Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

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ronanlemanach
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par ronanlemanach » mer. avr. 02, 2008 10:25 pm

Bonsoir à tous,

je recherche une carte détaillée du secteur de Sailly Saillisel (Somme) en novembre 1916, plus précisément sur les positions du 90°RI dans ce secteur.

Ronan Le Manac'h

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Laurent59
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par Laurent59 » ven. avr. 04, 2008 1:31 pm

Bonjour, j'ai bien une grande carte de ce secteur mais fin octobre 1916 cela vous convient il ? contactez moi

Laurent :hello:
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Charraud Jerome
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par Charraud Jerome » ven. avr. 04, 2008 3:44 pm

Bonjour

Je n'avais pas vu le message de Ronan. Laurent, je suis moi aussi intéressé.

Cordialement
Jérôme Charraud
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denis33
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par denis33 » ven. avr. 04, 2008 5:30 pm

Bonjour à toutes et à tous.
Bonjour Ronan, Laurent et Jérôme.

Pas mieux pour l'instant...

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Bien cordialement.
Denis

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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par Alain Dubois-Choulik » ven. avr. 04, 2008 6:11 pm

Bonjour
Le bois de St-Pierre-Vaast mériterait à lui tout seul d'être protégé au même titre que les terrains autour du monument de Vimy par exemple, pas seulement pour la dangerosité, mais pour la mémoire. J'ai peur que de nos jours ce soit tout sauf un sanctuaire ...Le simple fait d'en faire le tour dans les années 70 donnait une idée de ce qui s'y était passé .... j'ai fui l'endroit lorsque j'ai commencé à rencontrer des gens tapant au marteau/burin sur les obus pour récupérer la ceinture.
Cordialement
Alain
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geojeff
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par geojeff » ven. avr. 04, 2008 8:13 pm

Bonjour,

je viens de rentrer du SHD et le temps que mon PC compile toutes mes données fraîchement acquises :D je me ballade sur le forum et lis votre message. Il se trouve qu'il me restait un peu de places sur la carte mémoire de mon apparaeil photo et j'ai 2 ou 3 photos extraites du JMO de l'AD 66 qui pourraient peut être vous intéresser :

C'est tout frais, ça vient juste d'être pêché :

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Pouvez vous me donner votre mail pour que je vous envoie ça.

Amicalement
Jean-François

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Laurent59
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par Laurent59 » ven. avr. 04, 2008 11:13 pm

Bonjour
Le bois de St-Pierre-Vaast mériterait à lui tout seul d'être protégé au même titre que les terrains autour du monument de Vimy par exemple, pas seulement pour la dangerosité, mais pour la mémoire. J'ai peur que de nos jours ce soit tout sauf un sanctuaire ...Le simple fait d'en faire le tour dans les années 70 donnait une idée de ce qui s'y était passé .... j'ai fui l'endroit lorsque j'ai commencé à rencontrer des gens tapant au marteau/burin sur les obus pour récupérer la ceinture.
Cordialement
Alain
Bonsoir, c'est un bois privé maintenant ! on y chasse le lapin et la galinette cendrée...la dernière que j'ai fréquenté ce terrain pour des photos j'y ai découvert une grosse quantité de "vestiges" divers.
Un coin chargé d'histoire qui est inclus dans la sortie de juin 2008 ;)

Laurent :hello:
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ronanlemanach
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par ronanlemanach » ven. avr. 04, 2008 11:46 pm

Merci à tous pour votre aide,

vos informations vont me permettre de mieux comprendre les combats du 90° RI dans ce secteur en octobre novembre 1916.

Très cordialement,

Ronan Le Manac'h

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Charraud Jerome
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par Charraud Jerome » ven. avr. 04, 2008 11:57 pm

mieux comprendre les combats du 90° RI dans ce secteur en octobre novembre 1916.
Bonsoir
Pas de soucis, rien ne vaut un témoignage direct: Le commandant Bréant du 90e RI (1er bataillon)
Bonne lecture
Cordialement
Jérôme Charraud

2 octobre 1916. - Embarqués hier en chemin de fer à Arcis-sur-Aube, nous voici aujourd’hui en arrière d’Amiens. Le cantonnement du régiment s’étend sur les villages de Revelles, Pissy et Guignemicourt.

5 octobre. - Je viens d’apprendre de la bouche du général P..., commandant le …e corps, que satisfaction était donnée à ma demande et que j’étais désigné pour le 1er bataillon.
Les officiers du régiment avaient été convoqués à la mairie de Pissy par le général ..., qui nous a dit à peu près ceci « Le ...e corps doit prendre part à l’offensive au nord de la Somme. Il sera en liaison entre l’armée anglaise et le ...e corps. Les Anglais vont pousser sur le Transloy, le …e corps sur Sailly-Saillisel. Ce corps d’armée sera fortement gêné sur sa .droite par le bois de Saint-Pierre-Vaast, que les Allemands viennent de fortifier. Quant à nous, nous ne trouverons point devant nous de centre de résistance organisé, si ce n'est la tranchée de la Bukovine. Nous devrons manoeuvrer de façon à aider le ...e corps.
«En Picardie, il ne s’agit plus, comme à. Verdun, de résister coûte que coûte L’adversaire n’a plus l’initiative de l’attaque. Les. positions qu'il occupe sont improvisées. Mais il faut prévenir nos hommes de certaines difficultés qui les attendent et qui résultent de notre situation de vainqueurs. Nous occuperons toujours un terrain ravagé par nous-mêmes et où il ne reste que des éboulements de terre et des ruines; les chemins sont détruits, les communications précaires; par conséquent les ravitaillements seront aléatoires. Il s’ensuivra d'inévitables souffrances, à moins que... à moins que nous n’arrivions à percer, enfin les lignes sans cesse renaissantes de l’ennemi, et à nous retrouver. en terres neuves, dans les champs, parmi des villages encore épargnés. »
« La …e division va prendre le secteur et succéder au ...e corps, ou plutôt à la ...e division que le ...e corps lui avait prêtée. La …e division marchera donc d’abord, puis viendra le tour de la ...e. Et ce sera peut-être elle qui aura le bonheur et la gloire de percer. »
.Ces derniers mots ayant soulevé un brouhaha de bonne humeur, le général a conclu, sur le même ton : «Mes chers camarades, il n’y a là rien d'impossible ! »
C’est en sortant que le général P... m’a fait appeler pour m’annoncer que je prenais le commandement du 1er bataillon.
Mon vœu est enfin exaucé.

21 octobre. - Du sud-ouest d’Amiens, le régiment s’est porté au nord-est de Corbie, en dernier lieu à Morlancourt. Nous avons passé ces deux ou trois semaines en exercices d’entraînement de toutes sortes, coupés par des jeux. J’ai acheté à mes hommes un ballon d’association. Ils ont pris goût tout de suite à ce divertissement sportif. Et je m’applaudis fort de mon idée. L’autre jour des officiers anglais suivaient la partie, et approuvaient. « Très chic régiment ! » disaient-ils entre eux.
Nous sommes en contact continuel avec les troupes britanniques. J’ai toujours aimé les Anglais. Affaire toute personnelle, assurément ; mais. je dois dire que les voir dans l’accomplissement de leur tâche militaire ne diminue en rien mon engouement, bien au contraire. Ils sont parfaitement tenus et marchent en très bel ordre. Plusieurs de leurs bataillons ont. passé devant moi dans un seul .j’ai pu remarquer quelques hommes chétifs et traînant la jambe. Ils ont une allure superbe, un pas bien cadencé, malgré leur chargement qui est fort lourd. Il est vrai qu’ils n’ont pas notre funeste havresac, ni notre capote si difficile à porter avec ses pans de robe de chambre. C’est une armée née d’hier, et, il n’y a pas à dire, elle a meilleur aspect que la nôtre. Et pourtant, nous avons les premiers soldats du monde. Comment concilier cela? L’habit ne fait pas le moine. Malgré leur débraillé, je sais bien ce que mes poilus sauront faire dans quelques jours, et je les aime bien, quoiqu'ils me fassent souvent enrager par leur air peu militaire.
J'ai reçu de mon camarade le capitaine N...(1) la confirmation de la mort de Saint-D... Les détails que donne cette lettre se passent de commentaires. Blessé grièvement, Saint-D... va retrouver sa compagnie de chasseurs. ,blessé une seconde fois grièvement, on lui demande, quand il est guéri, s'il veut entrer dans l'état-major d'un général des plus en vue. Il répond : « Nous verrons après l'offensive de la Somme ». Et il va reprendre sa même compagnie. Il fut tué près de Cléry-sur-Somme. Il n’y a rien de plus beau, de plus haut que Saint-D... Mon pauvre …e dragons d'avant la guerre ! Qu’en reste-t-il? Ils sont partout, les cavaliers, ils meurent beaucoup et bien.

(1). Amputé à la suite de la blessure reçue à Fonquevillers en octobre 1914.

25 octobre. Je viens de recevoir l’ordre de mise en mouvement pour demain. Mon bataillon est le premier du régiment à entrer en secteur.

26 octobre: - Je pars en auto avec le colonel ; devant nous une autre voiture emmène le colonel du ...e et le commandant T.... Itinéraire : route de Bray-sur-Somme, ferme de Bronfay, route d’Albert à Péronne, Maricourt, Guillemont, bois de Leusse.
Et tout de suite c'est l’encombrement des camions anglais et français. Nos voitures, portant lanternes de corps d'armée, rapides et bien conduites, se faufilent partout ; d’ailleurs, on arrête tout pour elles. A partir de Maricourt, nous sommes chez les Anglais. La route est épouvantable: de la boue, des trous, des rapiéçages de cailloux. Piètres communications d’arrière, en rapport d’ailleurs avec les cantonnements. La route monte progressivement et franchit la crête, la fameuse crête entre Ancre et Somme. L’activité est formidable les superbes attelages anglais transportent surtout des munitions; des chevaux de bât, en très grand nombre, passent aussi, portant des obus dans des poches spéciales. Partout des baraques et des tentes. A Maricourt, dans une petite cabane au bord de la route, nous avons rencontré le général L... : il nous a dit ce qu’on attend de nous deux, T... et moi, le soir même. Reconnaissances en avant, puis redressement de la ligne qui doit finalement se trouver parallèle à la tranchée de la Bukovine. C’est grave ! Nos troupes arriveront, Dieu sait à quelle heure, éreintées: un pareil effort, dès la relève ! On verra bien. Au bois de Leusse; nous mettons pied à terre et nous allons au milieu des détonations effroyables des grosses pièces anglaises placées, sans abris, tout contre la route. Une sape : nouveau conciliabule avec le général commandant la. …e division, que nous relevons, et qui va décaler sur la gauche. Départ vers Frégicourt, laissant Combles à main droite, Morval à main gauche. Guillemont, tout à l’heure, n’était qu'un terrain pilonné; sans un mur debout. Combles, au fond d'une cuvette, a encore aspect de village ; mais pas une maison n’est intacte. Et maintenant que nous sommes sortis de la cohue de l’arrière et que nous avançons vers les lignes, nous cheminons en plein désert. Rien que des trous d’obus, dont les bords se touchent. Il faut les longer, y descendre, en sortir, arracher ses pieds de la fange qui colle. Des fils de téléphone courent sur le sol, que revêtent des débris de toute nature, les débris du choc de deux armées. Voici la tranchée de Frégicourt. Nouvelle sape, encombrée d’agents de liaison. Là. nous voyons le colonel D..., du …e que nous venons relever. Encore un conciliabule, avec déroulement de plans. Et nous repartons. Le colonel tient à se rendre compte et vient avec moi. Notre direction est vers la crête entre Sailly-Saillisel et Morval, au nord du bois Tripot, à l’ouvrage du même nom. Nous arrivons à un endroit appelé La Carrière, où passe une route venant de Morval et allant à Sailly. C’est un des passages les plus dangereux les obus tombent partout ; heureusement qu’il commence à faire nuit. La Carrière n'en est pas moins encombrée de détachements de plusieurs régiments. Nous continuons, avec un nouveau coureur. Il faut, toujours monter, et l’on ne fait pas deux pas de suite sur un sol plat ; ce n’est que trous d’obus. Mon cœur ne va plus, je manque de souffle; quoique nous soyons presque arrivés, il faut que je respire un peu. Le guide nous dit qu'il ne faut pas s’arrêter là, à cause du barrage. Tant pis ! je m’allonge dans un trou d’obus. Au bout de quelques minutes, on revient me chercher. Je repars et tout de suite je suis au bord d’un boyau. Une haleine âcre et chaude sort du trou. C'est le séjour que je vais partager avec T... et où je resterai pour mon compte six nuits et cinq jours.
Cette sape inachevée ne comprend que deux descentes, reliées par un boyau où l’on marche à quatre pattes. Je m’installe au bas d’une descente, T..., au bas de l’autre ; nos liaisons de bataillon s’entassent dans les passages, où on ne peut ni se tenir debout, ni respirer. Nos bataillons n’arrivant que dans la nuit, colonel décide que l’opération projetée est impossible immédiatement et doit être remise de vingt-quatre heures. Nous relevons le bataillon C..., du ...e.

27 octobre. - Le commandant C.. est partir. Je suis seul dans mon trou. T... est dans le sien. Nos bataillons sont en place. Le marmitage est constant, et les liaisons sont difficiles. Au-dessus de nos têtes, c’est un roulement incessant, comme celui qu’on entend dans un train rapide. De demi-minute en demi-minute, un violent coup de massue s’abat, éteignant parfois les bougies; .cela résonne dans le cœur. Il n’y aura pas de ravitaillement ce soir, la corvée de mulets s’est dispersée sous le barrage. Nos hommes ont leurs vivres de réserve, mais ils ne boiront pas. Il n’y a pas encore de téléphone. J’ai établi une chaîne de coureurs, assez serrée, jusqu’au colonel et elle ne me manquera jamais. Mais, avec l'avant, c’est plus compliqué. Il faut descendre la crête vers le vallon où sont les premières lignes. Elles ne souffrent pas trop. Mais. les compagnies de réserve; placées près de mon poste, éprouvent beaucoup de pertes.

28 octobre. - Nuit de marmitage encore. Heureusement il vient sur nous, sans toucher à la première ligne. Les reconnaissances ont pu se faire. On nous félicite. Mais... il faut davantage.

29 octobre. - Journée dure, marmitage incessant. La sape, seul abri de toute la position, est envahie par de malheureux pionniers, signaleurs, téléphonistes, brancardiers, qui ne savent où se mettre. Pour comble d’infortune, il faut y des blessés, dont un officier d'artillerie. Nos paquets de pansement y passent et nos ressources d'eau. Ce soir, nous ne boirons pas. Dans la nuit, mes compagnies font une avance notable. Mais déjà la fatigue vient, causée par l'humidité et la pluie.
Le téléphone marche par moments; le plus souvent, il est coupé. Quand il marche, on entend mal, car le canon tonne sans arrêt. Il faut que les compagnies avancent encore. Quelle angoisse de se sentir ainsi pris entre les ordres donnés et la limite des forces des hommes ! Le soir, j’envoie un coureur au colonel, je lui fais savoir que la progression est difficile à exécuter si je me borne à la commander de lion,. que j'y vais et que je ferai de mon mieux.
Je pars dans la nuit, trébuchant, glissant, dans les trous, aidé par mes coureurs et suivi de mon officier observateur S.... Nous passons l'endroit dangereux. C’est vrai que plus bas, c'est le calme. Je trouve mes officiers dans un creux de terre glaiseuse. Je leur explique ce qu'ils doivent faire. Ils me promettent d'y réussir. Je sais qu'ils l’obtiendront de leurs soldats. Je regagne mon poste.

30 octobre. - Toute la journée, presque aphone, je me bats au téléphone. On me prévient plus de cent fois d’avoir à me garder sur ma gauche. On a perçu des velléités de contre-attaque. Ces avertissements nous amusent. Nous sommes très. calmes ici. De mon mieux je rassure l’arrière. Mes précautions sont prises. Non, les Boches n’attaqueront pas là. Et en effet ils attaquent justement à droite, du côté de Sailly. J’avais donc raison quand, par le fil, je disais au colonel :,«,Je ne connais pas l’avenir, je ne veux pas, s’il arrive quelque chose, qu’on m’accuse d’avoir déclaré que c’était impossible. Mais j'affirme que tout va bien par ici, que ma liaison est assurée à gauche, et que je suis parfaitement tranquille. »

31 octobre. – C’est le dernier jour. Nous devons être relevés cette nuit. Le commandant d'O... arrive vers quatre heures. Mais le marmitage se déclenche furieusement. Je ne puis lancer sous cette trombe les coureurs porteurs de l’ordre de relève. Horrible anxiété! S’ils ne passent que trop tard; la relève ne pourra avoir lieu. Et tous, là-bas, 1-'attendent comme le salut, étant à bout de forces. Enfin les coureurs passent, vers huit heures, emmenant avec eux les capitaines des compagnies qui vont arriver. Quelle épouvantable nuit ! J’ai cédé mon coin à d'O... Je suis, avec des soldats, sur les marches de l’escalier, courbé en chien de fusil, la tête appuyée sur un sac de clous. Comme le marmitage ne cesse pas, la descente de la sape et le boyau sont encombrés par les gens de d’O et par les miens. Nous étouffons. Tout au long de cette nuit interminable, de minute en minute je me dis « Mon bataillon va-t-il pouvoir revenir? » Vers cinq heures du .matin, je me fraye un passage. J’essaie de disperser tout ce monde entassé là, qu’un obus peut d’un moment à l’autre anéantir. Je crie, exaspéré. J’apostrophe ce pauvre M… : « Il vaut mieux rejoindre votre section. Ici, c’est le pire danger.» Je vois encore sa figure ravagée, à la lueur d’un éclatement. Il est venu demander des ordres, n’ayant pas été ravitaillé depuis deux jours. Il a appris avant-hier qu’il venait d'être décoré. Il me répond : « Eh bien, mon commandant, je m'en vais. Au revoir!» Pauvre M..., il va être blessé à mort, en essayant de franchir la crête. On n'a pu le ramener qu’au bout d'une vingtaine d’heures; son corps était presque enlisé. Il était arrivé, en renfort, en même temps que M.... M... a été tué tout de suite.

1er novembre. - Enfin, la relève est terminée. Il est sept heures, il fait jour. Le tir de barrage n’arrête pas. Je veux partir. Je suis parvenu aux dernières marches avec les deux officiers de mon état-major de. bataillon et mes officiers mitrailleurs; les ordonnances sont déjà dans le boyau, dans la foule. On me conseille d'attendre. Je suis là, courbé en deux, serré, oppressé. Je ne puis sortir et voici que quelqu’un veut entrer. C’est le capitaine B..., du ...e d'artillerie, escorté de trois ou quatre artilleurs. J’en ai assez. Tant pis pour les obus ! Je pousse, on me tire; je suis dehors. Nous voici en tirailleurs, cinq officiers, les ordonnances. Les obus pleuvent. Tant pis. Que c'est bon, le grand air, la liberté des jambes ;et des bras ! J'ai quitté ma capote qui m'incommode; mon fidèle et admirable adjudant-major P... veut absolument la porter. On s'en va, on s'en va. Détonations, fracas. Qu'importe ! Tiens, je m'enlise : un quart de seconde, un pas de plus, cela y était. On vient à moi, mais je me dégage seul. « Mes enfants, dis-je, je ne veux pas me presser. Les obus, c'est le métier ! Inutile de courir ; le danger est aussi bien devant que derrière» Enfin, nous sortons de la zone battue
A notre gauche, c'est la fameuse Carrière, le carrefour infernal. Et c'est beau, beau d'une horrible beauté. Une batterie de 75 tire. Des convois de mulets se pressent; en harde. Des ambulanciers passent, portant la forme rigide d’un blessé étendu sur la toile d’un brancard. Des fantassins, dont le vêtement a cette teinte inimitable que prennent nos uniformes bleus sous la souillure d'ocre de la terre, se hâtent, coureurs, hommes de corvée, enfants perdus, et aussi traînards de la relève. Et par terre, de-ci, de-là, des morts, nos morts, recroquevillés, lamentables, mais tellement, tellement nécessaires dans ce cadre, qu’on oublie un moment tout ce qu’il faudrait de pitié de par le monde pour faire contrepoids à tant d’épouvantable misère. Ah ! c'est beau, c’est beau à crier, à pleurer ! La guerre ! La guerre scientifique, moderne, la guerre du progrès, infamie ! Et pourtant, sous le ciel gris qui est tout de même le ciel, c’est beau, tout cet effort sur la terre boueuse qui est tout de même la terre, dans ces vallons désolés où la nature se révèle tout de même, avec la grâce d’une consolation, avec le goût de la vie. Mon Dieu., vous n’avez pas voulu que je sois, ni ceux qui m’accompagnent, un de ces petits morts crispés sur les pentes.
Nous passons au poste du colonel. Je rencontre le capitaine D..., de la division, un ami. Il me serre la main avec émotion: « C’est bien, ce qu’a fait votre bataillon ! Cela ne m’étonne pas. Allez voir le général. Vous croyez? - Allez voir le général ! » C’est une minute réconfortante, de sortir à peine de la fournaise et de savoir déjà que ce que l’on a fait est bien fait.
Nous marchons toujours ; voici Combles ; et tel notre cortège : en tête un chef d’escadrons de hussards, pas jeune, avec une barbe de six jours ; derrière lui, un capitaine, qui porte mon manteau, et auquel, par surcroît, s’accroche par une courroie de son équipement un grand diable trouvé sur le chemin, rescapé d’un enlisement, qui va en trébuchant ; puis un sous-lieutenant décoré de la Légion d’honneur, de la médaille militaire et de la Croix de guerre, qui aide un autre rescapé à se traîner ; enfin, les ordonnances ballonnées de musettes et de bidons. Tel nous entrâmes dans les Combles.
C’est la Toussaint. Je voudrais voir notre aumônier, l’abbé Vincent. On va le prévenir. Pendant que je l’attends, devant l’ambulance divisionnaire établie dans les catacombes de Combles, le pasteur protestant nous apporte, à nos rescapés et à nous, du thé; nous buvons chaud pour la première fois cinq jours. Des brancards apportent des blessés. Voici l’aumônier. « Mon cher abbé c’est la Toussaint, je voudrais aller à la messe. - Venez; il y en a une qui commence. » Nous suivons un long couloir des catacombes. Je rencontre le colonel commandant l’artillerie de la division.. Il me donne le bonjour et me dit encore : « Allez voir le général. Tout à l’heure! mais, pour le moment, je vais à la messe.» Une petite crypte, des bougies, une étole ; quatre ou cinq assistants. « Vous pouvez communier, me dit l’aumônier divisionnaire. Mais j’ai bu et mangé. Vous pouvez. » Alors, j’ai posé à côté de moi mon casque boueux, mon bâton boueux, ma sacoche souillée de boue, et j’ai communié, pour mes hommes et pour moi.
J’ai vu les deux généraux. Ils m’ont vivement félicité. On se rend compte de l’effort donné par mon bataillon, quelle chance !
Je passe ma journée à visiter mes compagnies dans les tranchées de Combles et de Falsémont. Le commandant G..., du ...e d'artillerie lourde, m'offre l’hospitalité. Pour que toutes les félicités m’échoient ce jour-là, il y a un chien dans son gourbi, un chien ici, qui joue avec moi.

3 novembre. - Nous sommes depuis hier à la ferme Bronfay. On s'installe peu à peu. La fatigue se dissipe. Nous faisons le bilan. Pertes une centaine d’hommes.
Arrive l’ordre de se recompléter au plus vite en effectif et en matériel. Il faut repartir demain. Diable, c’est court !

4 novembre - Une nouvelle épreuve commence. Mes compagnies prennent place dans les tranchées de Morval et de Frégicourt, c’est à dire en pleine boue.
Le 3e bataillon s’est battu là-haut, a gagné du terrain, a fait des prisonniers. On nous en amène, dans la nuit. Parmi eux, un lieutenant. Pas remarquable, le lieutenant, et dépourvu de vergogne. Il demande à boire et à manger. On lui donne ce qu'il veut. Je lui fais remarquer que nous traitons bien les prisonniers. Un autre, un sous-lieutenant, est furieux parce qu’on l'a fouillé. Il faut user de menace pour lui prendre ses jumelles.

5 novembre. - Le colonel porte son poste de commandement plus avant. Je dois être bataillon de seconde ligne et envoyer six sections et deux sections de mitrailleuses à la disposition de la première ligne. Le trajet que tout ce monde doit parcourir en plein jour sous les marmites est périlleux.
Vers une heure du soir, je reçois l’ordre de. porter le reste du bataillon en avant, par le même chemin. Je pars, mes sections très ouvertes, et m’arrête aux tranchées de Ludja. On se blottit dans des trous d’obus. Ce n'est pas ce qui manque. Je m’organise dans l’un d’eux, et je fais élever un petit rempart contre le vent.
A trois heures et demie, le colonel me fait savoir que l’officier qui commandait la première ligne et qui remplaçait déjà mon camarade F..., blessé grièvement, venant d’être blessé lui-même, j’ai à le remplacer.(1)
Sous les balles de mitrailleuses qui claquent, j’arrive aux tranchées occupées par le capitaine B..., du 3e bataillon, et le lieutenant d’Y..., de chez nous. Il y a des morts un peu partout. « Baissez-vous, mon commandant. Nous sommes à une petite crête. Tout ce qui sort de la tranchée est frappé par les mitrailleuses. »
J’examine la ligne que nous formons. Il me faut trouver la liaison du 3e bataillon. A la nuit, le lieutenant M..., qui me cherchait, s'offre à me conduire, Mais il est sous l’empire, sans doute, de quelque, gaz toxique. Il me perd. Nous errons, tantôt dans les lignes, tantôt dans un immense désert noir, la nuit étant venue. Nous croisons un groupe de brancardiers qui emportent le capitaine R..., blessé depuis ce matin. Je dis quelques mots à R…, qui me reconnaît. Puis je me remets à chercher la tranchée où doit se trouver ma liaison. Suite de la course infructueuse, avec M… Tout est noir et sinistre. J’éprouve l'angoisse de l’homme qui craint qu’on ne le trouve pas à son poste. Les obus ne cessent pleuvoir. Mais, ce danger-là ne compte qu’aux heures où les préoccupations de la responsabilité sommeillent.
Enfin, dans une tranchée, des hommes de bataillon. Ils me montrent par où, tantôt est montée vers les lignes une de mes compagnies. C’est bien, j’ai donc la direction. Et puis, je crois que, dans ces épreuves, Dieu me protège : voici que surgit de l’ombre mon adjudant-major, le brave des braves et le fidèle des fidèles, P.... Il sait, lui, où est la liaison. Nous allons, et, cette fois, je trouve mon nouveau poste de commandement, un boyau tout encombré, un trou d’un mètre cinquante, dont l’entrée est protégée par quelques planches. C’est là que je vais passer trois nuits et deux jours. C’est là qu’accroupi, je recevrai des ordres, écrirai les miens, et serai soumis d’une façon constante au bombardement.

(1). Au reçu de cet ordre, je suis parti tout de suite. Cinq minutes après, un obus éclatait dans le trou. que je venais de quitter.

6 novembre. - Les ordres qui m’arrivent, par le téléphone, quand il marche, au cas contraire, par des coureurs, sont pressants. On n’est pas content d'une situation que j'ai trouvée telle qu’elle est, et ou, je ne suis pour rien.. Il faut que ma gauche avance, que ce mouvement soit réglé sur celui du régiment voisin, que sais-je? Enfin, sous le tir de barrage qui est terrible, je puis faire, passer mes ordres. Tout ira bien. Je sais pouvoir compter sur mes officiers et ma troupe. P... se multiplie, est partout à la fois.. Le petit aspirant L... vient me dire que cela marche. Il n'y a qu'à attendre.
Oh ! ce bombardement qui s'abat sur nous, ces éclatements qui, écrasent le coeur, et ce goût de terre qui ne nous quitte pas, car on en mange avec son pain ! J'ai une entière tranquillité cependant. Hier, ne me suis-je pas promené sous les balles et les obus avec une sérénité absolue? et tantôt même, ne suis-je pas retourné voir B... sans rien attraper? Mais quelle odyssée ! Un petit coureur m’accompagnait, car mon officier observateur n'a jamais voulu me laisser partir seul. Pour aller, ça va à peu près. B..., suivant mes ordres, a, la nuit précédente, porté sa tranchée en avant. « Baissez-vous, mon , commandant. » Eh oui ! mais il faut voir la .situation des lignes. A côté de moi, B.. et le lieutenant C..., dans la boue, depuis quatre jours, sans même un abri de toile, grelottent, à bout de résistance. Les yeux suppliants, ils me demandent, non pour eux, mais pour leurs hommes pas ravitaillés, la promesse de la relève, et je ne puis leur faire cette promesse !Pauvres amis ! « Allons, courage encore 1 Je m'en vais..- Prenez garde, mon commandant. »
Là-bas, tout à l’heure, je voyais, au long de la route de Bapaume, des Boches sauter, disparaître dans les trous. Ah,! il y en a, des Boches, insaisissables sous terre, et des mitrailleuses. Et maintenant, dès que je me suis dressé sur la crête, elles parlent, les invisibles. Clac ! clac ! clac! « Cela devait arriver », dit tranquillement mon jeune compagnon. Nous marchons ; mais il y a trop de clac ! clac ! vraiment. Il faut s’aplatir dans un entonnoir. Pendant que le coureur fait l’inventaire, compte des fusils allemands, je réfléchis. Puis je lui ordonne de rester là jusqu’à la nuit, et me voilà parti. Je vais de trou en trou, je rampe dans la boue, traînant mes courroies et mes pans de capote alourdis ; je saute dans une tranchée où il me faut enjamber des blessés, dont un ennemi, puis dans une autre où il n’y a que trois morts. Je suis obligé de passer sur eux, sans les regarder, en leur demandant pardon. Une autre tranchée est vide. Je n’ai plus que 30 mètres à franchir, et j’aperçois au ras du sol les têtes de mes officiers qui suivent anxieusement cette chasse dont je suis le gibier. Je vois le petit T..., en chandail et passe-montagne, qui agite les bras pour m’appeler. On dirait les passagers d'un paquebot faisant des signaux. Je souffle, je bondis, je tombe dans leurs bras. Ce trou infâme est devenu le home ! Et pourtant je n’y retrouve que l’horrible accroupissement, l’odeur de la terre mouillée, et bientôt l’acharnement des obus, qui reprend. Mais enfin je suis hors du grand péril. Oui, certainement, j’ai été protégé, hier et aujourd’hui.
Dans la nuit, recroquevillé sans pouvoir allonger mes jambes; à la lueur d'une bougie fichée dans la terre glaise, je sommeille. Sur les deux marches, le sous-lieutenant T..., le; lieutenant S..., serrés l’un contre l’autre, sont également assoupis. A l'entrée même, entassent les ordonnances et les agents de liaison. Et sur cette nichée d’êtres, le bombardement en roulement de tambour fait rage. Parfois un coup tombe tout près on dirait qu’un formidable maillet enfonce un pieu jusqu’aux entrailles de la terre. La bougie vacille. Puis le roulement de tambour reprend. Soudain le maillet s’abat de nouveau. La bougie s’éteint. Des craquements, une odeur étrange, des cris, des plaintes. L’entrée de l’abri s’est effondrée T... et S..., arc-boutés, soutiennent les planches et appellent les hommes restés au dehors. On déblaye, non sans peine. Nous voici tous dans le boyau. Je regarde autour de moi. Un ciel de pleine lune; il fait étonnamment clair. Tout le monde est étendu dans le fond. Je suis le seul à être assis, avec un brancardier, C..., qui a les mains jointes. Un éclatement subit nous enveloppe tous de sa lueur, de son odeur et de son fracas. T... pousse un cri, là, à quelques pas : il est touché. Impossible d'aller à lui. C... l’encourage : « Ne bougez pas, mon lieutenant. Inutile de vous panser ici. Nous allons vous emporter dès qu’il y aura une accalmie. ». Et le brancardier, s’adressant à son équipe, la prévient de se tenir prête, puis de nouveau s’accote et recommence à fixer le ciel en joignant les mains.
Le tir s’atténue, des coups plus espacés remplacent le roulement continu. C... s'est levé. Il exhorte ses hommes. Le mince brancard surgit comme un fuseau ; on le déploie, Des silhouettes se dressent hors de la tranchée. On leur passe T..., à qui je dis au revoir. Et le cortège s’en va sous la lune, ondulant au gré des trous d’obus, vers le poste de secours trop lointain.
Que je l'ai vu de fois, ce spectacle. L'équipe des brancardiers se glisse dans la nuit. Tantôt elle est en quête ; le brancard roulé est porté sur une épaule; on dirait que c’est un filet, et qu’ils sont, eux, des pêcheurs. Tantôt, ils ont trouvé ce qu’ils cherchent sans trêve ; et l’on a l’impression d’une petite arche en mouvement. Mais comme les blessés paraissent minces, sur la toile tendue !
Un peu, de calme s’est fait ; mais le froid est dur dans ce boyau où j'attends le jour. Mon lieutenant observateur ne voudrait pas que je reste là. C'est l’endroit le plus repéré, dit-il. Il est vrai, mais si je m’éloigne les coureurs ne sauront plus où me trouver. Je parle de ceux qui viennent de l’avant. Je ne puis pas non plus me rapprocher des tranchées. Comment les agents de liaison avec l’arrière pourraient-ils m’apporter, au delà de cette crête où les mitrailleuses m'ont si bien suivi tantôt, les ordres que je reçois toute la journée. Non ! je dois rester ici. D’ailleurs les pionniers réparent le boisement qui consolidait mon trou. Je m'y réinstalle avant le jour.

7 novembre. - Je reçois de bonnes nouvelles aux premières lueurs de l’aube.
L'opération de ma compagnie de gauche a pleinement réussi.
Et nous serons relevés ce soir. J’en éprouve une grande joie en songeant à ces pauvres gens qui grelottent immobiles dans un trou depuis trois et quatre jours et qui sont restés deux jours sans boire ni manger. Le colonel est venu me voir avec le lieutenant d’artillerie Ch..., fils du bâtonnier. Celui-ci me dit en partant qu’il espère me retrouver dans des endroits plus aimables. Moi aussi.
La journée est occupée par les ordres de la relève toujours si difficiles à faire passer jusqu'aux premières lignes. A cinq heures du soir, deux compagnies en contact immédiat avec l’ennemi, à 200 mètres d’ici (mais 200 mètres, c’est, dans les conditions où nous sommes, un espace immense !),ne m’ont pas encore envoyé les guides qui doivent aller prendre, au poste de commandement de la brigade, les troupes de relève. J'ai les nerfs tendus à l’excès et je passe là un dur moment.
Alors, le tir de barrage reprend, tout comme hier.
La. relève est en train. Il est dix heures du soir. Je veux rester ici jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Seulement il y a aggravation sur l’autre nuit. Il a plu toute la journée, et l’eau du boyau coule dans mon trou.
Je suis dans une boue liquide dont l’odeur m’écœure.
Le bombardement en roulement passe sur nos têtes, scandé par les fameux coups d’assommoir du maillet infernal. Extinction soudaine de la bougie, écrasement, cris. Nous voici enterrés de nouveau, à quatre, deux officiers, deux ordonnances. Les ordonnances sont pris dans un moule de terre. Une toute petite fente, de 10 centimètres de diamètre, est l’unique fenêtre ouverte sur la vie. Les obus s'acharnent sur le boyau, et les hommes ne répondent pas à nos appels. Enfin, un brancardier encore, B..., accourt. « Je vais déb1âyer »,dit-il. Seul; il travaille dans la lueur: des éclatements. Un obus arrive en plein sur lui. S’il est touché, le pauvre, nous sommes perdus. Il n’a rien. Superbe, il continue son œuvre de salut. Cela dure, dure ! A la fin, un passage, suffisant est pratiqué. Mais l’extraction de mon ordonnance qui barre l’orifice, pris jusqu’à mi-corps dans la boue, est pénible. On réussit à l’en arracher. On m'attrape par les mains, on me hisse. Me voilà sorti.
Cette fois, le lieutenant S... se fâche tout rouge. « Je ne vous laisserai pas ici, mon commandant ! Mais je dois attendre mon remplaçant. Non ! la relève est en train. Venez ! » Il me prend par un bras et m’emmène. Une partie de ce que j’avais avec moi, mon revolver, une sacoche de cartes, tout cela est enfoui. S... ne veut rien entendre, et il faut que je le suive.
Nous croisons les troupes de relève qui s’acheminent par files d’escouades, sous le barrage. Je demande un officier, on m’indique la Carrière. Là, encore un trou, mais solide dans la falaise. Je retrouve mes officiers déjà relevés. A nos pieds, sur un brancard, sous une couverture, le lieutenant .L... dort son dernier sommeil.
Vers minuit je m’en vais au poste de commandement du colonel, en, la compagnie dé P.... C’est une marche éreintante d’un kilomètre, par les trous où l’on glisse. Quelques obus nous poursuivent. La lune éclaire toute cette relève et la rend parfaitement visible aux Boches.
Le poste du colonel est très bombardé: Un de mes coureurs, en y arrivant, a eu le bras coupé par un obus ; et ce brave garçon déplorait d’avoir laissé, avec son bras, le pli qu'il apportait.
Au petit jour, j’arrive à Combles. Je gagne une cave en ruines.

8 novembre. - Le régiment a été transporté dans des autos à Morlancourt, où nous avons déjà cantonné dans. le courant d’octobre. Lés hommes, transformés en statues de glaise bleutée, sont superbes.

12 novembre. - Je suis allé dans l’après-midi à l’hôpital d’évacuation de Bray-sur-Somme. Je trouve là le commandant T..., du …e, mon camarade de première ligne, dans la période de la fin d’octobre. Il a eu le poumon traversé le 4 novembre. Il est tout heureux de me voir, le pauvre ami. Puis, le lieutenant C.... A son chevet pendent la Légion d’honneur et la Croix de guerre avec palme; qu’on vient de lui remettre. On l’a amputé du bras gauche. Mais il va bien. Il se réjouit presque. Le malheur de la perte d’un membre, qu’est-ce maintenant pour nos esprits préparés à pis que cela?

19 novembre. - Promenade à Ville-sous-Corbie, Treux. Défilé d’interminables convois d’Anzacs, avec le grand feutre. Figures osseuses, rasées, coupe de cow-boys. A Treux, sur la place, un civil me salue. Je n’en reviens pas.

20 novembre. - Le régiment, se déplace pour aller au camp 112, à 2 kilomètres au nord de Bray-sur-Somme, sur la route de Bray à Albert.
Cela manque d’organisation, et surtout de chauffage. Il faudrait cependant peu de chose pour que ces baraquements neufs soient confortables.

21 novembre. - Je vais au cimetière de Bray où repose le sous-lieutenant M… vu pour la dernière fois à la lueur des éclatements à la crête Tripot.

22 novembre. -- Je vais à La Neuville, au sud de Bray. Là sont les tombes du général Pierre G..., mon camarade de Saint-Cyr et mon ami, et du commandant G..., frère du général. Promenade à Albert au milieu des Anglais. Un officier me félicite au sujet de ma jument. Comme mon cheval, elle me vient de Saint-D... Il dort au cimetière de Cappy. J'irai demain.

23 novembre. – J’y suis allé. Je montais le très beau cheval qu’il avait voulu me céder, il y a trois ans. Et maintenant White-boy et moi nous trottons vers sa tombe.. Un grand mouvement de convois, la Somme brille. Mais je me hâte ; il n’est pour ma pensée qu’un cimetière, une tombe. Voici le champ du repos ; croix noires, cocardes tricolores, couronnes. Je descends de cheval et m’en vais parmi les tombes rangées par ordre de dates. Le voici : «R. H. de Saint-D... mort, ,pour la France.» Il y a là, me semble-t-il, plus de couronnes que sur les autres. Il y en a une surtout que je pressentais, que j’étais certain de trouver là, celle de sa compagnie: «A notre cher et regretté capitaine ». Je savais bien que quelque chose, là, dirait qu’il était aimé. C’est cela qu’il voulait être. Etre cela seulement : aimé de ses hommes.
J’ai photographié la tombe. Puis j'ai été tenir les chevaux pour que mon ordonnance puisse venir à son tour saluer l’officier qu’il 'avait connu et admiré.

Les 68, 90, 268 et 290e RI dans la GG
Les soldats de l'Indre tombés pendant la GG
"" Avançons, gais lurons, garnements, de notre vieux régiment."
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Re: Carte secteur Sailly Saillisel novembre 1916

Message par ronanlemanach » sam. avr. 05, 2008 12:24 am

Génial,

je n'avais que la reproduction de la journée du 1er novembre.
Encore des infos à étudier.

Merci beaucoup.

Je suppose que ce bouquin est introuvable?

Ronan Le Manac'h

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