Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

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Eric Mansuy
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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » jeu. déc. 10, 2015 1:49 pm

Bonjour à tous,

Pour faire suite à ce sujet http://pages14-18.mesdiscussions.net/pa ... htm#t26871 , la traduction des derniers paragraphes de l'article "World War I : Wasted Lives on Armistice Day" ("Première Guerre mondiale : des vies gâchées le 11 novembre" : http://www.historynet.com/world-war-i-w ... ce-day.htm ).

The army claimed to have put a hundred clerks to work on the subcommittee’s request for the number of AEF casualties that occurred from midnight November 10 to 11 o’clock the next morning. The figures provided by the adjutant general’s office were 268 killed in action and 2,769 seriously wounded. These figures, however, failed to include divisions fighting with the British and French north of Paris and do not square with reports from individual units on the ground that day. The official tally for the 28th Division, for example, showed zero men killed in action on November 11, but in individual reports from field officers requested by the subcommittee, the commander of one brigade alone of the 28th reported for that date, ‘My casualties were 191 killed and wounded.’ Taking into account the unreported divisions and other underreported information, a conservative total of 320 Americans killed and more than 3,240 seriously wounded in the last hours of the war is closer to the fact.
By the end of January 1920, Subcommittee 3 concluded its hearings. Chairman Johnson drafted the final report, arriving at a verdict that ‘needless slaughter’ had occurred on November 11, 1918. The full Select Committee on Expenditures in the War chaired by Congressman W.J. Graham initially adopted this draft.
Subcommittee 3’s Democratic member, Flood, however, filed a minority report charging that Johnson’s version defamed America’s victorious leadership, particularly Pershing, Liggett, and Bullard. Flood saw politics at work. The country had gone to war under a Democratic president. By 1918 the Republicans had won control of Congress, and it was they who had initiated the Armistice Day investigation. By the time the inquiry ended, Wilson’s hopes for the United States’ entering into the League of Nations were fast sinking and critics were questioning why America had gone to war in the first place.Flood suspected that the Republicans on the subcommittee were inflating the significance of the events of the last day, ‘trying to find something to criticize in our Army and the conduct of the war by our government.’ The committee, he claimed, had ‘reached out for those witnesses who had grievances….’ As for Ansell, whom he repeatedly referred to as the ‘$20,000 counsel,’ he had ‘been permitted to browbeat the officers of the Army.’ Flood also hinted that the lawyer had left the War Department, ‘with whom he is known to have quarreled,’ under a cloud. Finally, Flood argued that the select committee had been created to investigate wartime expenditures and not to second-guess generals on ‘matters beyond the jurisdiction of the committee.’
Flood’s dissent, with its patriotic ring, found enough sympathy that Chairman Graham took a rare step. He recalled the already approved Johnson report. Three hours of acrimonious debate followed.
In the end, Johnson bowed to pressure not to hold up the select committee’s report any further, and on March 3 he struck from his draft any imputation that American lives had been needlessly sacrificed on Armistice Day. The New York Times took the Dan Flood view, editorializing that the charge of wasted life ‘has impressed a great many civilians as being well founded….[But,] the civilian view [that] there should have been no shot fired if the commander of a unit had been notified of the signing is, of course, untenable….Orders are orders.’
American forces weren’t alone in launching assaults on the last day. The British high command, still stinging from its retreat at Mons during the first days of the war in August 1914, judged that nothing could be more appropriate than to retake the city on the war’s final day. British Empire losses on November 11 totaled some twenty-four hundred. The French commander of the 80th Régiment d’Infanterie received two simultaneous orders that morning: one to launch an attack at 9 a.m., the other to cease fire at 11. Total French losses on the final day amounted to an estimated 1,170.
The Germans, in the always-perilous posture of retreat, suffered some 4,120 casualties. Losses on all sides that day approached eleven thousand dead, wounded, and missing.
Indeed, Armistice Day exceeded the ten thousand casualties suffered by all sides on D-Day, with this difference: The men storming the Normandy beaches on June 6, 1944, were risking their lives to win a war. The men who fell on November 11, 1918, lost their lives in a war that the Allies had already won. Had Marshal Foch heeded the appeal of Matthias Erzberger on November 8 to stop hostilities while the talks went on, some sixty-six hundred lives would likely have been saved.In the end, Congress found no one culpable for the deaths that had occurred during the last day, even the last hours of World War I. The issue turned out much as General Sherburne predicted in his testimony. Soon, except among their families, the men who died for nothing when they might have known long life ‘would all be forgotten.’


"L’armée déclara avoir mis 100 secrétaires au travail sur la demande de la sous-commission concernant le nombre de pertes du Corps Expéditionnaire Américain subies entre minuit, dans la nuit du 10 au 11 novembre, à 11 heures le 11 novembre. Le bureau de l’Adjudant-général chiffra les tués à 268, les blessés graves à 2769. Ces chiffres, cependant, manquaient d’inclure les divisions combattant au nord de Paris aux côtés des Britanniques et des Français, et ne concordaient pas avec les rapports des unités de terrain pour cette journée. A titre d’exemple, le total officiel des pertes de la 28th Division ne mentionnait aucun tué le 11 novembre, alors que dans les rapports des officiers de terrain réclamés par la sous-commission, le commandant d’une brigade de cette division rendait compte à cette date : « mes pertes ont été de 191 tués et blessés. » En incluant les divisions non prises en compte, et les renseignements insuffisamment complétés, un total général d’au moins 320 Américains tués, et plus de 3240 blessés graves, au cours des dernières heures de la guerre, est plus proche de la réalité.

Fin janvier 1920, la 3e sous-commission achevait ses séances. Le président Johnson rédigeait une version préliminaire du rapport final, aboutissant à la conclusion qu’un « massacre inutile » avait eu lieu le 11 novembre 1918. La commission d’enquête parlementaire sur les dépenses de guerre, présidée par le membre du Congrès W.J. Graham, adopta cette version préliminaire à la majorité.

Néanmoins, Flood, membre démocrate de la 3e sous-commission, déposa un rapport minoritaire à charge contre Johnson, accusant ce dernier d’entacher la renommée des vainqueurs de l’Amérique, en particulier Pershing, Liggett et Bullard. Flood voyait la politique à l’œuvre. Le pays était entré en guerre sous présidence démocrate. En 1918, les Républicains avaient pris le contrôle du Congrès, et étaient ceux qui étaient à l’origine de l’enquête sur le 11 novembre. Au moment où cette enquête tirait à sa fin, les espoirs de Wilson de voir les Etats-Unis intégrer la Société des Nations sombraient rapidement, et des critiques s’élevaient sur les raisons pour lesquelles l’Amérique était entrée en guerre. Flood subodorait que les Républicains siégeant à la sous-commission faisaient enfler l’importance des événements du dernier jour de guerre, « tentant de trouver quelque chose à critiquer au sein de notre armée et au sujet de la conduite de la guerre par notre gouvernement. » Il déclara que la commission « avait déniché les témoins porteurs de griefs… » Quant à Ansell, qu’il appelait constamment « l’avocat à 20000 dollars », on lui avait « permis d’intimider les officiers de l’armée. » Flood insinua également que ce juriste avait quitté le Département de la Guerre, « avec lequel il est connu pour s’être querellé », sous le feu des critiques. Au final, Flood estima que la commission d’enquête avait été créée pour examiner des dépenses du temps de guerre et non pour mettre en cause des généraux sur des « questions dépassant les attributions de la commission. »

La contestation de Flood – avec sa tonalité patriotique – s’attira assez de sympathies pour que le président Graham prenne une mesure des plus rares : il suspendit le rapport Johnson, qui avait déjà été approuvé, et trois heures de débats houleux s’ensuivirent.
En fin de compte, Johnson s’inclina sous la pression et décida de ne pas soutenir plus longtemps le rapport de la commission d’enquête ; le 3 mars, il supprima de son projet de rapport préliminaire, toute accusation selon laquelle des vies américaines avaient été inutilement sacrifiées le 11 novembre. Le New York Times adopta le point de vue de Dan Flood, fondant son éditorial sur le fait que l’accusation des vies gâchées « avait fait forte impression sur de nombreux civils comme étant bien fondé… [Mais] la croyance des civils [selon laquelle] aucun coup de feu n’aurait été tiré si un commandant d’unité avait été informé de la signature de l’armistice, ne tient pas, bien sûr. Les ordres sont les ordres. »

Les forces américaines n’ont pas été les seules à lancer des attaques en ce dernier jour de guerre. Le haut commandement britannique, qui ne s’était toujours remis de la retraite de Mons, au cours des premiers jours de la guerre, en août 1914, jugea que rien ne serait plus approprié que de reprendre cette ville durant le dernier jour de la guerre. Les pertes de l’Empire Britannique le 11 novembre se montèrent à 2400. Le chef de corps du 80e régiment d’infanterie français reçut deux ordres simultanés ce matin-là : partir à l’assaut à 9 heures, et cesser le feu à 11 heures. Le total des pertes françaises de cette journée ont été estimées à 1170.
Les Allemands, dans l’exercice hautement périlleux de leur retraite, ont accusé quelque 4120 pertes. Les pertes du 11 novembre, toutes armées confondues, approchèrent les 11000 tués, blessés, disparus. En effet, les pertes du 11 novembre ont dépassé les 10000 pertes subies par l’ensemble des troupes alliées le Jour J, à cette différence près : les hommes qui se sont rués sur les plages de Normandie le 6 juin 1944 risquaient leur vie pour gagner une guerre. Les hommes tombés le 11 novembre 1918 ont perdu la vie dans une guerre d’ores et déjà gagnée par les Alliés. Si le maréchal Foch avait entendu l’appel lancé le 8 novembre par Matthias Erzberger, de suspendre les hostilités pendant que les pourparlers se poursuivaient, près de 6600 vies auraient vraisemblablement été épargnées.

Au final, le Congrès ne désigna aucun coupable des morts enregistrés au cours du dernier jour, et même des dernières heures, de la Première guerre mondiale. Le sujet prit globalement la tournure prédite par le général Sherburne dans ses mémoires. Bientôt, hormis dans leur famille, les hommes morts pour rien, et qui auraient dû jouir d’une longue vie, « seraient tous oubliés. »"

Bien cordialement,
Eric Mansuy
"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.

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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par cjouf » jeu. déc. 10, 2015 7:43 pm

Bonsoir Eric,

Il ne semble pas que la France ait fait la même démarche !!! Dommage

Le 401e RI a deux soldat tués le 10-11-1918,GERMAIN Léon est dûment cité dans la journée du 10 vers 17h,l'autre GIRAUD Martinet c'est plus flou,il semble s'être fait tué sur MACON-SALLES en Belgique or le régiment ne serait entré en Belgique que le 11...

Bonne soirée à tous,

Cordialement,

Christian
cjouf

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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » jeu. déc. 10, 2015 8:42 pm

Bonsoir Christian,

Le sujet des morts français du 11 novembre 1918 a été abordé dans http://pages14-18.mesdiscussions.net/pa ... 8117_1.htm et dans http://pages14-18.mesdiscussions.net/pa ... 7089_1.htm

Je ne suis pas assez documenté sur les "suites" qui ont pu exister côté français sur ces derniers tués (j'espère que celles et ceux qui le sont pourront alimenter cette discussion). Concernant le débat aux Etats-Unis, la part de "politique politicienne" de l'affaire m'a semblé passionnante dans les extraits que j'ai traduits.

Bien sincèrement,
Eric Mansuy
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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » ven. nov. 09, 2018 4:08 pm

Bonjour à tous,

"Une des dernières batailles de la Grande Guerre, le matin même du 11 novembre, mérite d'être tirée de l'oubli, raconte le professeur d'histoire à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne [Pierre Vermeren]", nous dit Le Figaro. Certes.

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/201 ... stenay.php

Le texte sur lequel se fonde cet article ("Eleventh Month, Eleventh Day, Eleventh Hour: Armistice Day, 1918 World War I and Its Violent Climax"), texte qui a déjà été longuement évoqué sur ce forum, il y a un bon moment de cela, a été publié par John Persico en 2005, il y a donc 13 ans. John Persico est mort en 2014.

Il n'est jamais trop tard pour "sortir de l'oubli"...

Bien cordialement,
Eric Mansuy
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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » sam. févr. 02, 2019 7:51 pm

Bonjour à tous,

Un questionnement sur des tirs américains, le 11 novembre 1918, a été évoqué ici en 2017 :
viewtopic.php?t=62317

Une compilation d'éléments mis en ligne plus ou moins récemment - certains, surtout, n'ayant pas été cités par Joseph E. Persico dans son "Eleventh Month, Eleventh Day, Eleventh Hour" - permet d'apprendre des choses bien instructives concernant l'engagement américain en ce dernier jour de guerre.

Pour ce qui est de l'artillerie, il semble donc qu'elle se soit employée, au moins, jusqu'à la dernière seconde, au sein de la 6th division :
"Les artilleurs de la batterie E du 11th artillery regiment alimentèrent avec application Calamity Jane, leur 155 mm. préféré, avec un obus de 95 livres. Le projectile engagé, la culasse fermée, ils s’apprêtèrent à « tirer la ficelle ». Un officier, l’œil sur sa montre, s’avança. La main levée, fixant le cadran, il attendit que la grande aiguille croise le 12, et abattit la main. Un artilleur tira le cordon. Calamity Jane fit feu. Il était 11 heures, ce 11 novembre 1918. La Première Guerre mondiale était terminée. […] Le 11 novembre 1918, la 89th division ayant franchi la Meuse, le PC du 11th regiment fut informé que la guerre s’achèverait à 11 heures. Les hommes étaient trop épuisés pour se réjouir ; ils étaient en revanche soulagés d’avoir survécu aux combats les plus violents parmi ceux entrés dans l’histoire militaire des Etats-Unis. La batterie E, à Beaufort, avait eu l’insigne honneur de recevoir l’ordre de tirer le dernier obus de la guerre. Il n’existe aucune explication au fait que le 11th ait été choisi pour ce faire, mais il est possible qu’un audacieux officier, au sein du haut commandement américain, ait remarqué la série de « 11 » contenue dans les ordres du cessez-le-feu, et ait désigné le 11th pour intégrer cette série. Ainsi, à la 11e heure du 11e jour du 11e mois de 1918, Calamity Jane, de la batterie E du 11th field artillery regiment, qui avait tiré les premiers obus de l’attaque du 6 novembre, tira également le dernier obus de l’artillerie américaine durant la guerre."

(https://armyhistory.org/the-last-ones-t ... rld-war-i/)

Dans son carnet de guerre, le soldat José De La Luz Saenz (360th infantry regiment, 90th division), note d'ailleurs que « les ordres stipulaient de poursuivre l’action de l’artillerie avec une intensité soutenue jusqu’à 11 heures du matin ». Et il ajoute, plus loin, que « la journée était semblable aux autres, car le duel d’artillerie continuait avec une intensité accrue. »

Venons-en aux fantassins. Le JMO de la 2nd division, en date du 11 novembre 1918, nous livre ceci :
"A la cessation des hostilités, l’emplacement des troupes de la 2nd division au front à midi est, de gauche à droite : 2 compagnies du 9th infantry à Le Faubourg, 2 compagnies du 9th infantry à Villemontry, 1 compagnie (55e) du 5th Marines à la Ferme de Belle Fontaine, 1 compagnie (15e) sur la route direction Nord-Sud à 750 mètres au Sud-est de la Ferme de Belle Fontaine, 1 compagnie (43e) au croisement de la route et du chemin près de la carrière, à 750 mètres au Nord-est de la Ferme Sénégal, 1 bataillon (66e, 49e, 17e, 57e compagnies) à l’Est de la Ferme Sénégal, 1 section du 9th infantry à Letanne, 1 section à Pouilly. Le feu cesse à 11 heures, à l’exception des éléments des 1er et 2e bataillons du 5th Marines, qui ne sont pas touchés par les ordres avant 11 heures 30, en raison de leur progression dans un brouillard des plus denses, d’où l’impossibilité de localiser ces éléments avant cette heure. Dès lors, à 11 heures 30, plus aucun tir n’a lieu sur le front de la 2nd division."

(http://2nd-division.com/)

Les hommes du capitaine Samuel C. Cumming (commandant la 51e compagnie du 5th Marines), sur la rive droite de la Meuse, étaient si isolés qu’ils n’ont pas été informés de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu :
« Chaque fois qu’on voyait des Allemands, on tirait dessus, et ça a continué jusqu’à environ 14 heures 15… J’ai remarqué que les Allemands ne ripostaient pas et, tout d’un coup, tout le long de la voie devant nous, sur le talus, des fusils portant des drapeaux ou des mouchoirs blancs ont commencés à être agités. J’ai donné l’ordre à mes hommes de ne pas tirer en attendant de voir ce qui se tramait. Deux Allemands sont apparus et ont avancé vers nos lignes. A mi-chemin, l’un des deux a débouclé son ceinturon et l’a jeté, avec son arme, de côté. J’ai demandé à un volontaire germanophone de m’accompagner, et je me suis approché de cet Allemand, qui était un capitaine. Dans sa langue, il nous dit qu’il savait que nous étions encerclés et n’avions plus moyen de communiquer avec le gros de nos forces ; il nous informait qu’un armistice avait été signé ce matin. Le feu aurait dû cesser à 11 heures. J’avais continué à tirer, lui avais causé des pertes. Il me demandait de prendre cet armistice en compte et de cesser de tirer sur ses hommes. Je lui répondais que j’avais entendu parler de l’éventualité de cet armistice, et que j’allais informer mes hommes de son entrée en vigueur à mon retour dans mes lignes, et que nous allions nous y conformer. Je repris mon pistolet, que j’avais jeté de côté, il reprit le sien, et chacun retourna dans ses lignes. »

(https://mca-marines.org/leatherneck/the ... the-war-3/)

Le capitaine Charles E. Dunbeck (commandant le 2e bataillon du 5th Marines) a poussé des patrouilles jusqu’à Moulins dans le cadre de la préparation de l’attaque de l’ensemble du 2e bataillon. A l’approche de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, il fait partir des coureurs vers les patrouilleurs, mais ceux-ci ne trouvent à Moulins que des Allemands célébrant déjà l’armistice. En revanche, à 11 heures 55, des hommes du 2e bataillon du 356th infantry regiment (de la 89th division) envoient une patrouille d’éclaireurs avant de passer à l’attaque, mais ils sont arrêtés par le commandant Hamilton, qui leur annonce l’armistice, annonce qui les laisse sceptiques.

Quant à l'historique de la 89th division, il relate d'une manière qui laisse songeur, et provoque tout de même quelque gêne, ce qui s'est produit au-delà de 11 heures :
"Le retard pris dans la transmission des instructions concernant l’entrée en vigueur de l’armistice a été à l’origine d’un regrettable incident. Inor se trouvait dans la zone du 356th infantry, et la mission de s’en emparer, après avoir traversé la Meuse, avait été confiée par le colonel Allen à son 3e bataillon, qui était en soutien. Durant sa progression, le bataillon d’assaut avait eu ses flancs soumis à un violent feu de mitrailleuses. L’opération visant à la prise d’Inor était en cours lorsque l’heure d’entrée en vigueur de l’armistice a été connue, mais le colonel Allen n’en a pas été informé avant 11 heures 40, le commandant du 3e bataillon, pas avant midi 15. En l’état, le commandement allemand des troupes du secteur, considérant que la localité se situait entre les lignes, a envoyé à Inor une délégation d’un officier et deux hommes afin de s’enquérir du besoin éventuel des Américains d’y faire cantonner des troupes. Cette délégation était composée du lieutenant Thoma, du sergent Benz et du caporal Schweiker, appartenant tous trois au 19e régiment de Uhlans. Au moment d’entrer dans Inor par le Nord, à midi environ, ils ont rencontré un détachement de la compagnie L du 356th infantry, aux ordres du lieutenant Leon P. Shinn. Les Américains, ignorant la nouvelle de la signature de l’armistice, ouvraient lors le feu sur eux, blessant l’officier. Celui-ci prit son pistolet et mit fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête. Le sergent réussit à prendre la fuite, et le caporal fut capturé et envoyé à l’arrière, comme cela était prévu habituellement pour les prisonniers.
D’après le contenu d’une communication de la Commission d’Armistice allemande datant d’avril 1919, relatant la demande de libération du prisonnier dans la journée du 11 novembre, le commandant de bataillon américain (vraisemblablement le capitaine Dale D. Ernsberger), a rencontré un officier du 123e régiment de grenadiers, et exprimé ses regrets au sujet de l’incident, qui n’avait eu lieu qu’en raison de la progression trop rapide d’unités et de patrouilles américaines, qui n’avaient pu être informées de l’armistice dans les délais impartis, et parce que les Allemands impliqués n’avaient pu clairement faire comprendre qu’ils n’étaient pas des belligérants. Ce n’est pas avant 8 heures 30 que l’ordre d’entrée en vigueur de l’armistice à 11 heures avait été reçu en provenance du Corps d’armée. Quand le Q.G. de la division en a été informé, des instructions ont immédiatement été expédiées par tous les moyens de liaison possibles, y compris par coureurs, en direction des bataillons sur la ligne de feu. Néanmoins, la progression de la nuit précédente avait poussé les troupes loin en avant. Les instructions atteignaient d’abord la 178e brigade, dont les hommes étaient les plus en pointe, à 8 heures 55. Cependant, ces troupes étaient toujours en mouvement, et toutes ses unités, tous ses éclaireurs et patrouilleurs, ne pouvaient pas être, ou n’ont pas été, informés à temps.
En outre, l’instruction portant notification du prochain armistice et les directives aux troupes qu’il visait, n’allait pas atteindre le Q.G. de la division avant 10 heures 30. Comme le général Wright n’avait pas encore pris connaissance des termes de l’armistice, il avait, à la réception de la première instruction, ordonné à ses troupes d’aller de l’avant jusqu’au contact avec l’ennemi, en évitant cependant d’ouvrir le feu si ce n’est en cas de riposte ; que les hostilités devaient bientôt cesser, mais que le terrain qui pouvait avoir une valeur militaire et avait été abandonné par l’ennemi devait être pris et occupé. Il avait l’intention d’achever l’opération en occupant les hauteurs à l’Est du fleuve, entre Stenay et Moulins. L’ennemi, pourtant, se trouvait être à Cervisy et Inor.
C’est ensuite que des ordres ont été reçus, précisant qu’il ne faudrait pas dépasser la ligne atteinte à 11 heures. Ces ordres ont été suivis, et les avant-postes établis après l’heure dite en territoire inoccupé ont été repliés sur la ligne atteinte à 11 heures. Le haut commandement allemand s’est officiellement plaint, après l’entrée en vigueur de l’armistice, que les troupes américaines dans le secteur tenu par cette division n’aient pas cessé leurs attaques et aient poursuivi leur progression. Les faits sont tels qu’ils ont été présentés, et lorsque les ordres ont été compris, ils ont été loyalement suivis. Mais il n’y a eu aucune expression de regret de la part du commandant de la division, ou de qui que ce soit d’autre, quant au fait que la division ait, jusqu’à la dernière heure, continué d’appliquer les instructions données de pousser son offensive dans la pleine mesure de ses possibilités."

Bien cordialement,
Eric Mansuy
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terrasson
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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par terrasson » sam. févr. 02, 2019 8:29 pm

Bon ser lo forum bon ser Eric :hello:
Merci Eric pour ces récits
Perso c etait une facette de jour que je ne connaissais pas
cordialement
cristian terrasson
adischats :hello:
soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana es lo temps vai i mesme pas paur

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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » dim. févr. 10, 2019 12:25 pm

Bonjour à tous,

Il est évident, à la lecture de nombreuses sources, que l'artillerie a donné, de part et d'autre, jusqu'à la dernière seconde en ce 11 novembre 1918.

L'Associated Press en a fait état :
"La dernière détonation de la guerre
Avec l’armée américaine sur le front de Sedan ; 11 novembre, 14 heures (A.P.)

Des milliers de pièces américaines ont tiré les derniers obus sur les Allemands à 11 heures précises ce matin.
La ligne atteinte par les forces américaines aujourd’hui à 11 heures était mise sous surveillance cet après-midi.
Les Allemands ont expédié quelques obus sur Verdun peu avant 11 heures.
Sur tout le front américain, de la Moselle aux environs de Sedan, l’artillerie a été active ce matin, toutes les batteries se préparant pour les ultimes salves. Dans beaucoup de celles-ci, les artilleurs ont fait une chaîne pour, de concert, tirer une dernière fois la ficelle. Quelques secondes de silence ont suivi, alors que le projectile traversait l’épais brouillard, puis les canonniers se sont enfin réjouis.
Des drapeaux américains ont été hissés par les soldats sur leurs abris et à l’emplacement des divers postes de commandement.
Au Nord-est de Verdun, l’infanterie américaine a entamé sa progression à 9 heures ce matin, après une préparation d’artillerie, en direction d’Ornes. L’artillerie allemande a répondu faiblement, mais la résistance à coups de mitrailleuses a été acharnée. Les Américains ont néanmoins progressé. Ils avaient reçu l’ordre de tenir les positions atteintes à 11 heures, et ont commencé à s’y enterrer, marquant ainsi leur avancée extrême au moment où les hostilités cessèrent. Sur la longueur du front américain, la 11e heure ressemblait à l’attente de la Nouvelle Année. Les canonniers continuaient de tirer, comptant les obus alors que l’heure fatidique approchait. L’infanterie avançait, l’œil sur la montre. Les hommes tenant d’autres secteurs organisaient leurs positions afin de les sécuriser. Puis de petits groupes ont déployé la Bannière Etoilée, ont échangé des poignées de mains et lancé des acclamations. Peu après, ils étaient prêts pour le repas. Tous les gars étaient affamés, ayant pris tôt leur petit déjeuner en prévision de ce qu’ils espéraient être le plus grand jour de l’histoire des Etats-Unis."

Les artilleurs également :
"Les deux partis ont continué à tirer jusqu’à 11 heures. J’ai tiré mon dernier obus à 11 heures pile." (capitaine Robert Hanes, 113th field artillery, 30th division).

"La PAIX ! J’écris ces mots à 11 heures 30, le matin du 11 novembre – le plus grand jour dans l’histoire. L’armistice vient d’être signé, et le dernier tir a eu lieu à 11 heures. Pour ce qui est du bruit : les hommes crient, hurlent, les cloches qui subsistent carillonnent, tous les fusils et toutes les mitrailleuses disponibles tirent. Les vieux réfugiés pleurent. Quel beau, quel grand sentiment." (lieutenant Ralph Gordon, 146th field artillery, 41st division).

Et au sein du génie :
"Fritz a balancé pas mal d’obus et un paquet de gaz pendant la dernière heure, mais je peux te dire que les Yankees étaient durs à trouver. [...] On était derrière de vieux murs de pierre, et dans tous les endroits qui pouvaient ressembler à un abri. Certains de ces obus étaient des obus à gaz, alors on a passé la dernière demi-heure de la guerre mondiale avec notre vieil ami, le masque à gaz, sur le nez." (Wallace McCornack, 108th engineers, 33rd division).

Mais c'est surtout le témoignage du colonel Gowenlock, de la 1st division, qui est le plus surprenant :
"Le 11 novembre au matin, j’étais assis dans mon abri de Gros Faux, où se trouvait à nouveau notre Q.G. divisionnaire, échangeant avec notre chef d’état-major, le colonel John Greeley, et le lieutenant-colonel Paul Peabody, chargé des effectifs. Un officier du Signal Corps entre alors et nous tend ce message :
« Radio de Paris / 6 h. 01 / 11 novembre 1918
Maréchal Foch à commandants en chef
1. Les hostilités seront arrêtées sur tout le front à partir du 11 novembre 11 heures (heure française).
2. Les troupes alliées ne dépasseront pas jusqu’à nouvel ordre la ligne atteinte à cette date et à cette heure.
Maréchal Foch
5 heures 45 »

"Bien – fini la guerre ! (en français dans le texte), dit le colonel Greely.
- On dirait bien, opinai-je.
- Savez-vous ce que j’aimerais faire à présent ? dit-il. J’aimerais embarquer sur l’un de ces petits bateaux halés par des chevaux sur les canaux du Sud de la France, et m’étendre au soleil pour le restant de mes jours."
Ma montre indiquait 9 heures. Ayant deux heures à attendre, j’allais rouler jusqu’à la berge de la Meuse pour voir la fin. Le bombardement était soutenu et ne faisait même qu’empirer alors que je descendais la route à pied. Il me semblait que toutes les batteries du monde essayaient de faire sauter leurs pièces. 11 heures sont arrivées, mais le tir a continué. De part et d’autre, les hommes avaient décidé de s’échanger tout ce qu’ils avaient : leur adieu aux armes. C’était une impulsion bien naturelle après leurs années de guerre, mais hélas, nombreux sont ceux qui sont tombés après 11 heures ce jour-là."

Bien cordialement,
Eric Mansuy
"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.

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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Charraud Jerome » dim. févr. 10, 2019 1:06 pm

Bonjour

Merci Eric pour ce pan d'histoire que je reconnais ne pas maitriser. Instructif et intéressant.
Je retiendrai donc le "A Farewell to Arms" de la fin du témoignage que l'on pourrait aussi attribuer à un auteur américain célèbre et aussi combattant de ce conflit.

Cordialement
Jérôme
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Eric Mansuy
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Re: Pertes américaines (entre autres) du 11 novembre 1918

Message par Eric Mansuy » dim. févr. 10, 2019 3:14 pm

Salut Jérôme,

Tout à fait, c'est bien dans la version originale du texte ("Soldiers of Darkness", 1936) :

"My watch said nine o'clock. With only two hours to go, I drove over to the bank of the Meuse River to see the finish. The shelling was heavy and, as I walked down the road, it grew steadily worse. It seemed to me that every battery in the world was trying to burn up its guns. At last eleven o'clock came - but the firing continued. The men on both sides had decided to give each other all they had - their farewell to arms. It was a very natural impulse after their years of war, but unfortunately many fell after eleven o'clock that day."

Amicalement,
Eric
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