L'Armistice à la malouine (47e R.I.)

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Eric Mansuy
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Re: L'Armistice à la malouine (47e R.I.)

Message par Eric Mansuy » dim. nov. 06, 2005 6:39 pm

Bonjour à tous,
En faisant un peu de rangement (comme disent les commentateurs sportifs : "si ça gagne pas, ça débarasse !"), je me suis rendu compte que j'avais sous la main une série de textes plus ou moins brefs concernant l'Armistice tel qu'il fut vécu au sein du 47e R.I.
Autant que tout le monde en profite.

Bien cordialement
Eric Mansuy

P.S. L'anecdote du colon à sa fenêtre en p'tite tenue... savoureuse (mais pas corroborée) !

1914-1918
Retour à la mère patrie

NOVEMBRE 1918


Au matin du 17, notre bataillon - le 3e du 47e R.I. - qui avait pour mission d’aller prendre position devant Strasbourg, au pont de Kehl, franchit l’ancienne frontière au pied du Donon. Instant solennel. Notre émotion était intense et je puis assurer qu’elle a laissé dans le cœur de tous des traces vives encore. A la même minute nous accueillait le premier sourire de l’Alsace. Trois jeunes femmes descendaient allègrement la route à notre rencontre, le rire aux lèvres et dans les yeux le plaisir d’être les premières à voir des soldats de France. Elles nous annoncèrent que « toute l’Alsace nous attendait au bord des routes ».
Et en effet, dès que nous eûmes abordé la descente sur Grandfontaine, nous fûmes constamment acclamés jusqu’à Schirmeck par des haies d’Alsaciens et d’Alsaciennes de toutes conditions. Des maisons éloignées de la route arrivaient aussi des vivats, et des fermes isolées dans la montagne partaient des pétarades qui n’avaient rien d’hostile : ceux qui n’avaient pu quitter leurs occupations participaient ainsi de loin à la fête.
Les vieilles gens surtout nous regardaient avec attendrissement. Sans doute de vieux souvenirs montaient-ils à leur cœur. Je revois toujours une grand-mère, toute courbée, qui s’était avancée pour soulever le pan de la capote d’un poilu et, les yeux mouillés de larmes, s’étonnait en un français qu’elle avait du mal à retrouver, de ne point découvrir ce fameux pantalon garance qui avait émerveillé ses jeunes années.
Oui, c’était bien « la vieille et loyale Alsace » qui nous accueillait à chaque pas.
A Schirmeck où tout le régiment devait cantonner, nous attendait la première réception organisée. Elle fut chaleureuse. Toute la population était sur la place. Ovation. Et puis ce fut à qui accaparerait un soldat français. Le soir, réception officielle à l’Hôtel de Ville et bal.
A Molsheim, nous attendait une réception dont il m’est difficile de rendre l’ardeur. La place était pleine à éclater au point que la colonne y put à peine pénétrer et fut aussitôt saluée par une gracieuse farandole de jeunes filles revêtues de ce magnifique costume alsacien qui les fait ressembler à de belles fleurs. Et en un instant nous fûmes assaillis - c’est le mot. Le bataillon fait prisonnier, volatilisé, disparut et ne fut reformé qu’à grand peine. Le lendemain, la fête devait recommencer pour la réception du colonel du régiment demeuré à Mutzig et des officiers généraux de la division. Le vin d’Alsace, de nouveau, étincela dans les verres. Farandoles, Te Deum, réception, bals. Molsheim était en liesse.

Le 21, le bataillon reprit sa marche et malgré l’heure matinale, salué tout le long de la route par les mêmes acclamations que les jours précédents. Dans tous les bourgs, des jeunes filles nous offraient le vin de l’amitié. Nous portions la santé des habitants et les applaudissements de crépiter aussi drus que la fusillade au long des tranchées dans les nuits de 1914.
Souvenir émouvant : à une fenêtre de je ne sais plus quelle localité, un vieil officier du second empire qui, pour honorer notre passage, avait revêtu son uniforme rutilant, se figea au garde à vous, la main au képi. Nous lui rendîmes son salut et les acclamations de redoubler.

Strasbourg enfin fut en vue. Mais Strasbourg était réservée à des entrées plus solennelles que la nôtre. A nous, interdiction de traverser la ville, de la déflorer. A juste titre cet honneur était réservé aux grands chefs qui nous avaient conduits à la victoire.
A la vérité, un détachement du 25e R.I. l’avait traversée la nuit pour aller placer quelques sentinelles aux deux ponts.
Contournant la ville et passant par ses faubourgs à l’Est, nous atteignîmes les jardins où se dresse le monument du général Desaix auquel nous rendîmes les honneurs.
Peu après la compagnie Boucher prenait position, vers les 11 heures du matin, à l’entrée du pont routier de Kehl, libérait deux sentinelles du 25e R.I. qui y avaient été placées la nuit ainsi que les gardes civiques qui s’étaient constitués aussitôt après le départ des troupes allemandes, et accueillait les Alsaciens déportés en Allemagne qui, libérés, débouchaient du pont en colonne serrée.

Nous terminions ici une marche qui, depuis Raon-l’Etape, avait été triomphale. Si nous n’en avions pas été convaincus, la preuve nous en aurait été donnée par un sous-lieutenant allemand, très jeune Prussien de Potsdam, qui nous avait en cours de route livré un dépôt d’armes et de munitions et qui, pris par nous en subsistance, avait ainsi assisté à toutes les démonstrations d’amitié dont nous avions été l’objet. Parlant un français correct et maniant l’ironie avec aisance, il avait, en prenant congé, dit au capitaine Baudart, qui commandait la compagnie de mitrailleuses : « Je ne vous savais pas si détestés ».
Toutes les dispositions prises, le capitaine Baudart et moi-même fîmes un temps de galop le long de la berge, jusqu’à ce qu’enfin nos chevaux puissent descendre au fleuve et s’y abreuver. Manifestation puérile, peut-être : mais nous avions si souvent concentré nos espoirs dans ce futur geste ! Peu après, les commandants de compagnie en faisaient autant et inclinaient sur le fleuve leurs glorieux fanions.
Parallèlement à nous, un bataillon du 25e R.I. avait pris position au pont du chemin de fer.
A peu près à la même heure, de la frontière suisse à Lauterbourg, les soldats français avaient repris, après près de 50 ans, la garde au Rhin.
Alors M. Hamel pouvait reprendre sa classe, et les amis du vieux Moser aller crier sur son tombeau : « Moser ! Moser ! c’est fait ! »

L’Alsace et la Lorraine étaient redevenues françaises. Redevenues ? Non ! Elles l’étaient toujours restées.
Allaient se poursuivre ensuite les entrées officielles à Strasbourg et dans les principales villes des provinces recouvrées. Déjà nos grands chefs étaient entrés le 17 à Mulhouse, le 19 à Metz, le 22 à Colmar. Ce même jour, Gouraud fait dans Strasbourg une entrée inoubliable. Le vieux soldat des campagnes d’Afrique, le mutilé des Dardanelles, le glorieux vainqueur de Champagne et dans sa personne toute l’armée française, reçoit les acclamations sans fin d’une ville débordant d’enthousiasme et de joie. On s’écrasait sur les trottoirs ; aux fenêtres se penchaient des grappes humaines et toutes les mains agitaient des mouchoirs qui, tel un vol de papillons blancs, voletaient au long des façades, mêlés aux trois couleurs de France.
L’accueil des personnalités officielles qu’accompagnaient de jolies guirlandes de jeunes filles - fleurs, fut salué d’un formidable vivat.
Strasbourg, enfin libre, criait son amour pour la France.
La vieille cité devait connaître, dans les jours qui suivirent, d’autres entrées triomphales plus officielles encore : mais celle-ci, sans conteste, fut la plus impressionnante, la plus émouvante, la plus spontanée pour tout dire, celle qui pénétra le plus profondément dans les cœurs de ceux qui y participaient. Strasbourg nous accueillait moins parce que nous étions les vainqueurs que parce que nous étions la France.
Suivirent avec le même cérémonial et les mêmes festivités, l’entrée dans la capitale alsacienne, de Pétain, le 25, de Foch, le 27. Le généralissime des Armées alliées, pour nous passer en revue et saluer nos drapeaux, portait le sabre de Kléber.
Enfin, le 9 décembre, Poincaré et Clémenceau qui, la veille, avaient été reçus à Metz en compagnie des maréchaux français et anglais, reçoivent à Strasbourg les clés de la ville en présence des présidents des deux Assemblées, de maréchaux et de nombreux parlementaires. Toute l’Alsace est là ; toutes les villes, toutes les campagnes, avec leurs sociétés, leurs corporations, arborant leurs bonnets et leurs costumes. Tout est fleuri, pavoisé : maisons, voitures, chevaux. Tout retentit de vivats, de fanfares, de Marseillaise. Tout vibre d’un enthousiasme prodigieux.

C’est la consécration officielle : les cartes de France ne porteront plus le deuil.

Albert VAZEILLES,
Journaliste honoraire,
Chef de Bataillon du 3/47 en 1918.
in Guide touristique Vosges – Alsace de la MA.A.I.F., édition 1959, pages 76-77.

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L’oie de la victoire

Et pourtant, c’était bien vrai. A 11 heures, ce jour-là, pour la première fois depuis août 1914, les canons se turent...
Notre régiment, le 47e R.I., était alors cantonné à Frizon, petite localité voisine d’Épinal, où nous nous préparions à participer à la grande offensive qui devait être lancée en direction de Longwy et de Metz. Et voici qu’au lieu de nous donner l’ordre d’attaquer, on nous faisait reposer les armes. Nous devions pourtant participer à une autre avance, mais celle-là triomphale à travers la plaine d’Alsace.
Le 17 novembre, nous franchissions les Vosges au col du Donon, salués par les habitants de Schirmeck qui étaient venus à notre rencontre. Le 21, nous arrivions aux portes de Strasbourg et nous cantonnions dans un faubourg. Cette nuit-là, nous n’avons pas beaucoup dormi, car toutes les jeunes filles du quartier voulaient danser avec les poilus. Comme il n’y avait pas de salle assez grande pour nous recevoir, ce fut dans la rue que se déroula cette fête populaire, aux accents d’un piano mécanique qu’un cafetier avait installé devant son établissement. Ce cafetier était d’ailleurs si heureux de nous voir là qu’il distribuait gratuitement sa bière.
Le lendemain 22 novembre, ce fut l’entrée à Strasbourg. On nous avait dit de soigner notre tenue mais nos capotes étaient encore toutes tachées par la boue des tranchées. Qu’importe !…
Nous voici donc défilant à travers la ville de la porte de Schirmeck au Palais de l’Empereur, en passant naturellement par la place Kléber. Nous marchions par rangs de huit sans parvenir à maintenir le moindre ordre dans nos colonnes, car les jeunes Alsaciennes s’étaient mêlées à nous et nous prenaient le bras. En quelques minutes, ma section avait vu doubler son effectif et elle comptait autant de jeunes filles que de poilus.
Sur les trottoirs, il y avait foule et tout ce monde riait et criait. On nous jetait des fleurs et des cigares.
Le défilé terminé, nous avions traversé le parc des Contades, puis gagné une caserne où nous ne pensions demeurer que quelques instants car nous espérions avoir rapidement quartier libre afin de pouvoir rejoindre en ville toutes ces charmantes Alsaciennes qui nous attendaient pour danser. Mais voici que le clairon sonne le « rassemblement » et que nous recevons l’ordre de mettre sac au dos. Il faut repartir...
Pour calmer les poilus qui rouspètent un peu, on nous explique qu’il y a là, à la porte de la caserne, des gens venus d’une ville voisine qui demandent à ramener chez eux des soldats français. Chaque ville et chaque village veut, en effet, avoir ses poilus. Notre bataillon doit donc quitter Strasbourg pour s’en aller cantonner à quelques kilomètres de là, à Illkirch Graffenstaden.
Quand nous y arrivons la nuit est déjà tombée. J’installe mes hommes dans un cinéma que les Allemands avaient transformé en cantonnement et je vais aux nouvelles. Le fourrier nous dit que le ravitaillement ne nous a pas suivis car les cuistots, avec leurs roulantes, nous cherchent à Strasbourg où nous aurions dû être mais où nous n’étions plus.
Fort heureusement, les habitants d’Illkirch Graffenstaden nous offrent aussitôt l’hospitalité et pour ma part, je suis adopté par un coiffeur qui avait acheté une oie pour la servir au premier soldat français qu’il recevrait à sa table. Cette oie payée 100 marks constituait alors une pièce de luxe.
Bref, nous voici donc, un camarade et moi, chez ce coiffeur où nous accueillent sa femme et sa fille. L’oie est sur la table, dodue, bien rôtie et ornée de rubans tricolores. Un seul ennui. Nos hôtes ne savent pour ainsi dire pas un mot de français. Toute conversation est donc impossible mais la joie qui se lit sur leurs visages traduit leurs sentiments et cela suffit.
Je n’ai jamais oublié cette oie, dégustée près de Strasbourg le 22 novembre 1918. Je m’imagine encore qu’elle avait une saveur toute particulière et pour la différencier de toutes les volatiles de son espèce que j’ai pu manger depuis, je lui ai donné un nom : l’oie de la victoire.

Job de ROINCÉ
in L’Almanach du combattant 1972

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Un immense cri de joie accueillit l’armistice au 47e R.I.

Le 47e R.I. appartenait à la 20e D.I. qui devait participer à la puissante offensive qui allait être déclenchée en Lorraine ; naturellement nous ne connaissions pas la date exacte du jour J, mais nous la sentions imminente. On nous avait relevés des premières lignes dans les premiers jours de novembre et ramenés dans le camp retranché d’Epinal où se trouvait déjà la fameuse division marocaine.
Le 10 novembre au matin, cette dernière était enlevée en camion, et le 47e R.I. quittait Epinal, par la route, pour se rapprocher du Front et venait cantonner aux deux petits villages de Frizon. Le colonel, la C.H.R. et le 1er bataillon à Frizon-Haute, les deux autres bataillons à Frizon-Basse. A peine étions-nous arrivés qu’un ordre était transmis aux compagnies : « Préparez vos sacs, car nous allons partir en camions demain à la première heure ». Nos sacs étaient prêts, mes jeunots de la liaison –j’aurais pu être le père de la plupart d’entre eux– ayant appris qu’il y aurait bal à Frizon-Basse me quittèrent, dès la soupe du soir, pour aller danser.
Le 11 novembre au matin, alors qu’il faisait à peine jour, nous parvinrent des appels pressants du colonel, en pyjama, à une fenêtre du premier étage de la Cure : « Arrivez, les gars ! Arrivez, les gars !... Mais arrivez donc ! ». Nous étions bientôt réunis une cinquantaine au moins, dans la rue, devant la Cure, et le colonel s’adressant à un téléphoniste dont nous n’avions pas remarqué la présence, lui dit : « Lis-leur ça, toi ! ». Ce dernier sortit alors sa dépêche : « L’Armistice a été signé ce matin à 5 heures, les hostilités cesseront à 11 heures ».
Un immense cri de joie accueillit cette lecture et tous les présents se précipitèrent dans leurs cantonnements pour annoncer la bonne nouvelle aux copains : il faut dire que la plupart furent plutôt mal reçus par des copains incrédules et ne réussirent qu’à déchaîner le répertoire poilu, si riche en invectives.
Cependant le jour était arrivé, et on n’apercevait pas les véhicules annoncés la veille, personne ne parlait de rassembler les compagnies, on ne voyait d’ailleurs pas d’officiers ; par contre, comme depuis quelques jours, malgré la distance, nous percevions distinctement les explosions des obus de gros calibre que l’artillerie lourde sur voie ferrée déversait sur les forts de Metz, voici que ce matin-là les explosions redoublaient ; surpris quelque peu et décontenancés, ceux-là mêmes qui avaient assisté à la lecture du télégramme se demandaient ce qui se passait sur le Front.
Heureusement, 11 heures sonnant, voici que les cloches de la petite église de Frizon-Haute mêlaient leur voix grêle à celle de tous les clochers de France et comme on n’entendait plus d’explosions, tout le monde, militaires et civils, comprit alors que c’était bien la fin des hostilités.

L’Armistice est signé, les Allemands ont trente et un jours pour évacuer la rive gauche du Rhin.
Le colonel, en portant cette heureuse nouvelle à la connaissance du régiment, adresse à tous ses plus chaleureuses félicitations, car c’est à la bravoure, à la constance, à l’abnégation et à la discipline de l’Infanterie française qu’est dû en grande partie ce succès. Fantassins des années 14-15-16-17 et 18, soldats de la Grande Guerre, soyez fiers, vous avez sauvé la Patrie, la douce France.
Nos morts tressaillent de joie dans leur tombeau.
Merci à vous tous, mes chers compagnons d’armes, mes gars et mes officiers, vous m’avez permis de réaliser le seul rêve de ma vie : revenir en Alsace, la terre de mes vieux.
Le colonel Bulher,
commandant le régiment.


Comment se termina cette journée, personnellement, tout à la pensée de la joie que devaient ressentir ce jour-là ceux qui là-bas, femme et enfants, attendaient mon retour, je n’en ai conservé qu’un souvenir plutôt confus. Le vin est rare dans ces régions de l’est, nous avons dû nous rabattre sur la bière, dont il fut fait une ample consommation, car jusqu’à une heure avancée de la nuit ce ne furent que chants et cris divers, dans une ambiance de kermesse, à laquelle prenait part toute la population civile.
Le 12 novembre au matin, le régiment prenait la route de Thaon, des Vosges en direction de l’Alsace, où nous devions, après une marche triomphale parmi une population chez laquelle chaque jour nous remplacions les Allemands en retraite, faire notre entrée dans Strasbourg, le 22 novembre, à la suite du général Gouraud, 20e D.I. et 130e D.I. du 10e C.A., alors commandé par le général alsacien Vandenberg, au milieu d’un peuple immense, ivre de joie ; journée mémorable qui compte dans une existence, journée dont le souvenir impérissable va nous accompagner jusqu’à la tombe.
Le même jour nous établissions nos avant-postes sur la rive gauche du Rhin que les Allemands venaient d’évacuer.

C. LARCHEVEQUE, Lorris (Loiret) (Classe 1899)
in L’Almanach du combattant 1968

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Le 11 novembre au front

Tandis qu’à Paris et dans toute la France, les civils manifestent dans la joie et l’enthousiasme les sentiments qui les animent en ce jour de gloire les poilus, eux, vivent les dernières heures de la guerre.
Comment ont-ils appris la bonne nouvelle ? Quelles ont été leurs premières réactions à l’annonce de la signature de l’armistice ?
Nous allons vous le dire à l’aide des souvenirs qu’ont bien voulu évoquer pour nous deux de ces poilus.

Après avoir passé plusieurs mois dans un secteur des Vosges, le 47e R.I., le régiment de Saint-Malo, est au repos à Frizon, petite localité voisine d’Epinal, où on le réforme, car il doit participer à l’offensive qui doit être lancée en direction de Longwy. L’attaque est prévue pour le 14 novembre.
Le 11 novembre commence comme ont commencé les journées précédentes. Un matin comme les autres. La nuit écoulée, le soleil se lève. Un soleil pâle et sans chaleur dont l’apparition se fait toujours attendre en cette saison où l’obscurité l’emporte sur la lumière.
Dans les rues du village, les hommes de corvée se dirigent vers les roulantes où le caporal d’ordinaire distribue le café et les boules de pain.
Dans la chambre qu’ils occupent au premier étage d’un modeste bistrot, l’adjudant Monnier et le sergent R... viennent de se lever. Ils ont bu leur quart de jus, et maintenant l’adjudant se rase devant un miroir accroché au mur. Le sergent prend sa serviette et va faire sa toilette dehors, à la pompe autour de laquelle se bousculent déjà les hommes de sa section.
Cette pompe est située au pied d’un mur près duquel s’élève une haute maison, la plus cossue de tout le village.
Tout grand ouvert, le robinet laisse couler une eau froide que se disputent les soldats.
Brusquement, au-dessus d’eux, les volets d’une des fenêtres de la maison s’écartent, et un homme apparaît. Sur sa chemise, il ne porte pas de vareuse, mais les poilus du 47e R.I. n’ont pas besoin de voir ses galons pour reconnaître le colonel Buhler. Celui-ci, de la main, leur fait signe d’approcher.
Surpris, les soldats le regardent, mais ils hésitent à répondre à son appel.

Un d’eux grogne :
- Sûrement qu’il va nous coller une corvée à faire... Moi je ne marche pas.
Pourtant quelques-uns se décident. Ils sont maintenant sous la fenêtre, et ils entendent le colonel leur crier :
- La guerre est finie... La guerre est finie... L’armistice est signé.
Ces quelques mots tombent sans presque provoquer de réactions. Vous imaginez-vous ce qu’ils peuvent signifier pour des poilus qui, depuis plus de cinquante mois, ont souffert sur tous les champs de bataille du front, des Vosges à la mer du Nord. Ils ont si souvent été déçus qu’ils demeurent incrédules.
Même ceux qui ne demandent qu’à accepter cette bonne nouvelle hésitent à manifester leur joie.

Le sergent R... se précipite.
- Monnier... Monnier...
- Quoi donc ?
- La guerre est finie.
L’adjudant se détourne. Il hausse les épaules.
- Il ne faut pas me raconter de blagues... Aujourd’hui, c’est le 11 novembre. C’est pas le 1er avril.
- Pourtant le colonel vient de nous le dire. Je l’ai entendu.
- Le colonel... Même s’il venait ici me le dire à moi, je ne l’écouterais pas... La paix ?… Je n’y croirai que le jour où je serai à Saint-Malo, chez moi avec ma feuille de démobilisation dans ma poche... Pas avant…
Et Monnier se penche sur son miroir et continue à se gratter le menton.

Te Deum Laudamus
Te Dominum confitemur…
La cérémonie religieuse terminée, la musique du régiment donne un concert sur la place du village, tandis que les poilus échangent leurs impressions.
Pourtant c’est bien vrai.
C’est par un message de la division que le colonel a été prévenu, et s’il a annoncé la nouvelle de façon si inattendue, c’est parce qu’il a voulu que ses hommes soient informés sans plus tarder.
Certes, on avait bien entendu dire que les Boches étaient à bout, que dans certains secteurs ils refusaient de se battre et que, chez eux, c’était déjà la révolution... Mais personne n’osait croire ce qui, cependant, était la vérité.
Certains écoutent pour voir si, véritablement, le canon s’est tu.
Un espoir domine tous les propos.
- Puisque c’est terminé, on va rentrer chez nous… Nous n’avons plus rien à faire ici.
- Qu’est-ce qu’ils attendent pour nous démobiliser ?

Dans la matinée, le colonel rassemble les officiers, et il leur donne les précisions que tous attendent. Il ajoute :
- Dites à vos hommes qu’à 11 heures, ils se rendent à l’église. On y chantera le Te Deum. Naturellement, aujourd’hui repos pour tout le monde. Mais je ne veux pas voir d’ivrognes dans les rues du village.
A 11 heures, l’église de Frizon est comble. Elle n’a jamais reçu autant de paroissiens. Les croyants sont venus pour remercier Dieu. Les autres par curiosité et aussi pour s’associer, du moins par leur présence, à cette cérémonie organisée en l’honneur de la paix et de la victoire.

- Moi, je vais écrire à ma femme pour lui annoncer mon retour.
Le soir venu, à la popote des sous-officiers de la compagnie, l’adjudant Monnier déclare qu’il faut fêter cela. La fin de la guerre, ça s’arrose. Car maintenant, lui aussi y croit. On apporte quelques bonnes bouteilles que le fourrier a déniché dans une épicerie.
- Du cacheté, annonce le serveur, pour bien indiquer que ce n’est pas du vin de l’intendance.
- Maintenant on va chanter, commande l’adjudant.
Tous les regards se tournent vers un camarade qui a une jolie voix et qui connaît les derniers succès.

Aux uns et aux autres, le Te Deum apporte cet apaisement qu’ils attendent depuis si longtemps.
Mais soudain quelqu’un prononce un nom. Celui d’un sergent de la compagnie, tué au cours des derniers combats.
Brusquement, alors, c’est le silence, un pieux silence. Maintenant tous évoquent par la pensée le souvenir du disparu et celui, aussi, de tous les morts du régiment.


Job de ROINCÉ
Le Livre de l’Armistice. L’Allemagne à genoux (novembre 1918)

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