explosion de Madagascar

air339
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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » lun. juil. 30, 2012 4:05 pm

Bonjour à tous,

Voici un évènement - petit comparé à ce qui a suivi - qui m'a toujours intrigué :
Le 4 avril 1917, vers 18 heures, un important dépôt d’obus explose près de « Madagascar », près du Chemin des Dames, causant plus de 30 morts et 200 blessés, et creusant un entonnoir gigantesque.

Localisation probable sur carte IGN (Géoportail)
Image

La consultation des JMO donne les récits suivants :

39e DI
17h45 : explosion d’un dépôt d’AL au SE de Madagascar. Dégâts importants.
Tués : 2 du 146 RI, 1 du 153 RI, 1 de l’ACD 39, 25 de l’AL 82 (dont 2 officiers et 5 disparus).
Blessés : 177.

ID 39
Vers 18 heures l’explosion d’un dépôt de munition dans les parages cause l’éboulement d’une partie des abris du PC de l’EM de l’infanterie.

153e RI
Une explosion formidable d’obus survenu vers 17h au carrefour des routes de Bourg à Moulins cause de grands dégâts. La 11e compagnie cantonnée pente est de Madagascar subit des pertes suite de cette explosion.
4 officiers et 99 hommes évacués pour blessures presque toutes légères et provoquées par les éclats de verre, pierre, etc… Les autres unités n’ont aucune perte.

Le JMO du 146e RI n’évoque pas l’événement.

ACD 39
Explosion du dépôt A24 (nord de Madagascar). L’explosion qui est formidable détruit un groupe de 220 qui se trouvait à côté, commandant Gesson cdt de groupe est tué, fait ébouler plusieurs grottes à Madagascar, tue et blesse un grand nombre d’hommes qui circulaient sur la route de Bourg à Moulins.
Cette route est coupée par un énorme cratère de 50 mètres de large et de 3 à 6 mètres de profondeur.
L’EM du 2e groupe du 3e G [génie ?] qui passait avec ses voitures sur la route est fortement éprouvé. 1 téléphoniste tué (Mathieu), 18 blessés.

2e AC
A 17 heures à la suite de l’explosion d’un dépôt de munitions un canonnier de la 6e batterie est tué (Achille Fouraud) un autre disparu (Maurice Gagneur).

282e RAL 25e batterie
A 18 heures pendant un tir d’empoisonnement boche sur la route de Bourg à Vendresse au voisinage de la 6e batterie, un important dépôt de munitions de l’armée (situé à côté de la route) saute, un certain nombre d’hommes sont tués par suite de l’effondrement et de la destruction d’abris et de grottes, un grand nombre sont blessés par ces mêmes causes et aussi par la pluie d’éclats qui tombe sur la batterie.
Le commandant Gesson du 9e groupe est tué.
Le lieutenant Soreau de l’EM du 9e Groupe est blessé grièvement.
A la 17e batterie, le sous-lieutenant Brécy Julien et l’aspirant Perrin Jean sont tués.
Le canonnier Dardart Louis est tué.
Disparus : Leroux Francisque, Bary Jean, Bénet Jean, Thevenin Alphonse, Zasser Albert, présumés ensevelis dans une grotte qu’on n’a pu déblayer.

Génie de la 39e DI
Explosion du dépôt de munitions A/24 situé à proximité de la ferme Lécuyer.

Groupe de brancardiers de la 39 DI
Vers 17h explosion d’un très grand dépôt de munitions à côté du cantonnement. Les brancardiers partent relever de nombreux blessés, 200 environ. Le GBD fonctionne comme poste de secours à Bourg à la cave 69. Vers minuit [ le 5 avril] tous les blessés sont évacués sauf [illisible] qui sont à la ferme Comin et qui sont inévacuables de nuit, le chemin étant bouleversé.

Service de Santé Divisionnaire de la 39e DI
216 blessés évacués sur l’HOE de Fismes. 20 cadavres retrouvés et identifiés inhumés à Bourg et Comin.

J'ai également souvenir d'avoir lu (mais où???) que ce dépôt comprenait 40 000 obus.

Ce dépôt est mentionné près de la ferme Lecuyer : où se situe l'emplacement exact de cette ferme ? La localisation que je déduis de la carte IGN est-elle juste ???

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Tanker
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Re: explosion de Madagascar

Message par Tanker » mar. juil. 31, 2012 12:17 am

Bonsoir,

Les descriptions parlent
- du carrefour des routes de Bourg à Moulins
- Explosion du dépôt A24 (nord de Madagascar).
- sur la route de Bourg à Vendresse

Ce qui voudrait dire que ce dépôt était au nord du plateau de Madagascar.
Il n'y a, cependant, pas de ferme aussi près de ce secteur.

Image

Un de ces rapports parle d'un dépôt d'Artillerie lourde au Sud/Est de Madagascar.
Le dépôt serait donc plus près de Bourg et Comin.

Il existe une photo de ravitaillement en viande à Bourg et Comin, donnée comme étant prise à la ferme de L'écuyer.
(voir, sur internet, le blog de Jean-Marie Logeais).

Cette ferme serait donc plutôt en bordure nord de Bourg et Comin, et donc, non signalée comme une ferme isolée sur les plans directeurs au 1-20000°.

Image

A plus - Michel
Email - [email protected]

Liens sur les sujets Artillerie Spéciale de "Pages 14-18" :
viewtopic.php?f=34&t=52768

air339
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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » mar. juil. 31, 2012 12:48 am

Bonsoir Michel,

Merci de cette hypothèse documentée. Il est effectivement plausible que le dépôt et les batteries soient défilées derrière le massif de Madagascar.

Je regarde le blog de JM Logeais.

Bien cordialement,

Régis

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machault
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Re: explosion de Madagascar

Message par machault » mer. août 01, 2012 10:54 am

Bonjour air339,

Selon RG Nobécourt (dans "Les fantassins du Chemin des Dames"), le dépôt comprenait 45 000 obus lourds (cf page 113). Il annonce 50 morts et 100 blessés (page 113, édition 1967).
Je n'ai eu aucun mal à me souvenir de cette citation puisqu'elle se trouve dans une des pages que je lisais...hier soir !

Cordialement.

Jl Arnould

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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » mer. août 01, 2012 1:09 pm

Bonjour Machault,

Bien vu ! Et dire que je l'ai parcouru dix fois, ainsi que les livres de Galli, Gérard Lachaux, P. Miquel ,A. Harel...
Donc, l'affaire se situe à la sortie nord de Bourg et Comin. Pol Roynette donne la date du... 11 avril, et j'ai relevé la date du 4 avril dans les JMO !?!

A suivre...

Cordialement,

Régis

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Re: explosion de Madagascar

Message par ALVF » mer. août 01, 2012 1:36 pm

Bonjour,

Quelques renseignements complémentaires sont à glaner dans les JMO du Groupe et des deux batteries du 82ème R.A.L.T concernés par l'explosion du Dépôt d'Armée A 24 du 4 avril 1917:

En avril, le 9ème Groupe du 82ème R.A.L.T est composé des 17ème et 18ème batteries, ce groupe sera réorganisé le 1er octobre 1917 et deviendra, sans changement de matétiels ni de personnels, le 3ème Groupe du 282ème R.A.L.T (25ème et 26ème batteries).
JMO à consulter:
26 N 1092/6, pages 19 et 20 (9ème Groupe du 82ème R.A.L.T).
26 N 1153/11, pages 13 et 14 (JMO 25ème batterie du 282ème R.A.L.T contenant au début celui de la 17ème batterie du 82ème R.A.L.T).
26 N 1153/12, pages 12 et 13 (JMO 26ème batterie du 282ème R.A.L.T contenant au début celui de la 18ème batterie du 82ème R.A.L.T).
Ces JMO donnent les noms des victimes, tués, blessés, disparus et les citations accordées pour l'ensemble des unités du 9ème Groupe du 82ème R.A.L.T.
Le JMO de la 18ème batterie évoque la présence de 80.000 obus, certainement tous de gros calibres, s'agissant d'un dépôt d'Armée.
Cordialement,
Guy François.

ALVF
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Re: explosion de Madagascar

Message par ALVF » mer. août 01, 2012 5:39 pm

Bonjour,

En partant du postulat qu'un dépôt de munitions d'Armée ne peut être que situé à proximité immédiate d'une voie ferrée, j'ai trouvé l'emplacement exact du Dépôt A 24 sur la carte jointe qui représente le Réseau de voie de 0,60 m du Groupe d'Armées de Réserve à la date du 1er avril 1917.
Les voies ferrées de 0,60 m et leurs antennes figurent en vert.
Les dépôts numérotés de 1 à 10 sont affectés aux munitions de l'Artillerie de Campagne, de 11 à 20 à celles de l'Artillerie de Tranchée, de 21 à 30 à celles de l'Artillerie Lourde et de 31 à 40 aux munitions d'Infanterie.
Les dépôts de munitions d'A.L sont figurés en vert et les autres en rouge.Les différents dépôts sont désignés par des lettres (A à E) suivis du chiffre les identifiant.
Le dépôt A 24 figure à peu près au centre de cet extrait de carte au N.E de Bourg et Comin.
Image
Réseau de voie de 0,60 m du G.A.R le 1er avril 1917.
Cordialement,
Guy François.

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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » mer. août 01, 2012 10:13 pm

Bonsoir Guy,

Là, je reste sans voix ! Brillante déduction à partir des voies de 60 (à vrai dire, je ne soupçonnais même pas leur existence...).

En prospectant dans les JMO, j'ai également trouvé écho de l'évènement auprès des RAC 60 & 260

RAC 260, 4e groupe (devenant le 1er au 1er avril 1917)
Vers 15h explosion violente entre Bourg et Moulins. La route est coupée, le terrain boulversé, la scène du désastre est parait-il épouvantable.

RAC 260, 3e groupe

Un dépôt de munition saute auprès des positions du 4e groupe (nord de Paissy). Le commandant Gangneux [René Gangneux, chef d’escadron du 1er groupe] est tué. Les servants Bouyer Léon [Léon André Bouyer] et Grégoire de la 28e batterie sont tués par le même accident.
Un dépôt de munition fait explosion à la sortie de Bourg et Comin.

RAC 60
Le commandant Gangneux rentre de permission. ½ heure après son arrivée l’explosion d’un dépôt de torpilles provoque l’éboulement du PC. Le commandant est tué.


AD 153 La 153e DI, qui relève la 39e DI, note aussi l’événement (au 3 avril !?!)
3 avril :
commandant Gangneux est tué à son PC
sous-lieutenant Antole jambe cassée
sous-lieutenant Lépine fortement contusionné
lieutenant Pinchard évacué fortement commotionné
M… Ansil [illisible] plaie grave à la tête

4 avril
Enterrement du commandant Gangneux. Explosion du dépôt A24. La route de Bourg à Moulins est coupée sur 100 m de long.

R.G. Nobécourt rapporte le récit de Pol Roynette,brigadier au 120 RAL (daté au 11 avril…) - merci à JL Arnould
(…) à la sortie nord de Bourg-et-Comin un énorme dépôt de munitions empile en hautes rangées obus, bombes à ailettes, caisses de cartouches et de grenades (…). Une détonation formidable fait t à coup trembler le sol et et une onde de choc courbe les arbres du bois des Chaupières. Pendant un quart d’heure, les explosions se suivent. A deux kilomètres, vers Bourg-et-Comin, s’élève une très haute volute de fumée blanche. Nous poussons tous le même cri : le dépôt de munitions vient de sauter ! (…)

R.G. Nobécourt précise en note de bas de page :
L’explosion de ce dépôt où 45 000 obus lourds étaient entassés fit 50 morts et 100 blessés. Elle reste l’un des souvenirs d’avril 1917 pour les combattants du voisinage qui l’entendirent et ceux qui virent l’entonnoir énorme qu’elle creusa.

Je consulte les JMO que vous m'indiquez (il me semble les avoir déjà parcouru, mais j'avoue m'y perdre entre groupes et batteries qui changent d'affectations...).

Bien cordialement,

Régis

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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » jeu. août 02, 2012 12:47 am

Bonsoir,

Pour compléter, suivant les indications de Guy, je rajoute ces deux témoignages :

82 RAL, 9e groupe
Vers 18h, un obus allemand tombe dans le dépôt de munitions d’armée A24, situé près des batteries. Le dépôt entier saute : l’explosion, très violente, produit l’éboulement des grottes du P.C. ensevelissant une partie du personnel, en outre, les éclats et projections de toutes sortes font un grand nombre de victimes.
Tués : E.M. chef d’escadron Jesson, cdt de groupe
Caporal sapeur Meunier
2e canonnier Gauthier
17e Bie s lieutenant Brécy
Aspirant Perrin
2e canonnier Dardard
18e Bie aspirant Menier
2e canonniers Blaquart, Dupont, Cordonnier, Bouvart, Aubry
Disparus 17e Bie
2e canonniers Bary, Bénet, Thévenin, Leroux, Zasser, Jouanneau


282 RAL, 26e batterie
A dix huit heures, un obus allemand tombe dans le dépôt de munitions d’armée A.24 situé derrière la batterie. Le dépôt saute (80 000 obus). L’explosion, très violente, produit l’éboulement des grottes et de certains abris qui s’écroulent, ensevelissant une partie du personnel, les éclats de projectiles qui retombent en pluie font un grand nombre de victimes.
Tués : aspirant Maurice Ménin, canonniers Blaquart, Dupont, Cordonnier, Bouvart, Aubry.
Disparus : Jouanneau (infirmier) et enfin trente trois blessés dont le capitaine Caissac.
La batterie, qui n’a plus d’officier,valides ni de sous officiers, commence ses tirs sous la direction du capitaine Caissac, blessé, et du sous lieutenant Ranque, venu de l’Etat Major du groupe.


A noter la similitude des formules, laissant penser à un même rédacteur.

Enfin, confrontant les indications, il semble que l'explosion ai eu lieu en "A5", sur le plan fourni par Guy :
- A24 est en plein champs,
- A5, situé sur la route, expliquerait la destruction de cette dernière !
( Et A7 correspond au cratère repéré sur la carte IGN...)

Nouvelle incohérence entre les sources...

Régis

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Re: explosion de Madagascar

Message par air339 » mar. août 07, 2012 11:46 am

Bonjour,

Toujours sur la trace de cet évènement, je rajoute deux témoignages, l'un glané sur internet, l'autre dans ma bibliothèque.

Témoignage du Docteur Bion, trouvé sur http://20072008.free.fr/avril17medecinm ... hemdam.htm

Je reprend également l'introduction qui cite le contributeur :
« Merci à Monsieur Jean Dumont, Rédacteur en Chef des Carnets de la Sabretache qui nous a autorisé à reproduire une partie de l'article relatif aux carnets du Docteur Bion, proposé par le Colonel Christian Hanotaux dans le Carnet de La Sabretache N° 169. »

29 mars...Il nous pleut sur le ventre. Les obus ont des sons différents selon les coins du front. Ici, ils claquent sec et leur écho se répercute dans le vallon. On entend très bien leur départ lointain, et encore mieux leur arrivée. Le 1er groupe (Delorme) est près de nous avec ses 120. Derrière la 23, les 155C Saint-Chamond du 101e. Près de la route, les 155C du 117 (commandant Ducatel), et dans le coin, les 370. Sur 200 m, quel nid de batteries ! Les poilus traînent nos marmites et, sous leur capuchon ciré, ils se confondent avec les marmites pointues. L'offensive se précise de plus en plus, et on en attend avec impatience le déclenchement. Mais quelles averses.
Mercredi saint, 4 avril 1917... Sale journée, beaucoup de morts. Pluie continuelle. Le 120 (groupe Delorme) tire dans la matinée.
À 6h, j'étais étendu sur ma paillasse, lisant André Cornilis de Paul Bourget, tandis que les marmites boches glissaient sur nos têtes. Je suis soudain projeté et reçois un pain formidable sur la joue. Ma lèvre gonfle et saigne. Un souffle formidable a tout renversé et disjoint la cagna. La fiole d'eau de Cologne de Godart me passe au ras du nez et je ne vois plus Philippi, affalé dans un coin. Un énorme nuage de fumée obscurcit tout. Je traverse la cuistance démolie, où Marchand, un éclat de verre dans la tête, reste ahuri devant son poêle renversé, la bouteille de gnole brisée, le pinard renversé, la soupière et le sucrier de Beaucamp en miettes, après tant de campagnes. Le commandant a une bosse à la tête. Devant ce ravage, j'ai aussitôt l'impression que c'est la 23e batterie tout entière qui vient de sauter. Les hommes sont à la porte de leurs cagnas, et Bonnet, de la 25e a une plaie sur la tête et est complètement dingo. C'est le 9e groupe et un dépôt de torpilles qui viennent de sauter. Le commandant Jaispon [Jesson] est tué, ses deux adjoints blessés, Jouanneau mortellement atteint à la tête. Les blessés rappliquent au poste de secours. Le 8e groupe du 101e m'amène les siens. Leur médecin est complètement affolé et restera encore longtemps terré au fond de mon poste de secours, sans oser en sortir. Pendant que j'évacue Levort, un fantassin du 153 (39e D.I.), qui a la figure fendue de l'oreille à l'autre oreille, avec les dents qui pendouillent dans cet affreux cloaque sanguinolent, une marmite nous arrive droit dessus. Avec Wormser, nous n'avons que le temps de nous planquer dans la boue et la pluie qui continue comme le marmitage. Elle éclate à 4 mètres, les éclats bourdonnent, la terre retombe en pluie, longtemps, longtemps. Elle est tombée à 50 cm de l'angle du P.S. et ne l'a que fortement secoué. Les blessés et les morts sont nombreux : plus de 200 au minimum. Plus que 16 hommes à une batterie du 9e groupe du 82. Les deux capitaines seraient tués, un général aussi, le 101e aurait aussi fortement trinqué. Que ne dit-on pas ? Camions, chevaux, cavaliers, tout cela est pêle-mêle, cul par dessus tête et morts.
Toute la nuit, les marmites boches glissent en nappe au-dessus de notre tête et vont éclater derrière la 23e batterie, par rafales de 4 à 5, percutants et fusants. On n'entend plus de circulation sur la route, les communications sont coupées.
Au petit jour, encore une formidable détonation. Les planches de la guitoune se disjoignent, les campements lancés dans toutes les directions. Godart qui avait attaché ses grollons au-dessus de sa couchette, les reçoit en avalanche sur le bide. Mon râtelier qui trempait dans un verre, est projeté dans la terre, à 3 mètres, et le verre n'est pas brisé. C'est Bessard qui m'a retrouvé le précieux dentier. Une autre fois, je l'attacherai avec une ficelle.
Jeudi saint, 5 avril... Les cloches sont peut-être parties pour le restant des mortels, mais cela n'empêche pas les boches de nous sonner sans discontinuer. La neige recouvre la terre.
Ce matin, après l'explosion qui a démoli la guitoune et bousculé ses habitants, quelle jolie minute d'émotion j'ai eue en entendant dans le silence qui suit ces formidables cataclysmes une fauvette, à tête noire, qui chantait un chant printanier. Quels contrastes !
Le temps reste brumeux, mais quelques rayons de soleil, l'après-midi, dont profitent avions et saucisses. Toutes les heures, les boches nous servent une ration. Variant de 20 à 60 coups de bon 15. Tout le monde attend impatiemment l'attaque. On dit qu'elle aura lieu vers le 13. En attendant, aucun canon français ne tire, et les boches tirent dans les nids de batterie et font mouche à tout coup.
Il y a deux jours, c'était une batterie du Mont Charmont, hier le 9e groupe du régiment qui est complètement anéanti. Tous ses obus de 220 ont sauté, faisant une tranchée de 10 m. de profondeur et 800 m de long, et combien de victimes !
La nuit, on entend très bien le départ des coups chez les boches, et encore mieux leur arrivée sur nos pièces. Nous avons, à 200 m de nous, un énorme dépôt de 75. S'il éclate, nous avons moult chances d'être bousillés. À 100 m, ce sont des centaines d'obus de 370, etc.
Le moral est bon et joyeux. On chante, et chacun espère que les boches ne vont pas tarder à en prendre pour leur matricule.
6 avril... Beau temps au réveil.. La fauvette à tête noire chante éperdument.
Une à une, les saucisses montent au plafond où elles forment des constellations. Que de saucisses, pour un Vendredi saint ! En voilà 26 dans notre secteur ! Les batteries commencent à tirer. Un coup par batterie d'abord, puis toutes les pièces. Le vacarme des grands jours commence, c'est la grande fête du canon, la préparation d'artillerie, l'offensive ! Les départs agitent et secouent tellement notre guitoune qu'il m'est presque impossible d'écrire. Les avions se pourchassent et le bleu du ciel n'a comme nuage que les multiples points blancs des éclatements.
L'après-midi, le temps se couvre et je vais voir les restes de la terrible explosion du 9e groupe. Terrible, effrayant, sinistre et pestilentiel ! Plus de 50 chevaux déchiquetés, et les pattes en l'air envoient leur fumet de putréfaction. Ruines, sang, cadavres, c'est effrayant.



Lucien Laby (« Les carnets de l’aspirant Laby », Ed. Bayard 2001, p 233)

Mercredi 28 mars
Nous cantonnons à Bourg et Commun [sic]

Mardi 3 avril [ ?]
Les boches font sauter une de nos réserves d’obus : un 77 arrive sur un tas amorcé qui explose et fait péter toute la collection : quarante cinq mille obus de tous calibres éclatent d’un coup, à l’entrée du village, à 800 mètres de nous. Explosion formidable, telle que je n’ai encore jamais entendue : on parle de huit cents poilus ensevelis sous la colline !!
Nous sommes à notre popote, dans une boutique de la grand’rue, en train de causer, Touyeras, le lieutenant Pernod, l’adjudant Rebous et moi. Brusquement et sans aucun bruit, un éclair aveuglant nous éblouit…, nous nous regardons… Puis, au bout de trois à quatre secondes seulement, le bruit de la détonation, le déplacement d’air et des éclats gros comme le bras nous arrivent : éboulement d’une partie du toit, enfoncement des portes, des fenêtres, toutes les vitres volent en éclat ; nous sommes jetés à terre… On croit que c’est un 210, tombé devant la porte. Les débris de toutes sortes continuent à tomber… On cherche où est arrivé l’obus, sans le trouver, et pour cause. Les premiers blessés commencent à arriver, en sang, et racontent ce qui est arrivé. Que de cadavres aussi ! Cratère immense, route coupée, la colline est retournée, le bois n’existe plus ! Des autobus éloignés de 40 mètres se sont télescopés tant a été violent le déplacement d’air !! Les secours s’organisent autour du dépôt de munitions explosées ; les compagnies y vont avec des pelles et des pioches pour déterrer les blessés ensevelis ; à ce moment, les Boches, qui n’attendaient que ça, s’acharnent et, à coup de 105 et de 150 fusants, tuent quiconque veut aller au secours des malheureux…


L'apport de ces deux textes permettent de situer le dépôt A24 sur la route au 800 mètres au nord de Bourg, en contre-bas de la ferme Comin.
Reporté sur la carte IGN, ceci correspond exactement à un cratère au bord de la route, encore visible, et situé dans un bois (ce qui explique la phrase de L. Laby : "le bois n'existe plus !").

Image

Enfin, je suppose que les fermes Lécuyer et Commin ne font qu'une, Lécuyer devant être le nom du propriétaire en 1917.


Régis

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