Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

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Arnaud Carobbi
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par Arnaud Carobbi » dim. mai 22, 2011 4:05 am

SUITE AU CHANGEMENT DE CONDITIONS D'UTILISATION DE L'HEBERGEUR D'IMAGES, UNE PARTIE VOIRE TOUTES LES IMAGES ONT ETE EFFACEES.

Retrouvez le sujet intégral ici : http://combattant.14-18.pagesperso-oran ... O_021.html

Bonjour à tous,

Alors que le sujet dormait dans un dossier depuis un an, une intervention d'Yves sur le forum pages 14/18 (1) m'a fait remettre le nez dans cette recherche et prendre enfin le temps de la terminer.
Il est parfois possible d'illustrer les propos des JMO par des images. Cela rend le texte encore plus parlant et laisse vagabonder notre imagination pour approcher un petit peu plus ce qui s'est passé. Comme dans le n° 19, retour au début du conflit, dans les Vosges, dans une compagnie du génie, non loin de Belfort.
Comme souvent, cela commence par une page de JMO, une image, un croquis. Cette petite recherche n'échappe pas à la règle.
  • Contexte :
24 août 1914, les troupes françaises abandonnent Mulhouse, Altkirch, Cernay et le Sundgau. Les échecs de ce qui devient la bataille des frontières (Belgique, 22 août) sonnent le glas des prétentions sur l'Alsace : afin de constituer des réserves, des troupes sont enlevées d'Alsace, ce qui rend nécessaire une retraite sur une ligne plus facile à défendre avec moins d'effectifs.
Restent sous contrôle quelques poches en terre alsacienne, dont la vallée de la Doller jusqu'à Dannemarie (Dammarkirch en allemand). C'est dans ce dernier secteur, au moment où l'avenir est incertain, que va se dérouler une opération de destruction pour la compagnie 28/3 du génie.
  • La compagnie 28/3 :
Cette compagnie fait partie des troupes de la place forte de Belfort. Elle a passé le début du conflit, couverte un temps par 2 compagnie du 371e RI, à travailler à la mise en état de défense du village de Bessoncourt.

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Aidée de travailleurs du 50e RIT, de la 5e compagnie d'auxiliaires du génie, de travailleurs civils notamment, elle a débroussaillé, dégagé des champs de tir, aménagé l'ouvrage du Moulin du Bois (appelé ouvrage de la Madeleine), creusé des tranchées, fouillé pour des abris, mis en état de défense le village en lui-même.

Voici le stade où ils en sont début septembre 1914.
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Ces travaux ont toutefois été ralentis en raison de la mission confié à la compagnie : faire sauter un viaduc de Dannemarie.
  • Mission : faire sauter les viaducs de Dannemarie.
La ligne Mulhouse-Belfort (2) nécessita la construction de deux viaducs à proximité de Dannemarie.

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Le premier, dit "Grand viaduc ", permet de passer la vallée de la Largue du côté de Retzwiller (43 arches qui permettent de le reconnaître à coup sûr sur les CPA, pour une longueur de 500 mètres). On le trouve aussi sous le nom de "viaduc ouest" ou "viaduc sur la Largue".
Le second est un viaduc de 390 mètres de long et haut de 20 du côté de Ballersdorf. Il enjambe le Rossbaechel.

Il est décidé de procéder à la destruction de ces deux viaducs. Si la motivation exacte de cette décision n'est pas indiquée dans les JMO, elle figure dans l'instruction secrète n°1 envoyée le 25 août à la 57e division de réserve dont les unités tiennent encore le secteur. Il s'agit clairement, dans la crainte d'une avancée allemande, d'empêcher l'utilisation de cette voie de chemin de fer stratégique par les Allemands. D'ailleurs ces destructions s'accompagnent du sabotage de la voie ferrée en plusieurs points, de la mise hors service des gares de Dannemarie et d'Ilfurth, alors qu'elles venaient tout juste d'être remises en état par la 1ère compagnie du 5e régiment du génie.

Pour mener à bien cette mission, deux compagnies furent désignées : la 28/1 pour le viaduc de Rossbaechel ; la 28/3 que nous allons suivre pour l'autre ouvrage.
  • Déroulement des opérations de destruction :
Le 24 août dans la soirée, le gouverneur de la place de Belfort donne l'ordre de destruction des viaducs au colonel commandant le génie de la place. Le lendemain, à 6h30, le capitaine Thiébaud, commandant la compagnie 28/3 du génie, quitte Bessoncourt avec le 1er peloton, le lieutenant Sol et un adjudant. Un détachement de la compagnie 28/1 est chargé de la destruction du second viaduc. Les deux groupes sont sous les ordres du commandant Richard. Ils seront couverts par des troupes de la 114e brigade (appartenant à la 57e division de réserve) et plus particulièrement par des hommes du 244e RI. Des instructions verbales sont données : travailler la nuit ou au petit jour afin que les Allemands ne voient pas ce qui se prépare.

Le 26 août, départ à 3h15 de Retzwiller. Les travaux sont rapides pour le "Grand viaduc". En effet, des emplacements existaient déjà dans les deux culées. Le 10 août, ils avaient été désobturés par la compagnie 28/1 en raison du recul après une première avance en Alsace. La seconde offensive française avait entraîné leur réobturation par une cloison de briques.
Pendant qu'une demi-section garde les issues, le reste du peloton met les charges en place. Le travail est achevé à 5h00, "y compris la pose d'un masque en poutrelles à chaque fourreau et un bourrage en sacs de terre" précise le JMO du génie de la place de Belfort.

Le commandant de la 57e DR indique par téléphone que l'heure de la mise à feu sera 13h00. Avant, il faut prévenir les habitants de Dannemarie d'ouvrir leur fenêtre afin d'éviter les bris de vitres. Les ordres écrits arrivent à 11h30. A 13h05 environ, mise et feu. Les deux culées minées sont tombées, ainsi que des piles voisines : 5 travées sont détruites, soit environ 70 mètres de viaduc.

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Pour le second viaduc, les travaux sont plus longs car il n'y a pas d'emplacements pré-existants. Il n'est détruit que le 27 août après 1h00 du matin.

Le 27 août, le 1er peloton du 28/3 retourne à Bessoncourt après avoir passé la journée du 26 à essayer, vainement, de détruire une écluse sur le canal Rhône-Rhin. La 114e brigade reprend son mouvement de retraite vers l'ouest. Dannemarie est dans une sorte de no man's land où des patrouilles des deux camps se rencontrent et s'affrontent, avant la marche en avant qui permettra la prise des deux viaducs à la mi-septembre 1914.

Le résultat des destructions est nettement visible sur ces deux clichés pris en octobre 1914.
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  • A la guerre comme à la guerre : ne pas être à un paradoxe près !
Lors des patrouilles dans le secteur, il est probable que des Allemands aient photographié le résultat du travail de la 28/3 et de la 28/1. Bien que repoussés, ils "commémorent" rapidement le sabotage du beau viaduc qui se trouve sur son territoire. La condamnation est implicite, à l'image de ce que faisaient les Français de l'autre côté, montrant du doigt la barbarie de l'ennemi, la destruction d'ouvrages d'art. Il en existe une qui montre l'ouvrage avant destruction légendée : "Von den Franzosen zerstört", "Avant sa destruction par les Français".

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Mais là n'est pas le problème : les éditeurs de cartes postales français eux-même multiplient les éditions sur le sujet, sans cacher les auteurs de la destruction, allant, pour l'un d'entre-eux, jusqu'à indiquer la compagnie qui a réalisé le travail !

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Alors où est le paradoxe ? Patience !
Le site du Parcours du combattant de 14-18 : Deux mises à jour par semaine.

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Arnaud Carobbi
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par Arnaud Carobbi » dim. mai 22, 2011 4:19 am

  • La reconstruction du viaduc :
Reprenant le contrôle du secteur en septembre 1914, l'état-major français décide paradoxalement de reconstruire le viaduc qu'il vient de détruire : la voie de chemin de fer permet d'acheminer le ravitaillement facilement jusqu'à Dannemarie maintenant que le front est stabilisé. Du 13 au 26 février 1915, la 4e compagnie du 5e régiment du génie enlève les décombres. La décision de réparation arrive le 28 février et les trois phases de travaux se succèdent du 8 mars au 30 mai, seulement retardées par une crue le 7 avril qui détruit une partie des échafaudages et un bombardement de l'artillerie allemande (210mm) le 13 avril. Les travaux reprennent à temps pour la venue de Joffre le 22 avril.

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Pour tous les détails de la reconstruction, je vous invite à lire le parcours de la compagnie qui a réalisé les travaux publié par Joël Huret sur le Forum : http://pages14-18.mesdiscussions.net/pa ... _123_1.htm .

Finalement, le 30 mai 1915, deux jours après la fin des travaux de bétonnage, un tir de 51 obus de 420mm allemands met fin aux espoirs français : le viaduc est à nouveau coupé. Et ce sont les Français qui éditent des cartes postales pour pointer du doigt le tir allemand ! (3)

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Les destructions subies le 30 mai 1915 par le viaduc étant différentes des précédentes, il est facile de dater un cliché : avec les deux voies ferrées pendantes mais non sectionnées, 1914, avant la reconstruction ; Avec une pile seule au milieu d'autres détruites, à partir du 30 mai 1915. Attention : il en existe où les voies ferrées sont sectionnées et pendent dans le vide. Il s'agit alors du viaduc de Rossbaechel comme on peut le voir sur cet exemple (http://www.lessapeursdugenie.com/wp-con ... rie-02.jpg ) extrait du blog des sapeurs du génie ( http://www.lessapeursdugenie.com/?s=Dannemarie ).

C'est ce qui permet de dire que sur l'image ci-dessous, il s'agit bien du grand viaduc de Dannemarie bombardé.

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  • En guise de conclusion :
Les viaducs ne seront reconstruits qu'après la guerre. Une solution moins couteuse et plus simple à mettre en œuvre si près du front est étudiée début juin et validé le 14 juin 1915 : la réalisation d'une voie de contournement. Pour en savoir plus, vous pouvez lire l'article publié dans la revue de la communauté de communes de Dannemarie et disponible à la lecture sur Calaméo : http://fr.calameo.com/read/000036358fb3370064f65 . Vous y trouverez une carte de cette déviation.
Tout cela explique que sur la carte ci-dessous datée de mars 1918, on trouve encore mention des viaducs détruits.

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L'importance symbolique de ces viaducs est réelle à Dannemarie, elle est même indissociable de l'image de la ville. Le fond du site internet de la commune est une image du viaduc !
http://www.dannemarie.fr/Tourisme/A+voi ... aducs.html

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Le hasard des recherches permet des découvertes supplémentaires. Sur le site de Rémy Démoly (http://www.demolyremy.fr/comtois_remarquables_h.htm ), on trouve cette citation :

"Haag Henri, conducteur d'automobiles pour l'armée. Cité à l'ordre du jour pour avoir ''lors du bombardement du viaduc de Dannemarie, été sous la pluie des obus, rechercher son automobile qui était garée sous le viaduc, et l'a sauvée ainsi de la destruction en l'emmenant hors de portée des projectives''. La Croix de Guerre lui a été remise officiellement à Belfort le 13.07.1915. Réf : Bulletin paroissial de Baume les Dames Août 1915."

Par contre, impossible de dire si les hommes du peloton du 28/3 ont eu droit à pareille reconnaissance.

  • Sources :
JMO de la compagnie 28/3 du génie, SHD 26N1312/10.
JMO de la compagnie 28/1 du génie, SHD 26N1312/1.
JMO de la 1ère compagnie du 5e Régiment du génie (qui détruit les installations ferroviaires autour de Dannemarie), SHD 1283/1.
JMO de la 4e compagnie du 5e Régiment du génie (qui a reconstruit le viaduc en 1915) : SHD 26N1283/10.
, SHD 26N371/1.
JMO du génie de la 57e division de réserve (participe à la destruction du viaduc ouest), 26N373/8.
JMO du 244e RI, SHD 26N726/8.
  • Sur les viaducs de Dannemarie :
Site de la commune de Dannemarie.
http://www.dannemarie.fr/Tourisme/A+voi ... aducs.html

Site Structurae, fiche sur le viaduc de la Largue.
http://fr.structurae.de/structures/data ... d=s0002832
  • Remerciements :
A Yves, remerciements renouvelés, pour sa veille active et efficace des nouveautés mises à disposition sur Gallica sur le forum pages 14/18. Que ce soit dans les nouveautés ou les documents déjà disponibles, la recherche peut parfois être longue. Grâce à Yves, beaucoup de temps est gagné.

Evidemment, si vous avez des images, témoignages, photos actuelles sur le sujet, je suis intéressé pour enrichir le dossier.

Amicalement,
Arnaud
Le site du Parcours du combattant de 14-18 : Deux mises à jour par semaine.

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IM Louis Jean
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par IM Louis Jean » dim. mai 22, 2011 8:20 am

Bonjour à toutes et à tous,

Merci maître Carobbi :jap:

Quel plaisir donne cette reprise des "Au détour d'un JMO" ! Votre site (à jour déjà, le 21ème détour est déjà indexé!!) ne vous absorbe donc pas en totalité, heureusement.

Pour compléter l'iconographie : la BDIC a mis en ligne un superbe album de photographies sur le viaduc, datées de juin 1915 pour la plupart :

Quelques exemples

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Source BDIC


Cordialement
IM Louis Jean
sesouvenir
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Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau

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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par dominique rhety » dim. mai 22, 2011 9:39 am

Bonjour Arnaud,

un témoignage d'époque dans son jus, celui d'un artilleur de la 28e batterie du 5e RAC (AD/57)

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Cordialement.

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Eric Mansuy
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par Eric Mansuy » dim. mai 22, 2011 1:28 pm

Bonjour à tous,
Bonjour Arnaud,

S.R. de Belfort
Belfort, le 7 juin 1915

Rapport sur les effets des projectiles de 420 allemands sur le viaduc de Dannemarie (30 mai 1915)

Description.
Le viaduc de Dannemarie se compose de 43 arches dont 21 en plein cintre de 4,30 m de rayon sur chaque rive de la Largue et une de 25 m d’ouverture au-dessus de cette rivière.
42 piles, plus 2 piles culées dans les remblais. Epaisseur des voûtes : 0,70 m à la clef.
Hauteur moyenne sous l’intrados : 20 m.
Longueur totale : 460 m, prolongée par un remblai élevé sur chaque rive.
Sauf les soubassements, toute la construction était en briques, briques de bonne qualité, mortier médiocre.
La brèche exécutée par le Génie français en 1870 avait été réparée en briques.
Ni les Allemands, ni les Français, successivement, en abandonnant au début d’août 1914 la région de Dannemarie, ne firent de destruction.
Le 26 août 1914, la Compagnie 28/3 du Génie de Belfort recevait l’ordre d’exécuter une brèche en utilisant le dispositif des mines permanents. Les 4 chambres existant dans les deux piles de la Largue furent chargées à 250 kg chacune (total, 1000 kg de mélinite) et, en six heures de travail, la brèche obtenue fut de 70 m environ (hauteur : 23,80 m). Dannemarie était à cette époque occupé par nos troupes.
Au début de février 1915, le 5e Génie commença le déblaiement puis entreprit la réparation avec des voûtes et piles en béton non armé (300 kg de ciment au mètre cube avec une charpente métallique légère destinée à supporter le coffrage et noyée dans le béton).
Le travail fut souvent gêné par les avions allemands qui lancèrent des bombes. On installa contre eux, outre des abris à l’épreuve et des mitrailleuses, une batterie de 90 S.P. comme protection, à Retzwiller. Les résultats étaient si faibles que le 13 avril, l’ennemi fit avancer dans la cour de l’établissement Kneipp, à Carspach (à 8 km du viaduc, qu’il prenait d’écharpe), une batterie de 2 mortiers de 210 qui tira une trentaine de projectiles, sans autres dégâts appréciables que des fissures dans une voûte adjacente à l’ancienne brèche. Cette batterie, repérée par nos avions, fut violemment contrebattue par nos 155 et 120, et semble fortement atteinte. Sa retraite ne put se faire la nuit du 13 que par suite de l’ordre du général commandant la 57e Division de ne pas tirer sur les villages.
Le 26 mai, le travail de réparation était terminé. Le 30 mai, au moment où l’on commençait le décintrement, eut lieu le bombardement de l’ouvrage par un obusier de 420. Du 27 au 29 inclus, le brouillard et la pluie empêchaient toute observation. La brume reprit l’après-midi du 30 et le 31.

Position de la batterie ennemie.
Dans la carrière à 700 m de l’église de Walheim, à côté de la voie ferrée, c'est-à-dire sensiblement dans le prolongement de l’axe du viaduc, à 11.500 m environ.
Cet emplacement, près de la voie ferrée de Mulhouse à Altkirch, était abrité dans un bois, et sans doute préparé depuis longtemps, ainsi qu’en témoignent les bulletins de renseignement signalant l’arrivée d’un gros canon (renseignements d’ailleurs toujours accompagnés de points d’interrogation) ; le 3 juin, un de nos avions constate d’ailleurs le raccordement avec la voie ferrée.
Si notre artillerie avait détruit le pont d’Illfurth comme le demandait le général commandant le Groupement Sud dès le 3 mars (lettre n°2848), l’ennemi n’aurait donc pu, ni trouver un emplacement aussi favorable au tir en direction, ni s’approcher autant.

Observations.
Le 30 au matin, le temps est clair, très calme, sans aucun vent. Le tir commence à 5 h 45, réglé par 3 aviatiks, très élevés et lointains. En outre un Drachen est en observation en arrière d’Altkirch.
Tous ces avions sont hors de portée de notre artillerie. On avance une section de 90 S.P. au Thalenberg, qui ouvre le feu sans autre effet que de faire déplacer l’avion.
Dès 5 h 50, en outre, avis est donné aux avions de combat (Fontaine) du tir de l’ennemi, et des appareils de chasse sont demandés pour en empêcher le réglage. Sur les 3 Morane disponibles, l’un, parti dès 5 h 30 à la poursuite d’un premier avion signalé, chasse cet aviatik ; un autre Morane se prépare, un troisième reste en réserve.
En même temps, l’observateur du G.S. (sous-lieutenant de Morcourt) tente vainement de s’envoler de Chavanatte – les deux appareils sont indisponibles.
Deux avions d’observation (Caudron) sont aussitôt demandés, vers 6 h 15, à la 57e Division. L’un d’eux, non sans difficultés, réussit à partir vers 7 h 30, revient vers 8 h 15, ayant une panne ; il repart aussitôt (observateur : lieutenant Chamouton) et rentre à 10 h, donnant un premier renseignement sur la pièce ennemie, dont il a aperçu une lueur énorme lors d’un des derniers coups.
Entre temps, les observateurs terrestres ont fait divers recoupements de son.
Une de nos batteries de 155 L (2 pièces) récemment avancée au Rossemberg, ouvre aussitôt le feu sur ces données, mais sans aucun contrôle.
Le 2e appareil prêté par la 57e Division (observateur : sous-lieutenant de Morcourt) s’envole à 11 h pour préciser le réglage mais ne peut plus observer, des nuages étant survenus.
Le tir ennemi a d’ailleurs cessé à 9 h 30, et l’avion allemand de réglage dont on a surpris les communications par TSF est parti à la même heure en annonçant « viaduc entièrement détruit ».
Dans l’après-midi, deux tentatives infructueuses sont faites, par le sous-lieutenant de Morcourt, avec les avions de la Chapelle, pour reprendre le réglage : la 1re fois, panne de moteur et capotage, heureusement sans accident ; le sous-lieutenant de Morcourt n’hésite pas à repartir aussitôt sur un autre appareil, mais il se heurte à une impossibilité d’observer.
Le ballon du G.S. et celui de la 57e Division, montés à 7 h 30, ne peuvent rien observer, ayant le soleil dans les yeux (vues limitées à Fulleren).

Exécution du tir.
Les coups partent toutes les 4 à 5 minutes environ. De 5 h 45 à 9 h 30, il tombe 56 projectiles, dont 2 ou 3 ratés. Le 1er coup arrive à 200 m du centre de Dannemarie, et à 600 m N.E. du viaduc, formant dans un pré un entonnoir de 10 m X 2,50. Des éclats de 25 kg sont projetés en plein village, à 300 m du point de chute.
Le 2e coup, 800 m plus loin et à 50 m N. de la voie, dans un champ, produit un entonnoir de 10 m X 4. Le 3e tombe dans le remblai rive gauche de la Largue, soulève le sol en produisant dans la voie une dénivellation de 1 m environ par tassement, avec faible déviation. Les wagons voisins déraillent.
Dès lors, tous les coups s’échelonnent le long du viaduc, dans un rectangle ne dépassant pas 20 m de largeur, c'est-à-dire avec une merveilleuse précision, bien supérieure au 210, dont les entonnoirs s’écartaient souvent à 100 m du viaduc.
Le 4e projectile, tombé sur le remblai à 200 m de la culée rive gauche, à 6 m du milieu du train, qui était sans doute l’objectif de ces premiers coups, démolit en partie la carcasse du wagon voisin (châssis intact) ; en queue du train, les wagons sont également intacts, mais déraillés. Entonnoir de 9 m X 4. Un officier debout à 30 m de distance sur le remblai reçoit une violente commotion, mais sans effet traumatique ni blessures.
Cinq coups tombent répartis sur 100 m de longueur sur le remblai de la rive gauche, un sixième arrive un peu plus loin (entonnoirs de 6 m X 3,80, 12 m X 5, 6 m X 3,50).
Ce n’est qu’à partir du 17e ou 18e coup que les projectiles tombent sur la maçonnerie (après 7 h). Les voûtes et piles en briques de la rive gauche sont bientôt littéralement rasées. Certaines piles semblent sauter en l’air en bloc, d’autres s’incliner avant de revenir sur leurs bases : les oscillations paraissaient être de 2 à 3 m au sommet de la pile, très nettes à 400 m. Effectivement, on constate dans la maçonnerie de briques de nombreux plans de clivage avec décalage des assises. Douze piles, rive gauche, sautent en l’air avec les voûtes, une seule reste debout dans cet intervalle de plus de 100 mètres ; elle porte encore le cordon supérieur, mais présente des plans de décalage ; cette voûte a été très bien vue inclinée pendant le tir, constatation apparente encore sur certaines photographies. La voûte extrême ouest est devenue surbaissée, par suite d’un tassement d’environ 0,50 m dû aux fissures des piles voisines ; elle menace ruine.
La culée rive gauche, constituée par une chambre élevée et voûtée, a été touchée par un obus de 420 qui a éclaté dans la chambre (environ 50e coup). Les deux parois latérales sont soufflées, la voûte en briques est tombée sur 3 m de largeur, 8 m de portée, mais la voie reste intacte au-dessus. Les plinthes, en pierres de taille de 1,50 m, ont été projetées à 50 m.
Un obus, tombant sans doute tangentiellement à une pile, y produit un écornement de 4 m de hauteur, et ses éclats sont projetés sur les deux piles voisines, sans grands dégâts. L’entonnoir n’est que de 2 m X 0,50.
Un autre projectile, tombant sur le radier en béton entre deux piles, décale sur deux plans de quelques centimètres chacune de ces deux piles, et produit également des plans de décalage sur une troisième pile (qui avait été antérieurement écornée assez fortement par un obus de 210). L’entonnoir est de 6 m X 2.
Le dernier coup tiré atteint la 34e pile, sur la rive droite, fait tomber les deux voûtes voisines sur plus de la demi-largeur (reste 1,50 m de largeur de voûte fissurée), éclate au pied de la pile, où il se produit quatre plans de décalage de plusieurs centimètres (jusqu’à 22 centimètres) ; l’entonnoir a 12 mètres sur 3. La voie demeure intacte au-dessus.
Dans le béton, les fissures sont moindres, on ne constate aucun décalage horizontal comme dans la brique, les dégâts sont plus localisés malgré des fissures longitudinales, et il ne semble pas y avoir d’effet de souffle.
Une voûte en béton (achevée le 13 mai) est traversée par un obus à la retombée où son épaisseur est d’environ 2 m ; le trou produit de 47 cm de diamètre est bien cylindrique, dans l’axe du viaduc. Les éclats criblent de faibles trous les deux piles en béton et en écornent une légèrement (environ 3 m de profondeur, sur 5 m de hauteur). La génératrice du trou fait un angle d’environ 60 avec l’horizontale.
L’arche centrale de 25 m d’ouverture et 8 à 10 m de largeur selon le point, était une voûte en béton de 1,40 à la clef, 5 m aux reins, achevée le 16 mai. Elle est détruite sur plus de la demi-portée, et environ la demi-largeur. Tous les voussoirs constitués par les coffrages sont séparés les uns des autres. Mais la voûte voisine et la pile culée sont presque intactes.
La pile en béton suivante (finie le 24 avril) a été fissurée par un projectile qui a produit un entonnoir de 14 m de diamètre sur 3 m de profondeur dans le sol (une fois les débris retombés).

Effets du souffle.
Le passage des projectiles à Dannemarie produisit l’impression d’un cyclone, ou du passage rapide d’une forte automobile.
A Dannemarie même (800 m de distance environ), pas de carreaux cassés, les maisons tremblent, mais pas exagérément.
Les détonations sont entendues très violentes à Seppois et Largitzen (12 km) où elles font également trembler les constructions.
Une pile du viaduc du Rossbächle (détruit également le 26 août 1914), à 2500 m environ, est tombée le 5 juin à 21 h, sans doute comme suite des commotions produites.
Les éclats de projectiles sont lancés à près d’un kilomètre. Un culot d’environ 40 kg est venu tomber dans la partie Est de Dannemarie, à 1200 m du point d’éclatement, avec le bruit de ronflement d’un aéroplane.
Il n’y a pas eu de personnes touchées.

Le déblaiement des débris pourrait être repris par des prisonniers allemands, particulièrement la destruction de l’arche en béton, qui présente quelque danger.

Q.G., le 7 juin 1915
Le Chef de Bataillon du Génie
Chef d’Etat-Major du G.S.
NORMAND
"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.

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Arnaud Carobbi
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par Arnaud Carobbi » lun. mai 23, 2011 2:40 am

Bonjour à tous,

De sacrés documents que vous avez transmis !!! Un témoignage sur une unité n'ayant pas de JMO et donc qui est passé au travers de mes recherches, une album de photographies entièrement onsacré à Dannemarie et un rapport d'une grande richesse en informations (et qui montre que les archives recelles de nombreux documents sur les thèmes que nous abordons, un encouragement à aller voir dans les archives, mais une frustration quand on habite loin !).

Dominique, j'ai été incapable de trouver des informations sur la 28e batterie du 5e RAC. Pas de JMO que ce soit pour la batterie, son groupe ou l'AD57. C'est dommage car il est toujours intéressant de mettre en relation le témoignage et le contexte exact, même si ici on a les grandes lignes ! Je vais digérer tout cela et m'y remettre pour compléter.

Sesouvenir, un sacré album ! Le genre de source qui pousse à chercher plus avant encore ! Et qui va permettre d'illustrer un peu plus encore le sujet. Et avec les deux autres documents, cela va retarder la publication du prochain "Au détour des JMO" car il faut terminer le travail sur celui-ci ;) !

Il va aussi falloir que je le complète avec ce superbe document, Eric. Il apporte de nombreux détails non mentionnés dans les JMO. Preuve qu'il convient de toujours rechercher toutes les sources disponibles afin de comprendre un fait, sinon on ne possède qu'une vue partielle du sujet. Ce document montre à quel point ! Je vais aussi l'utiliser pour compléter le topo. Je vous refais signe quand j'ai mis à jour le texte.

Un très grand merci à tous,
Amicalement,
Arnaud
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ALVF
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par ALVF » lun. mai 23, 2011 10:56 am

Bonjour,

Voici une photographie prise sur le vif le 30 mai 1915 au moment de l'explosion d'un obus de 42-cm sur le viaduc alors que les artilleurs allemands viennent de passer au tir d'efficacité après un tir de réglage observé et corrigé par avion.Au premier plan des poilus viennent de baliser un des premiers entonnoirs de 42-cm et ne craignent pas un nouvel impact dans cette zone car le tir est désormais centré sur sa cible.Cette photographie a été prise par un officier d'artillerie dont j'ignore malheureusement l'identité et qui a pris et rassemblé des photographies du viaduc, avant, pendant et après le tir du 30 mai 1915.
Image
Cordialement,
Guy François.

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rugby-pioneers
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par rugby-pioneers » lun. mai 23, 2011 11:51 am

Bonjour,

Passionnant ! merci à vous.

(bon, je retourne travailler...)

Sincèrement



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Eric Mansuy
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par Eric Mansuy » lun. mai 23, 2011 12:54 pm

Bonjour à tous,

Concernant le bombardement du 30 mai 1915 et ses suites, c'est en outre du côté de la compagnie B7 du 5e Génie qu'il faut chercher...

Et une bibliographie non exhaustive :

Annuaire de la Société d’Histoire du Sundgau
1963 : Paul STINTZI, « Die "Grosse Kanone" im Zillisheimer Wald »

Bulletin de la Société Belfortaine d’Emulation
n°92 / 2001 : Thierry EHRET, « Belfort sous la menace de l'artillerie allemande 1916-1945 »

La Grande Guerre Magazine
n°17 : Pierre COMBA, « Les viaducs de Dannemarie »

Le Tambour (bulletin d’informations locales de Zillisheim)
1997 : « Le grand canon »

La Vôge
n°22, décembre 1998 : François SELLIER, « L’Escadrille C34 de Romagny-sous-Rougemont »

Les Vosges
n°4, 1975 : Georges SCHULTZ, « Le Grand Canon de Zillisheim »
n°4, 1979 : Jean BRAUN, « A propos du Grand Canon de Zillisheim »

CERF (colonel), La Guerre aux Frontières du Jura, Lausanne, Payot, 1930, 265 pages.
CHECINSKI (Jean), Les Poilus de Mulhouse à la crête des Vosges, Strasbourg, Coprur, 1999, 240 pages.
EHRET (Thierry) et MANSUY (Eric), Un Artilleur en Haute-Alsace. Souvenirs photographiques de Pierre Jaminet, 1914-1916, Riedisheim, Société d’Histoire du Sundgau, 2003, 322 pages.
JOGUET (commandant), De la Trouée de Belfort à Mulhouse (août 1914), Paris – Limoges – Nancy, Lavauzelle, 1932, 246 pages.
NOUZILLE (Jean), OBERLE (Raymond), RAPP (Francis), Batailles d’Alsace, 1914-1918, Strasbourg, Contades, 1989, 490 pages.
THEVENET (général), La Place de Belfort et la Pénétration Française dans le Sud de l’Alsace en 1914, Paris – Nancy, Berger-Levrault, 1919, 134 pages.

Bien cordialement,
Eric Mansuy
"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.

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laurent provost
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Re: Au détour d'un JMO (21) - Destructions du grand viaduc de Dannemarie

Message par laurent provost » lun. mai 23, 2011 1:00 pm

:jap: :jap:
Merci à tous et en particulier à Arnault
superbe sujet !

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