Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Marine, bateaux & marins pendant la Grande Guerre
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IM Louis Jean
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » sam. mars 04, 2017 5:12 am

Le soir venu nous portâmes la soupe au poste de la section et nous nous en retournâmes avec elle, elle n'avait eu aucune perte car dans ce coin-là tout s'était passé tranquillement, l'effort réciproque étant concentré sur le château de Woumen. Dès le lendemain l'attaque reprit, nos troupes qui avaient réussi à s'approcher à 400 mètres du château partirent à l'assaut, malgré qu'elles subirent de grosses pertes, elles réussirent à enlever une ferme et le parc mais arrivées au pied du château l'attaque se brisa devant les défenses accumulées par l'ennemi et il refallut faire demi-tour sous le feu de l'ennemi en amenant avec soi une centaine de prisonniers boches que l'on avait fait dans un petit bâtiment à l'entrée du parc.

Ce soir-là ma section repartit aux tranchées et le lendemain j'eus le même boulot que la veille à accomplir.

Ce jour-là le 151e nous quitta ; chose qui nous étonna, les hommes quittaient tous leurs cartouches, dans tous les coins il y en avait de pleins paquets, ceux qui se trouvaient sur la route était enlevés par les voitures régimentaires mais le plus grand nombre resta à la traîne. De même que le 151e, le 8e chasseurs nous quitta ainsi que le 5e Tirailleurs Algériens (Tunisiens). En novembre 1914 les tirailleurs étaient en ligne avec leurs grandes culottes blanches bouffantes.

Quelques pièces de 75 se trouvaient dans Dixmude même et de là, presque à bout portant, elles canardaient les positions boches. Je prenais plaisir à les regarder tirer mais elles furent vite repérées et les obus boches ne tardèrent guère à leur faire réponse ; comme je n'avais rien à faire par là je m'empressais de quitter les artilleurs et je partis faire un tour dans la ville oir s'il n'y avait rien à ramener pouvant servir à la section puis je rejoignis ma grange.

La journée, sauf le bombardement, se passa tranquillement. Il n'en fut pas de même le lendemain où l'ennemi déclencha une forte attaque sur le cimetière et la route d'Essen, occasionnant des pertes assez fortes des deux côtés.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » sam. mars 04, 2017 5:28 am

A partir de ce moment ma section n'alla plus sur la route d'Essen, elle alla prendre position à l'extrême droite des positions tenues par la Brigade, là où les territoriaux commençaient à avoir leurs lignes.

C'est en revenant des tranchées que nous fîmes notre changement de position ; nous trouvâmes deux mauvais gourbis pour nos pièces et deux autres pour les bonshommes. Nous étions à côté d'une maison de paysans, moi et Devautour passâmes la nuit dedans. Cette nuit-là, 7 ou 8, ne fut qu'une longue série d'attaques sur nos lignes, elles furent toutes repoussées. Au jour, elles reprirent au cimetière avec une violence inouïe, elles furent précédées d'un bombardement formidable mais malgré cela elles échouèrent, il en fut de même le lendemain. L'ennemi avait réussi à prendre pied dans nos positions, mais il en fut de suite rejeté.

Le lendemain du jour où nous eûmes changé de position, je partis dans Dixmude mais, lorsque je voulus en revenir, cela me fut impossible ; j'avais pourtant le "mot" français et le "mot" belge mais cela ne suffisait pas. Il fallait un laisser-passer écrit. Après avoir posé un moment, je vis arriver des infirmiers qui venaient de "faire provisions" en ville, beurre, farine, conserves etc...

[dans la marge : ] La ville était entièrement évacuée par les civils dès le début des combats, il n'y avait qu'à se servir. Les stocks diminuant, seuls les personnels d'état-majors et de l'infirmerie avaient le droit d'aller faire de la récupération ; pour les simples poilus, ceinture.

Comme ils avaient un laisser-passer je pus franchir le pont avec eux. pour rejoindre la section, j'avais un bon bout de chemin à faire le long du talus de l'Yser ; tout le long c'était plein de tombes de marins. Parmi les camarades qui avaient leur poste là je trouvais plusieurs copains de la 9ème et par eux j'eus des nouvelles des autres. J'appris, entre parenthèses, que Bruneau, un de ceux qui avaient fait le voyages dans le même compartiment que moi, avait été tué dès les premiers jours, enseveli dans une masure. A Toulon, nous avions avec nous un type rigolo et qui avait l'air décidé, Latil ; ce jour-là je le rencontrais et lui trouvant triste mine je lui en fis l'observation << ne m'en parle pas, me dit-il, je ne me figurais pas que la guerre soit si terrible que ça, je suis entièrement déprimé >> Tu as la frousse alors, lui dis-je, et pourtant à Toulon tu voulais tout avaler, << oui mais alors je ne savais pas ce que c'était >>. Je crois que ce pauvre diable fut tué deux jours plus tard.
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Message par IM Louis Jean » sam. mars 04, 2017 9:11 am

A peine avais-je rejoins la section que nous vîmes arriver Mahé avec une égratignure à l'oeil, il nous dit que cela provenait d'un éclat d'obus et que Papin, notre cycliste, avait tout le bas du ventre labouré et qu'il avait été transporté à l'ambulance. En revenant de Dixmude et pour rejoindre le poste occupé par ma section il fallait traverser la voie du chemin de fer qui formait talus et, de ce fait, l'on était entièrement exposé aux balles boches ; poussé par la curiosité, et ignorant du danger, je m'étais arrêté à ce point et j'examinais les positions ennemies mais je n'y restait guère longtemps car de suite trois balles me sifflèrent aux oreilles, je ne fis qu'un bond jusqu'au bas du talus ; sans doutes les tireurs boches crurent-ils m'avoir tué, en tout cas je l'avais échappé belle. Tout droit sur le talus je faisais une belle cible et les boches avaient mille chances contre une de m'avoir. Ce n'est pas flatteur pour eux de m'avoir manqué, mais ce fut heureux pour moi.

Miquel avait remplacé Devautour comme cuistot en second et comme nous n'avions pas de gourbi pour nous deux nous décidâmes de nous en construire un en contrebas du talus. Nous nous mîmes un matin à l'ouvrage et dans l'après-midi, non sans peine, il était fini. Comme solidité il laissait fort à désirer mais enfin nous étions à l'abri des intempéries et c'était le principal. Nous l'avions construit avec quelques planches arrachées à la petite maison qui était à côté de nous et quelques branchages et nous avions recouvert le tout de mottes de gazon et, comme l'eau s'infiltrait quand même à travers la toiture, nous l'avions couverte avec des tuiles. Nous pouvions nous y tenir allongés ou accroupis ; comme j'avais quelques bougies et un peu de tabac, nous n'étions pas de plus à plaindre.

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A propos du tabac pendant tout le temps que nous fûmes à Dixmude, nous reçûmes un jours un paquet de 10 cigarettes anglaises par homme, il paraît qu'il y en avait pas mal d'envoyées pour les hommes mais les 3/4 restaient en route. Plusieurs copains qui se trouvaient au poste de commandement, entre un nommé Le Mé et le chauffeur du commandant : Denis, m'ont affirmé avoir vu notre commissaire, monsieur Audouï, se servir tout ce qu'il y a de plus largement sans souci des bonshommes qui étaient dans les tranchées. J'admet très bien que les officiers aient droit comme le dernier des poilus à profiter des dons que leurs unités peuvent recevoir, mais en tout cas eux avaient l'automobile qui tous les jours filait à Dunkerque et pouvait leur rapporter tout ce dont ils avaient besoin, tandis que nous autres nous manquions de tout : tabac, allumettes, papiers à cigarettes et à lettre.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » dim. mars 05, 2017 8:15 am

Heureusement que pour mon compte je m'étais muni, avant mon départ de paris, de pas mal de cahiers de feuilles à cigarettes (kidnappées dans un bistro de la place Pigalle à Paris) et comme les territoriaux touchaient du tabac, je pus faire l'échange avec eux. Pour un cahier de feuilles j'avais un ou deux paquets de tabac (gros Q) et quelques allumettes par dessus le marché. Pour la nourriture, nous ne recevions toujours qu'une boîte de singe par jour, un demi pain ou quelques biscuits, du café, du sucre et un bout de lard gras. pour le reste il fallait se débrouiller. Vers les derniers jours de notre séjour à Dixmude, nous touchâmes un peu de vin, 6 à 7 litres par jour, pour 28 hommes, et là-dessus notre major et notre principal commençaient par s'en réserver un litre pour eux,et un litre de "tako".

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source Mémoires de guerre du Var

A l'endroit où nous étions, il n'y avait pas d'eau. Il fallait faire une centaine de mètres en arrière pour en trouver un peu dans un petit canal qui coupait la plaine, et encore n'était-elle pas des meilleures. Mais enfin, telle qu'elle était nous étions bien contents de l'avoir. Les premiers jours nous avions quelques de ressources de trouver des légumes à travers champs, mais bientôt ils disparurent. Les pommes de terre durèrent plus longtemps car toutes les fermes en étaient pleines. Cela nous rendit grand service, nous avions parfois, en partant en vadrouille, la chance de tomber sur une bande de poules qui, n'ayant plus de propriétaires, se baladaient à travers champs. Celles que nous pouvions empoigner servaient à varier un peu notre menu, d'autres fois l'on pouvait avoir de petits cochons de lait ; eux aussi étaient les bienvenus.

Nous partions en chasse à la tombée de la nuit, ou bien au petit jour, car dans la journée ça aurait été trop dangereux car les boches canardaient constamment nos positions et comme pas mal de "taubes" planaient sur nos têtes, nous aurions été vite repérés ; pour un homme aperçu c'était une dégelée de 77 et de 105 qui partaient dans sa direction. Ils avaient aussi une "saucisse", un dracken, qui, du matin au soir, nous espionnait. De notre côté je ne vis qu'une seule fois un ballon captif, un sphérique. Par contre, la nuit était très tranquille ; les boches ne tiraient presque jamais, ils laissaient la parole à nos 75 et 120 qui tiraient quelques salves au milieu de la nuit.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » lun. mars 06, 2017 7:20 am

Le soir, une corvée partait à Caerskerke, quelque choses comme 3 kilomètres tant à l'aller comme au retour à s'appuyer, chercher nos vivre, Miquel faisait partie de cette corvée. Quant à moi, avec quelques copains, je partais en chasse. Un soir que nous avions appris par les territoriaux (94e RIT) que dans les environs de la maison du bourgmestre de Saint-Jacob-Capelle se trouvait pas mal de petits cochons, dans une ferme abandonnée, nous partîmes Mahé, Fabre Anthelme et moi, pour en chercher un. Il faisait nuit noire mais pas un brin de brouillard et, comme nous connaissions la direction à prendre nous étions sûrs de nous. Nous avions nos mousquetons en bandoulière et nous marchions joyeux comme des écoliers en vacances. Après avoir traversé plusieurs fossés plein d'eau nous arrivâmes à Saint-Jacob-Capelle, les quelques fermes qui forment le patelin étaient toutes plus ou moins atteintes par les projectiles boches. Nous leur redîmes visite et dans une nous trouvâmes toute une nichée de cochons, 5 à 6 gros et une vingtaine de petits. A notre approche les petits se sauvaient mais les gros nous tenaient tête, il y avait surtout une grosse truie qui n'avait pas l'air trop commode, il fallut mettre baïonnette au canon et lui piquer les côtes pour la faire dégager et pour permettre à Mahé de se saisir d'un petit cochon que nous saignâmes d'un coup de baïonnette.

J'avais apporté un sac avec moi et comme nous eûmes la bonne fortune de tomber sur un champ de choux rouges, j'en fis ample provision. Ils faisaient une soupe de couleur violette mais nous n'y regardions pas de si près. Anthelme se chargea du cochon et Fabre et Mahé firent une provision de paille pour leur gourbi. Cette nuit-là j'appris comment il fallait s'y prendre pour faire une attache aussi longue que ce que l'on désire en prenant la paille à même la meule. Lorsque nous voulûmes rejoindre notre tranchée nous fûmes bien embarrassés, le brouillard s'était levé et l'on n'y voyait pas à 10 pas devant soi, malgré cela nous ne perdîmes pas courage et nous nous dirigeâmes dans la direction de notre poste, sachant bien que de toute façon nous finirions bien par arriver aux tranchées françaises. Après une heure et demie ou deux de marche et de contre-marche, après avoir franchi plusieurs fossés nous finîmes par arriver vers nos tranchées mais nous étions dans les 800 mètres trop à gauche. Heureux d'avoir retrouvé notre chemin nous nous dirigions, toujours avec notre fardeau, vers notre poste lorsque tout à coup Anthelme, qui marchait en tête de nous, s'allongea lui et son cochon dans un petit fossé qui servait de feuillée. Il s'en releva tout parfumé et il partit en plaquant le cochon mais Mahé ne l'entendit pas ainsi et il le ramassa, d'ailleurs nous étions presque arrivés et ça aurait été dommage de le laisser en route aussi près du but.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » lun. mars 06, 2017 11:40 am

Comme le cochon était un peu petit pour 30 poilus ayant bon appétit, au petit jour Lesueur et Depagnat partirent en chercher un autre qu'ils ramenèrent vivant. De retour ils rencontrèrent le capitaine de la Cie des "totors" qui étaient à côté de nous et qui voulut le leur faire lâcher en leur disant que c'était défendu de piller le bien des alliés ; mais là il tomba sur deux types qui n'avaient pas froid aux yeux et qui lui dirent qu'il ferait bien mieux de faire attention d'abord à sa compagnie pour ce sujet qu'à nous, car eux étaient les premiers à nous donner l'exemple, sans doute que ce brave capitaine voulait garder toute la nichée de cochons pour sa compagnie, mais avec nous il était mal tombé.

Pour en finir avec les histoires de cochons, un beau jour nous en vîmes un devant notre tranchée, un gros, en train de manger le cadavre d'un boche, de suite il était allé au ventre et avec des grognements de plaisir il lui mangeait les tripes, sans doute ce cochon savait-il la consommation énorme que les boches font de ses congénères car il avait l'air tout heureux de rendre la pareille à l'un d'eux ; malheureusement pour lui une balle partie de nos tranchées vint interrompre et terminer son repas.

Dans la journée du 9 il nous vint une compagnie du 1er régiment en renfort et j'eus le plaisir parmi eux de retrouver Portanier, quoiqu'il n'y ait eu que 10 jours que j'étais sans nouvelles de lui j'étais tout heureux de le revoir. Il me semblait qu'il y avait un siècle que nous étions séparés, il est vrai que les jours que nous passions pouvaient compter pour plusieurs, le soir l'on se disait : << en voici encore une de passée, savoir s'il en sera de même demain. >> De même que moi Portanier avait été bombardé cuistot, ce jour-là je laissais Miquel s'occuper de notre cuistance et je partis blaguer avec Portanier. Il me raconta qu'il avait participé à l'attaque du château de Woumen et il m'en dit les principales phases jusqu'au moment où l'on dû rebrousser chemin. Il me dit s'être retrouvé au pont de Dixmude sans savoir comment ; de l'entendre causer cela me faisait de la peine car c'est moi qui lui avait fait mettre son nom comme volontaire et je voyais bien qu'il n'était pas trop à sa place sur le front. D'ailleurs il n'y resta pas longtemps car un mois et demi après il était évacué et embusqué. Comme il était de veille de 11 heures à 1 heure du matin il me demanda de lui tenir compagnie mais cela me fût impossible. Lorsque le lendemain matin je le revis, je lui demandais si sa faction s'était bien passée, il me répondit avoir vu un boche mettre son nez à son créneau, un copain qui était à côté de lui n'avait rien vu, de même qu'un second-maître qu'il avait averti. Comme notre tranchée était à pic sur les bords de l'Yser, il était impossible qu'un boche vienne y mettre son nez. je n'eus pas de peine à lui faire comprendre qu'il avait été victime d'une hallucination.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » lun. mars 06, 2017 12:32 pm

Nous nous quittâmes pour chacun vaquer à ses occupations, avec l'aide Miquel j'avais mis la soupe au feu et, de l'intérieur de mon gourbi, le foyer étant juste devant la porte, je maintenais le feu lorsque tout à coup le cri << alerte! >> retentit, je bondis sur mon mousqueton et avec les autres copains nous grimpâmes sur le haut du talus, là notre principal nous désigna une ligne quelconque où, paraît-il, des boches étaient en train de passer. Personne de nous ne voyait rien mais enfin nous nous préparâmes pas moins à tirer dans la direction indiquée, l'on nous donna la hausse à 1500 mètres et l'on nous commanda : << Joue! >>. Depuis 12 jours que j'étais sur le front je n'avais encore tiré un coup de fusil aussi étais-je très émotionné, je sentais mes jambes trembler et j'en rageais, je me disais << Nom de D... pourvu que les copains ne voyent pas que j'ai la tremblotte! >> malgré cela j'avais pris correctement ma ligne de mire et au signal de << Feu! >> ma tremblotte s'évanouit, elle ne m'avait guère duré, peut-être 2 secondes, tout juste l'intervalle entre les deux commandements de Joue et Feu.

Je ne sais si quelques uns de nos coups portèrent, en tout cas au bout de quelques salves les marmites commencèrent à nous arroser copieusement ; notre Principal nous fit cesser le feu et redescendre le long du talus, car à dire vrai avec nos feux de salve à 1500 mètres avec nos mousquetons nous ne faisions absolument rien, nous avions seulement réussi à nous faire repérer. Comme les boches s'acharnaient sur notre coin nous dûmes l'évacuer et chercher abri dans les tranchées des régiments où le bombardement était un peu moindre. Cela dura une heure à peu près puis cessa. Nous rejoignîmes nos pénates et nous vîmes que les dégâts n'étaient pas bien graves. Quoique tout autour ce soit remplis de trous d'obus, nos gourbis se trouvaient protégés par la hauteur du talus. Un obus était tombé à côté de ma marmite, le couvercle avait voltigé aux 500 diables et la soupe était pleine de terre et de pierres. malgré cel notre brave Rosalie (Colliou) voulut en manger quand même, il avait du goût.

Du fait du bombardement nous n'avions eu aucune perte mais à côté de nous il y eut trois ou quatre bonshommes du 1er Rgt d'esquintés, cela, il n'y a pas à dire, provenait de nos feux de salve. il y avait notre principal qui disait << Je regrette, si j'avais su! >>, oui mais il était trop tard pour regretter.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » lun. mars 06, 2017 8:05 pm

Portanier était venu me voir dans mon gourbi, il n'était pas trop à son aise, je lui remontais un peu le moral, il me disait que j'avais de la chance de ne pas me faire de bile dans un moment pareil, ce à quoi je lui répondis que comme ça ne servait à rien, ce n'était pas la peine de s'en faire. Comme j'avais une petite boîte de sardines et du pain je lui fit casser la croûte puis il prit un peu de soupe qui était encore tiède, elle était pleine de terre mais il l'avala quand même. Après cela je lui fit écrire un mot pour sa famille, me chargeant de lui expédier. Plus tard, lorsque je le revis à Toulon, nous parlâmes de ce jour là. Avec nous se trouvaient plusieurs personne, il leur dit que je lui avait sauvé la vie! En cela il exagérait un peu, je n'avais seulement que remis un peu d'aplomb dans son moral.

Pendant cette journée, 10 novembre, ça avait chauffé dur à Dixmude. Dans la matinée un bombardement terrible avait bouleversé nos tranchées, occasionnant de grosses pertes à leurs défenseurs, puis l'infanterie allemande, 40 000 hommes, attaqua en masse. Quoique la veille nous eussions reçu quelques 75 en renfort, notre artillerie n'était pas de taille à lutter avec celle des boches, mais malgré cela la défense tenait bon quand même lorsque, tout à coup, les défenseurs de nos tranchées se trouvèrent pris à revers. Les boches avaient forcé la ligne de la route d'Essen, défendue par les Sénégalais et les Belges, et où se trouvait notre ancien poste. Ce jour-là, la section qui nous avait remplacé fut entièrement esquintée. A ce moment ce fut la guerre de rue qui commença, on se battait de maison en maison, de tous les coins les boches surgissaient, à gauche, à droite, devant, derrière, partout il y en avait. L'une après l'autre nos positions devaient être abandonnées ; deux mitrailleurs qui étaient restés les derniers à leur poste, ne s'étant aperçu de rien pendant la chaleur des combats, se trouvèrent coupés des troupes françaises, ils quittèrent leur bonnet et se mêlèrent aux boches (à la tombée de la nuit) et rejoignirent nos ligne en chargeant avec eux.

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L'Agonie de Dixmude - nov. 1914 Les Fusiliers marins au pont des Flandres. D. Charles Fouqueray. Source Paris Musées

Des hommes qui se trouvaient séparés de leur unité se joignaient au premier groupe qu'ils trouvaient et ils replongeaient avec d'autres dans la fournaise avec, d'autres, à moitié fous, s'enfuyaient vers le pont de Dixmude, là, des officiers des tranchées des bords de l'Yser les faisaient retourner, le revolver au poing. Plusieurs copains m'ont affirmer les avoir vus tirer sur des fuyards. Sur notre gauche, le lieutenant de vaisseau Serieyx était fait prisonnier avec quelques hommes après une résistance désespérée, ils furent joints à d'autres prisonniers et contraints de marcher, désarmés, à la tête des boches qui se dirigeaient au confluent du canal d'Handzaeme et de l'Yser. d'après plusieurs qui en revinrent le nombre des marins prisonniers et que les boches avaient placés à leur tête pouvait former l'effectif d'une compagnie mais plus tard, dans un rapport officiel du gouvernement français, paru dans le "Bulletin des Armées", il n'était fait mention que d'une trentaine d'hommes.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par IM Louis Jean » lun. mars 06, 2017 8:24 pm

Les boches, couchés derrière leurs prisonniers, tiraient entre leurs jambes sur nos défenseurs de l'autre rive de l'Yser qui n'osaient riposter.

Le commandant allemand avait ordonné au lieutenant de vaisseau Serieyx de dire aux défenseurs des tranchées de l'autre rive de se rendre et lui avait même demandé de lui faire un plan de nos positions, pendant qu'il était en train de lui en faire un très embrouillé, une contre-attaque avait réussi à passer l'Yser à 70 mètres de là, sans être aperçue, sur une petite passerelle, et commença un feu nourri sur la droite des boches, profitant de cette intervention Serieyx, quoique blessé au bras, et quelques hommes se jetèrent à l'eau et réussirent à rejoindre nos lignes.

Image
source ecole.nav.traditions

Pendant ce temps, en ville, les dernières défenses élevées à la hâte étaient enlevées les une après les autres après des combats acharnés, de part et d'autre les pertes étaient énormes. De tous côtés de nouveaux ennemis surgissaient et nous refoulaient sur les bords de l'Yser et là aussi pas mal se jetèrent à l'eau pour se sauver. Arrivé sur les bords de l'Yser, l'ennemi était tenu en respect par le feu de nos tranchées de la rive gauche, deux mitrailleuses qu'il avait mit en batterie pour prendre le pont en enfilade furent de suite mises hors de combat par les nôtre qui flanquaient le pont à droite et à gauche.

A la nuit, 11 heures du soir, la 9ème, 10ème et les débris de la 11ème compagnie du 2e régiment qui s'étaient maintenues sur la rive droite de l'Yser réussirent après une retraite difficile, et en utilisant la petite passerelle dont j'ai parlé plus haut, à rejoindre nos lignes avec leurs blessés.

Nos pertes dans cette journée furent énormes tant en hommes qu'en officiers, mais elle coûta 10 000 (?) hommes aux boches et ne leur servit à rien car nous tenions toujours l'autre rive de l'Yser et jusqu'à présent, 19 mois après (1er juin 1917), ils n'ont pas encore pu la franchir.
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Re: Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

Message par Memgam » lun. mars 06, 2017 9:23 pm

Bonjour,

La peinture, par Léon Couturier, de l'épisode de l'évasion du LV Serieyx, publiée ci-dessus, par l'IM Louis Jean, provient d'un ouvrage de la maison Larousse, comme on peut s'en douter en lisant la mention (Cl. Larousse).

Cette reproduction se trouve en page 350, chapitre La Grande guerre (1914-1918) de l'ouvrage de Charles de La Roncière et de Georges Clerc-Rampal, Histoire de la Marine française, publié par la Librairie Larousse en 1934.

Cordialement.
Memgam

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