous, fantassins : hommes, gradés et officiers jusqu'au commandant, qui allons nous faire tuer pour la gloire de nos généraux massacreurs et incapables tellement ils se trouvent ignorants de la situation. Dés le commencement du bombardement, le 19 septembre, les allemands, avertis, ont eu leurs tranchées de deuxième et troisième ligne complètement nivelées. Ils se sont réfugiés tous dans la première ligne où pas un seul obus n'était tombé; de là, ils vont nous recevoir lors de l'attaque sans coup férir.

Le deuxième pressentiment de la mort, je l’ai vu ici


Quelques jours avant l'attaque, nous sommes envoyés au repos à Acq, à l'ouest d'Arras; mais un repos qui me laisse présager une catastrophe pour nous, français.
J'avais un charmant camarade originaire de Saint Martin la Garenne à 3 kilomètres de Dennemont en direction de Vétheuil, Emile Hottot, sergent au 28éme régiment (ndlr : plutot 24e RI) d'infanterie de notre division ayant fait partie, avant la guerre, comme Fernand et moi, de la société de préparation militaire de Follainville-Dennemont; il venait me voir, son régiment étant cantonné dans les environs comme le nôtre. Pendant les 3 jours où nous fûmes là, il vint me voir et ne me quitta pas sauf à l'heure des repas et le soir. Au début je n'y prêtais aucune attention, bien content de converser avec lui; mais devant son air pensif, réservé et sérieux, je conclus qu'il devait se passer en lui (autrefois je l’avais connu si gai) quelque chose d'anormal. Jamais auparavant je ne l'avais vu venir me voir, je me suis alors demandé :"Est-ce un sentiment de camaraderie qui le pousse". Après tout ce que nous avions passé, lui et moi, depuis un an dans des combats incessants, nous ne restions plus beaucoup de rescapés dans nos unités primitives et dans nos pays de Dennemont et de Saint Martin la Garenne, nous, les jeunes du moment, étions restés peu nombreux déjà. Lui aussi était allé en permission dés le premier départ en juillet 1915.

L'attaque du 25 septembre, devant le bois de la Folie, Vimy cotes 119-140


Ce jour-là, tout est prêt; le commandement français a annoncé qu'il ne restait plus rien devant nous en raison des quantités énormes de pièces d'artillerie de tous calibres qui, dans un vacarme infernal de soixante douze heures, avaient déversé des obus sur les tranchées ennemies. Les pompiers de Paris entrent scène avec leurs lances chargées de liquides enflammés, mais ceux-ci n'atteignent pas la première tranchée ennemie qui, de surcroît, na pas reçu un seul obus et où tous les allemands se sont réfugiés. C'était un spectacle terrifiant.
Le commandement, loin derrière, ne connaît pas ces renseignements ou pense "On verra bien! Nous défoncerons le front allemand!". Dans cette circonstance qu'a fait notre aviation pour renseigner le commandement? Absolument rien. Nous avions pourtant de sacrés as dans cette nouvelle arme, mais pour mon compte personnel et pour beaucoup de mes camarades, nous n'avons vu aucun avion de renseignement français survoler les premières lignes allemandes avant l'attaque; alors que chez eux, le 23 août 1914 à Charleroi, un "Taube" de renseignement nous survolait et scrutait nos positions à deux cents mètres au-dessus de nous, voilà la vérité! Si le commandement français avait eu ces renseignements, il n'aurait tout de même pas déclenché une telle attaque! On n'en sait rien après tout : nos généraux de l'arrière étaient tellement confiants et malheureusement ce sera longtemps encore leur point de vue :"Nous lancer devant les mitrailleuses allemandes pour les impressionner".
Le matin, avant l'attaque, nous avions touché du rhum à pleins seaux afin de nous doper; me trouvant avec mon escouade à l'extrême droite de la compagnie, harcelé par mes hommes qui n'avaient rien reçu, j'allais voir le capitaine Waetcher, mon commandant de compagnie, qui m'en donna un seau entier en me disant :"Tiens, mon vieux Martin prends ce qu'il te faudra, toi et tes hommes, et rapporte moi ensuite le reste" ce qui fut fait. J'avais confiance en lui; partis au front ensemble au 1er bataillon de la 1ère compagnie de mon camarade Fernand, il eût pu me demander l'impossible que je l'aurais tenté.
Il partit au devant des allemands à la première vague d'assaut avec sa 2ème compagnie, accompagné de son sergent-major et , par un fait du hasard, je les ai retrouvés tous les deux à la 3ème vague d'assaut dans un trou d'obus et m'y suis réfugié aussi. Le capitaine étant blessé, il nous était impossible de chercher à rejoindre notre tranchée de départ sans nous faire tuer, les mitrailleuses et tirailleurs ennemis sont braqués sur tous ceux qui relèvent la tête. Les autres camarades en ligne à côté de nous, le nez par terre, sont morts. La nuit venue, les combattants valides réfugiés dans les trous d'obus se laissèrent tomber en rampant dans les têtes de sapes qui avaient été creusées par chacun de nous, mais dès que j'y fus arrivé elles étaient bourrées de morts et de blessés. J'ai passé la nuit sur le cadavre d'un ancien camarade que j'ai mis sur le ventre afin de pouvoir m'asseoir sur son sac qu'il avait encore sur le dos. Quelle horreur! Le jour venu nos brancardiers dégagèrent les morts et blessés et nous les rescapés, emprisonnés dans ces maudites sapes, sous cinquante centimètres de terre, nous reprîmes notre place de combattants dans la tranchée de départ où nous sommes maintenant aussi regroupés. Nous pouvons alors constater l'horrible spectacle des morts qu'il y a devant nous : trois lignes successives de cadavres en bleu horizon, le derrière en l'air, l'arme à la main, tournés vers l'ennemi qui les avait tués! On ne put rester sur cet échec, pensez donc! Il fallait crever le front allemand; le 26 septembre, au point du jour, notre 1er bataillon renouvelle ses assauts afin de tâter l'ennemi; celui-ci est toujours là en force et lui n'a pas eu de pertes : il brise aussitôt notre élan.

Plan de l'attaque du Bois de la Folie

A 17 heures, nouvelle attaque générale dans les mêmes conditions que la veille, avec l'appui de 2 compagnies du 407ème régiment d'infanterie; même insuccès. Le commandant Siau de notre bataillon, qui avait remplacé le commandant tué pendant la retraite de Charleroi, est tué d'une balle au front. Les pertes en hommes et en cadres sont énormes. Ce n'est plus trois lignes successives de cadavres qu'il y a devant nous, mais six maintenant.


J'avais un camarade réserviste de ma section qui se nommait Sonneville dit "le gros Louis" parce qu'à la mobilisation le 2 août 1914, on lui avait donné le plus grand des ceinturons que l'on puisse trouver. Mais déjà, au 25 septembre 1915 "il avait fait de l'exercice" et, ma foi, il réussissait à boucler son ceinturon sans avoir besoin d'un lacet de soulier, comme auparavant, pour rejoindre les deux bouts. C'était un charmant camarade, depuis le début, 5 août 1914, il était avec nous. II fut tué le 25 septembre à la première attaque alors que son ordre de rappel était arrivé depuis la veille au général commandant la 12ème brigade. On l'a laissé tuer avant de le renvoyer. II devait retourner travailler à l'arsenal de Puteaux. C'est encore là une fatalité insigne du sort! Quelle malchance il aurait dû être parti! Il aimait à nous raconter ses habitudes journalières : le bistrot du coin etc...

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Le 119ème régiment d'infanterie épuisé est relevé dans la soirée par le 407ème régiment d'infanterie et vient se réorganiser un peu en arrière dans les abris de la route nationale de Béthune à la Targette. Le surlendemain 28 septembre le 119ème régiment d'infanterie alerté, reçoit l'ordre de se porter en avant pour appuyer une nouvelle attaque exécutée par le 407ème. La première ligne allemande est prise; le 407ème étant à bout de souffle, le 119ème prend à son compte à partir de 16 heures la continuation de l'attaque et, après un combat acharné qui dura jusqu'à la nuit, parvint jusqu'à la troisième ligne allemande ramenant de nombreux prisonniers. Lorsque j'ai franchi cette première ligne où tant de fois nous nous étions brisés dessus, nous pouvions constater que nous avions à faire à des défenseurs maîtres dans l'art d'organisation du terrain.

Le communiqué officiel du 7 octobre signale que depuis le 25 septembre 1915 en Champagne, nous avons perdu 143 500 hommes dont 21 500 tués, 81 000 disparus et 41 000 blessés évacués. Je ne sais combien nous avons eu de pertes en Artois, mais depuis le 9 mai 1915 où la bataille ne cesse, nous ne sommes pas loin, si ce n'est plus, d'égaler celles subies en Champagne bien que le front d'attaque soit plus restreint mais tout aussi violent. Un ancien camarade de Dennemont qui est sorti indemne de l'attaque du 25 septembre en Champagne, me relatait dernièrement que c'est grâce à un trou d'obus où il s'est réfugié qu'il a dû d'avoir la vie sauve.


Durant la période du 28 septembre au 7 octobre, nous occupons d'anciennes positions allemandes au nord de Neuville-Saint Vaast devant le bois de la Folie; ces tranchées, repérées au mètre près par l'ennemi, sont soumises à de violents bombardements d'obus de 210 venant du massif boisé au nord, ne nous laissant aucun répit. Le 1er octobre le sergent-major de la 2ème compagnie, venu du train de combat en première ligne, apportait le prêt de la compagnie et la solde des officiers et sous-officiers à solde mensuelle quand il a été tué par un obus dans un ancien abri allemand ainsi que tous les sous-officiers de la compagnie. C'est avec lui et le capitaine Waetcher blessé que je m'étais réfugié dans le même trou d'obus le 25 septembre précédent, premier jour de l'attaque.


Devant les difficultés énormes que les sergents-majors rencontraient depuis le début de la guerre pour établir convenablement leur comptabilité, le commandement avait décidé que ceux-ci resteraient en arrière pour assurer la continuité de tous les renseignements comptables; le sergent fourrier lui communiquant chaque jour la situation-rapport de la compagnie.


C'est à l'occasion de cette triste histoire que je fus nommé sergent. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, nous fûmes relevés de ce secteur et nous avons bivouaqué à Aubigny sur les bords de la Scarpe dans un pré; arrivés vers minuit nous nous sommes allongés sur notre toile de tente, nous séparant ainsi de l'herbe humide de cette époque. Le lendemain, après avoir bien dormi, je me suis réveillé avec une douleur à l'épaule gauche, douleur que j'ai conservée plus de vingt ans et qui allait en s'aggravant. Ce n'est qu'entre 1940 et 1942 alors que j'étais replié avec mon dépôt dans le Midi à Mirande, Auch et Toulouse, que cette douleur a disparu. Impossible parfois de lever le bras au dessus de l'horizontale sans qu'un craquement douloureux ne se produise aussitôt. Il a fallu la drôle de guerre de 1939-1945 pour que ma douleur physique disparaisse, mais non ma douleur morale beaucoup plus dangereuse. Pillé après mon départ par les allemands qui, dans mon ancien képi d'adjudant, ont fait leurs besoins naturels, volé ma médaille militaire et mes croix de guerre, aidés par des réfugiés français ou alliés qui ont occupé notre maison à Giverny, pays de Claude Monet, où nous habitions avec ma femme et mes enfants. Nous avons subi des pertes considérables en regard de l'allocation minime que nous avons perçue. Mais revenons à la guerre 1914-1918.

Lorsque nous fûmes enlevés par camions d'Aubigny le 8 octobre 1915 et, après avoir rejoint le cantonnement de Prévent, je partis m'informer auprès des officiers et sous-officiers de la compagnie du 28ème régiment d'infanterie de notre division, du sort de mon camarade Emile Hottot, de St Martin la Garenne. Il ne m'avait pas quitté durant les trois jours que nous avions passés à Acq avant les attaques du 25 septembre au 7 octobre à l'ouest d'Arras devant le bois de la Folie : il fut tué le 25 septembre à la première vague! Il avait pressenti sa mort avant l'attaque.

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La 2ème compagnie du 119ème régiment d'infanterie n'ayant plus aucun sous-officier je fus nommé sergent avec un camarade Emile Vivien de Buchy en Seine Maritime. Nous avons été affectés à la 10 ème compagnie de notre régiment. Nous regrettâmes notre 2ème compagnie où je laissais mes anciens camarades rescapés du début de la campagne.

http://pagesperso-orange.fr/119RI/journalmartin.html

Amicalement

Xavier
Mes recherches : le 119e RI
Le site du 119e RI : http://pagesperso-orange.fr/119RI

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